Chapitres 13 à 16

Chapitre 15- Les béhémoths

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Eïm bailla un grand coup, imité par son camarade le plus proche, qui affichait une tête frappante de lassitude. La casemate était plutôt spacieuse, à défaut de mériter l’adjectif de confortable. Occupée en partie par un imposant canon entouré de ses munitions, de lourds boulets de fer et des boites d’amorces de loss-métal, l’espace n’était guère prévu pour être occupé longtemps. N’y trônaient que quelques râteliers, fourbis de lances, de vieilles arbalètes et de quelques fusils douteux, et des bancs de pierre inconfortables. Tout le reste avait été ramené depuis ces derniers jours par les occupants qui, désormais, se relayaient sans trêve à leur poste. Il y avait désormais une vieille table un peu branlante, des tabourets de bois, quelques paillasses et des couvertures et un poêle, qui faisait aussi bien office de chauffage que de cuisinière. Les hommes avaient fini d’aménager les lieux en rapportant des gamelles, des couverts, des provisions et il y avait même une guitare mal accordée qui trainait dans un coin ; son propriétaire, musicien amateur, avait été évacué deux jours avant, blessé par des éclats d’artillerie. Il ne manquait même pas l’autel dédié au Concile Divin et aux anciens dieux protecteurs de la ville ; si celui-ci se réduisait à un cercle de vieilles bougies et quelques figures et mots écrits à la craie sur la pierre d’un coin de mur, tout le monde venait s’y arrêter un instant pour une prière muette.

En plus de la fatigue, le froid était un autre mal à supporter. Depuis deux jours, la température était tombée brutalement, comme si l’hiver des contrées du nord avait décidé de descendre dévorer le doux automne des côtes de l’Étéocle. L’aube se levait sur un paysage blanc de givre et personne n’était chaudement vêtu pour supporter des nuits glacées. Le bois ne manquait pas, mais il fallait traverser les lignes de fortifications jusqu’aux murailles de la ville et aux réserves, un long chemin, rendu encore plus difficile dans l’obscurité et la peur au ventre d’être pris sous une nouvelle salve d’artillerie. Quant aux vêtements chauds, c’était une autre affaire ; il fallait se battre pour parvenir à s’en procurer, soit par de bons contacts, soit avec des andris, soit par la force ou la ruse. Dans tous les cas, Mélisaren, qui s’était pourtant toujours préparé précautionneusement à un tel siège, n’avait pas de quoi vêtir convenablement tous ses hommes.

Avec Eïm, ils étaient cinq à cette heure matinale ; trois d’entre eux étaient des artilleurs de la garde de Mélisaren, les deux autres de simples soldats jouant le rôle d’estafette. L’homme qui avait bâillé de concert avec le colosse de légende était un vétéran osseux, ridé et usé, qu’on avait sorti de sa paisible retraite auprès des siens pour profiter de ses talents de canonnier. Il ne s’était pas fait prier pour participer à la défense de sa cité, ceci dit. Un de ses petits-fils n’était pas revenu de la bataille du gué d’Arcis et il avait accepté de suite de reprendre les armes. Pour ses autres enfants toujours en vie, expliquait-il avec fierté.

— On se caille quand même autant que pendant la Longue-Nuit, commenta-t-il en croisant le regard d’Eïm.

Ce dernier afficha son habituel sourire débonnaire qui donnait à croire qu’il ne se souciait jamais vraiment de rien :

— Crois-moi si je te dis que j’ai passé une ou deux nuits dehors durant la Longue-Nuit, plus loin au nord et, qu’en comparaison, ce matin est juste un peu frais.

Un jeune artilleur, peut-être du tiers de l’âge du vétéran se rapprocha précipitamment, avide de questions, entrainant avec lui son gros mantel élimé :

— Vous avez vraiment passé une Longue-Nuit dehors ?! Racontez-nous ! Il n’y a qu’une légende comme vous pour faire ça et y survivre !

Eïm éclata de rire. Chaque fin d’année lossyanne, aux derniers jours de l’hiver, était marquée par un événement astronomique impressionnant. Ortentia masquait les deux soleils, s’assombrissant comme un puits de ténèbres sur un ciel qui restait noir pendant trois jours entiers. Durant cette période prolongée d’obscurité, le temps devenait glacé et orageux et il ne faisait alors pas bon être piégé dehors, sans abri, surtout en forêt. C’était la nuit des gorgones, ces énormes méduses des forêts, en général rarissimes et qui, pour se reproduire, parasitent un hôte vivant, qui devient alors un monstre assoiffé de sang, dévorant tout ce qu’il trouve jusqu’à se manger lui-même, avant de mourir et donner naissance aux polypes de la prochaine génération de ces horreurs. Ces victimes parasitées, on les surnommait les Dévoreurs et il n’y avait pas grand-chose de plus dangereux et effrayant que de croiser la route de ces créatures affamées et démentes. À l’occasion de cet événement, la coutume voulait que tout le monde reste cloitré, pendant de longues veillées festives à ripailler, honorer les ancêtres et recevoir familles et amis.

— Mais, poursuivit Eïm, tout le monde ne peut ou ne veut pas passer ces trois jours enfermés. Il y a même une coutume chez les Forestiers, dans l’Elmerase, de partir en chasse pour détruire des gorgones. Ces saletés ont peur du feu ; aussi, un bon moyen de les garder à distance est de faire de grands brasiers, alimenté trois jours durant. Pendant que des hommes vigilants montent la garde, tout le monde danse et chante, flambeau à la main. Alors, tu vois, ce n’est pas tellement un exploit de passer la Longue-Nuit dehors.

— Ils doivent être courageux ; ou fous, répondit le jeune homme, dubitatif, pour partir en chasse de ces monstres et les provoquer ainsi !

— Et pas frileux non plus, ces satanés sauvages des forêts, renchérit le vieux canonnier. Tu peux remettre un peu de bois dans le poêle, petit ? Notre tour de garde est bientôt fini, mais autant rendre ce trou un peu moins glacial pour les prochains qui vont y faire les plantons.

Eïm acquiesça et alla se servir une grande rasade de vieux thé réchauffé. Tout le monde était fatigué, par l’attente et l’angoisse, autant que par le froid. Cela faisait sept jours, maintenant, que la bataille du port avait eu lieu et personne n’avait envie de revoir un autre assaut du même genre. Il y avait eu beaucoup de morts et de la casse ; réparer en urgence les fortifications à l’embouchure du fleuve n’avait pas été une partie de plaisir et, désormais, plus un homme de Mélisaren ne comptait pas au moins un ami ou une connaissance blessé ou mort au combat.

Quant à l’attente… légionnaires et Ordinatorii connaissaient cela. Un proverbe disait souvent : pour une minute de combat, dix jours de marche. Tout soldat professionnel apprenait très vite qu’il passerait la majorité de son temps de campagne à ronger son frein et patienter, parfois au chaud, avec de la chance, le plus souvent à crapahuter dans la boue et le froid ou la poussière et la chaleur, jusqu’à ce qu’il se passe enfin quelque chose. Mais pour les plus jeunes, les volontaires et gardes urbains de Mélisaren, qui ne connaissaient rien de la guerre, l’inaction était tel un ver affamé qui rongeait inexorablement leur enthousiasme et leur patience. Et ce n’était que le début : Eïm avait côtoyé bien trop de champs de bataille, des deux côtés du front, pour ignorer qu’après les rixes et les coups de sang viendraient les fièvres et les premières épidémies qui profiteraient de l’afflux de réfugiés malades et blessés, des conditions de vie des soldats et de la trop forte promiscuité.

Bien sûr, il n’allait pas en parler et gardait le silence sur le sujet, tout comme le faisait son vieux camarade. Expliquer à ces bleus qu’au final, dans un siège, un quart des soldats morts l’étaient de typhus, de choléra et d’autres fièvres ravageuses n’allait pas les aider à garder le moral. Ils apprendraient cet aspect sinistre de l’horreur des champs de bataille bien assez tôt.

Le colosse se pencha vers la canonnière, qui laissait maintenant entrer par son embrasure dans la casemate une raie oblique de lumière matinale à la teinte orangée, une nuance étrange que nombre de soldats interprétaient comme un présage funeste, ce qui laissait un peu Eïm indifférent ; il avait appris depuis belle lurette que les signes de ce genre voulaient souvent dire tout et son contraire, même s’il ignorait pourquoi le ciel, en ce moment, se livrait à de tels caprices colorés. Il bâilla encore et héla son camarade :

— Hyranos, je crois qu’on va pouvoir rentrer et aller dormir au chaud. La relève arrive.

Depuis le chemin de ronde s’approchait une petite troupe emmitouflée, portant fusils et sacs à provisions pour relayer l’équipe qui venait de faire la garde de nuit. Il n’était pas trop tôt et ils furent accueillis avec joie :

— Vous vous êtes fait désirer, bande de flemmards ! On a failli venir vous chercher à coup de botte !

Le premier des gardes, un autre vétéran, mais qui accusait sans doute quinze ans de moins que Hynaros lâcha du même ton goguenard :

— Et on vous aurait reçu avec la même politesse, vieux croulant. Holà, z’avez des têtes de déterrés… allez, laisse-nous la place, on s’en charge !

Eïm ne se fit pas prier, serrant quelques mains tendues avec un respect presque dévot, distribuant une ou deux tapes amicales sur des épaules, avant de quitter la casemate, rapidement suivi par le reste de l’équipe qui avait enfin fini son quart. La plaine était encore brumeuse, les dalles des remparts blanchies par le givre et l’air glacé. Un sale temps pour une guerre, si le froid devait persister. Mais, à vrai dire, y’avait-il jamais, objectivement, un bon temps pour faire la guerre ?

Hynaros lâcha encore un commentaire contre cette météo à rester au chaud chez soi, plutôt que de s’emmerder au fond d’un trou sombre ; la remarque fut bruyamment approuvée par le reste de la petite bande avançant bras serrés pour se réchauffer. Eïm répondait à son tour quand il entendit un sifflement strident se rapprochant frénétiquement. Le vétéran cria « à terre ! » en se jetant au sol, contre le parapet du chemin de ronde. Le jeune soldat qui le suivait leva juste la tête vers le ciel sans comprendre le sens de ce son si caractéristique et étrange à la fois. Il n’eut pas le temps de regretter son incompréhension. Le projectile du mortier éclata à ses pieds, le déchiquetant instantanément. L’impact fit éclater le boulet à grenaille, bourré jusqu’à la gueule de soufre, de phosphore et de kérogène. L’explosion répandit des éclats et des billes de fer sur toute la largeur du chemin de ronde, rebondissant sur la pierre des murs et des dalles en créant encore plus d’éclats et de ravages. Les artilleurs qui suivaient furent balayés et projetés, l’un dans la casemate, l’autre écrasé contre son chambranle, le corps percé de projectiles.

Eïm avait eu le réflexe de sauter par-dessus les créneaux et s’agripper, échappant de justesse au feu d’enfer. Il n’eut pas le temps de souffler, ni même de réfléchir ; assourdi par l’explosion, il n’entendit ni les détonations des mortiers dans la plaine ni les autres sifflements de la pluie de projectiles qui s’abattait sur les bastions et les fortifications de Mélisaren. Il n’eut que le temps d’apercevoir le déluge de dévastation et de flammes où il se retrouvait piégé.

Un boulet à grenaille tomba dans la casemate et rebondit un coup, avant de se décider à éclater en mille éclats brûlants. Tuant tout le monde au passage, il dévasta d’éclats de fer incandescent la réserve d’amorces du canon.

— Fils de houri !

Le colosse de légende eut juste le temps de lâcher prise et se laisser tomber avant qu’une formidable explosion ne pulvérise la canonnière et tout ce qui se trouvait à ses abords, soufflant le guerrier comme un fétu de paille.

 


 

La flotte de coalition s’étalait de part et d’autre des bords de l’Asphodèle jusqu’à l’horizon, en un spectacle fascinant. Jaspe s’était réfugiée dans les premières vergues du galion, aussi bien pour admirer la vue que pour échapper aux attentions et aux mains baladeuses des hommes du bord. Ces derniers avaient beau savoir, et le capitaine avait lourdement insisté, qu’il s’agissait de l’esclave personnelle d’Abba, premier suppléant et second de Jawaad, pour lequel ils travaillaient tous, cela restait un équipage de marins débauchés et sans manières, pour qui la belle fille rousse était une tentation particulièrement avide. Pour que Jaspe comprenne l’étendue du risque si elle venait à blesser un membre de l’équipage trop empressé, Abba s’était contraint à lui faire goûter le fouet ; deux coups, bien assez sentis pour qu’elle ne les oublie pas de sitôt. Elle savait maintenant ce que pourraient représenter dix ou vingt flagellations similaires, ce qui l’attendait si elle faisait usage de violence.

Jaspe semblait avoir non seulement bien compris, mais accepté avec une certaine docilité la consigne et son explication ; Abba en avait été le premier interloqué. De toute évidence et alors même qu’elle avait les moyens et les compétences suffisants pour mettre à terre la majorité de ses adversaires, elle démontrait aussi qu’elle avait désormais une conscience aigüe de sa situation et qu’elle se soumettait au joug de l’esclavagiste. Ceci dit, depuis qu’Abba, Alterma et leur suite avaient pris la mer avec la vaste flotte rassemblée à la hâte par l’Elegio et le Conseil des Pairs d’Armanth, la terrienne préférait passer son temps son temps à l’écart. Les marins s’étaient faits à sa présence et à son habitude de grimper dans la mâture pour profiter du spectacle en toute tranquillité et elle n’en descendait qu’à la voix forte de l’esclavagiste quand il l’appelait.

Abba se tenait lourdement sur le pont du château arrière, penché au bastingage, avec Alterma à ses côtés, qui tenait une tasse de thé chaud qui lui était destinée. Malgré une houle plutôt modérée, la fin de la nuit n’avait pas été clémente avec le géant noir qui avait encore une fois vomi ses tripes jusqu’à l’agonie. Tirant sur sa pipe, à quelque pas du couple, le capitaine Davio observait le pont agité par les manœuvres matinales et, plus pour distraire son patron que par réel intérêt, lâcha :

— Un vrai singe, cette rouquine.

L’esclavagiste grommela et tendit finalement la main pour prendre la tasse :

— Ne me dis pas qu’elle est en train de faire des conneries ?

Davio éclata de rire :

— Non, non ; de toute manière, j’avais un mousse à qui refiler des corvées, il a l’ordre de garder un œil sur elle. Il ne s’en plaint pas ; ça l’exempte de briquer le pont. Je constatais juste qu’elle grimpe à la mâture comme mes meilleurs gabiers.

Alterma tapota l’épaule d’Abba, qui commençait à reprendre quelques couleurs et avalait son thé par petites gorgées prudentes :

— Oui, Jaspe a des talents étonnants que nous découvrons au fur à mesure. Je trouve cela amusant, de me demander ce qu’elle nous réserve la prochaine fois.

— Comme celui de tuer trois hommes alors qu’elle est désarmée, questionna Davio ? J’ai eu du mal à croire à l’histoire, mes marins encore plus. Quand on la voit, petite et pas bien épaisse, y’a de quoi douter.

Abba gronda :

— J’espère bien qu’aucun de tes hommes n’aura la mauvaise idée de vouloir vérifier. Il sera trop mort pour que je lui apprenne qu’on n’abime pas mes biens. Et ça m’agacerait d’avoir à punir mon esclave de s’être défendue.

— Ils savent que vaut mieux ne pas toucher, mais il ne faut pas trop leur en demander non plus ; c’est qu’elle est plutôt mignonne, la fille. Et tu sais d’où elle a appris tout ça ?

— C’est une barbare ; une terrienne perdue. Je pourrai lui poser la question quand elle saura causer l’Athémaïs.

— Étrange idée de l’avoir emmenée. Enfin, moi, je suis capitaine ; c’est toi le patron et l’esclavagiste.

Alterma versa d’autorité une autre rasade de thé dans la tasse d’Abba, qui grommela avec une moue partagée entre mécontentement bestial et supplique touchante. Elle retint un rire :

— Buvez ! Cela vous fera du bien, il ne faut pas rester l’estomac vide. Et je trouve personnellement que l’idée de garder Jaspe près de nous n’est pas mauvaise. Elle est plus docile qu’il n’y parait et je trouve rassurant de pouvoir compter sur elle si jamais de gros ennuis arrivent.

Davio acquiesça :

— Vu comme ça…

La mer était belle et calme, autant que le ciel dégagé d’un bleu éclatant qui faisait oublier la froideur mordante du matin, assez exceptionnelle pour la saison. La traversée s’était déroulée sans autre surprise qu’un peu de gros temps la veille et durant la nuit et ce froid qui avait surpris tout le monde. Il ne compliquait pas vraiment les choses, cependant, mais le capitaine avait vu les colorations fantasques de l’horizon au crépuscule ; il faisait partie des hommes assez savants pour avoir compris que, loin d’ici, le Rift grondait et avait craché dans les cieux ses cendres, qui avaient apporté le gel jusqu’ici, si tôt dans l’année. Davio n’avait finalement pas grand-chose à faire, sauf vérifier que le cap était bien tenu et la discipline à bord assuré ; ce qui l’arrangeait : L’Asphodèle ne serait pas en première ligne quand il faudrait forcer le passage. Les informations parvenues à Armanth avant le départ de la flotte étaient claires ; Mélisaren était sous blocus maritime et la flotte de Nashera ne laissait passer personne, coulant sans pitié jusqu’au malheureux navire de pêche au narva qui avait le malheur d’entrer dans le golfe de l’Étéocle.

L’équipage du galion de commerce avait beau avoir de la bouteille et s’être frotté, avec son capitaine, à deux ou trois échauffourées contre des pirates audacieux, il n’y avait aucune comparaison entre le danger d’un sloop manœuvré par des forbans qui tenaient à éviter la casse et celui de navires militaires remplis jusqu’à la gueule de soldats de mer disciplinés et sanguinaires. Il connaissait bien la mer autour de l’embouchure de l’Étéocle et, si l’adversaire s’était assuré la même prudence en préparant son blocus, ça n’allait être en rien une partie de plaisir que de réussir à approcher du port de Mélisaren.

Tout à ses pensées, Davio soupira lourdement en soufflant la fumée de sa pipe. Si la démonstration de force de l’énorme flotte qui filait bon vent vers le golfe et la cité assiégée ne fonctionnait pas, ce serait une formidable bataille navale ; et un carnage qu’il n’avait vraiment pas envie de contempler. Il fut interrompu par Abba, qui grommela comme à son habitude en mer, mais avec une pointe de joie dans la voix :

— Hey, ce n’est pas la côte, ça, là-bas ?

Au même moment, la vigie confirma :

— Terre ! Capitaine, terre à bâbord !

Alterma se pencha au bastingage précipitamment. À l’horizon, par-delà les silhouettes lointaines des autres navires de la flotte, se dessinaient dans un flou bleuté les contours de collines escarpés, aux formes encore fantomatiques, s’ouvrant, vers l’ouest, sur un vaste vide. Pour qui était attentif et doté d’une bonne vue, la couleur de l’eau changeait, plus claire et azurée.

Davio tira sa longue-vue pour observer attentivement :

— C’est bien le golfe de l’Étéocle. Nous sommes à un jour de Mélisaren ; si tout se passe bien, on pourra l’atteindre avant la nuit.

Abba et Alterma regardaient eux aussi vers le fond du golfe, qui n’apparaissait à cette distance que comme le prolongement sans fin de la mer. Ils se retournèrent en entendant gronder le capitaine d’une voix inquiète :

— Ça risque de ne pas bien se passer.

Abba fronça ses sourcils broussailleux, ramenant dans son dos les tresses baladeuses de sa coiffure typique des Nomades des Franges :

— Il y a un problème ?

— Un gros ; vois par toi-même.

Il tendit sa longue-vue à l’esclavagiste, tout en commentant ; ce dernier ne verrait que des petits points d’un blanc laiteux, aux formes floues dans le lointain. Le capitaine expérimenté, lui,  voyait bien autre chose :

— On va perdre le vent pour nous en nous approchant du golfe, maintenant ; la flotte de Nashera l’a pour elle et elle remonte vers nous, toutes voiles dehors.

Alterma, qui essayait vainement de voir quelque chose, la main en paravent au-dessus de ses yeux se tourna vers Davio :

— Et cela veut dire quoi ?

— Qu’ils veulent couper la route de nos premières lignes, alors même que notre flotte a évité de trop s’afficher en manœuvre de combat. Ils ne viennent pas pour nous faire peur ou négocier ; ils nous foncent dessus pour livrer bataille.

 


 

Asclépios cria l’ordre lui-même, sans même passer par son capitaine, à la grande surprise des officiers qui se retournèrent, perplexe :

— Virez de bord et rompez la formation ! On quitte la ligne !

Le capitaine lui-même se tourna, ébahi :

— Mais nous avons des ordres ?!

— Des ordres de Nashera. J’en ai des autorités de l’Église d’Anqimenès et ils sont clairs ; nous rompons tout engagement et nous attendons notre nouvelle mission. Transmettez au Firmament que c’est le moment et tant pis s’il ne suit pas. Nous n’allons pas livrer une bataille qui va finir en casus belli contre l’Athémaïs !

— Mais quelle mission ?!

Asclépios montra d’un signe de tête le groupe d’Ordinatorii venu de l’Agalhan, le navire de Franello, avec à sa tête Phillipus, le colosse balafré qui les dirigeait :

— La leur. La victoire ou la défaite de Nashera ne nous concerne plus ; notre mission de conseil militaire a pris fin. Maintenant, virez de bord et mettez le cap sur l’embouchure de l’Étéocle.

L’officier ne cacha pas son trouble, mais en bon soldat hégémonien discipliné, il obtempéra sans hésiter, relayant les nouveaux ordres à un équipage qui se posait des questions, mais obéissait avec la même rigueur.

Discrètement, Dhuran fit un signe à son amant et recula sur le pont, loin des autres officiers de marine qui vérifiaient la bonne marche de l’équipage désormais tous à la manœuvre :

— Je ne veux pas te contrarier, mais tu es au courant que nous ne sommes que lieutenants et que notre seule autorité, ici, vient de notre rôle de conseillers stratégiques ?

— Que pouvais-je faire ? Désormais, notre autorité émane directement des Prophètes ; nous ne pouvions rien dire de la mission qui nous incombe, il n’y avait guère d’autre moment que celui-là !

— Oui, je sais, cher, mais je t’ai aussi dit que le moment serait de toute manière mal choisi, quel qu’il fût. Et tu viens de donner des ordres à un capitaine et son état-major, sans rien expliquer !

— Oui, mais il le fallait ! tu as une meilleure idée ?

L’amant d’Asclépios afficha un sourire complice et lui fit un clin d’œil :

— Regarde-moi faire.

Il s’avança vers le capitaine, sur le pont arrière, se redressant avec une fierté toute militaire, bras ouverts dans un mouvement amical de camaraderie :

— Messieurs, ce qui se passe maintenant est une nécessité pour laquelle nous sommes réellement désolés de vous avoir maintenus dans le secret. Nous devons suivre les consignes apportées par le représentant de l’Église d’Armanth, lui-même mandaté par ses saintetés les Prophètes de l’Église. Il est bien évident, capitaine, que vous devez être au courant des détails que nous sommes autorisés à révéler ; aussi, si tel est votre souhait, nous serons honorés d’en discuter à votre bureau, en privé, si vous le désirez.

Le doute laissa place à la surprise puis l’acquiescement sur tous ces visages austères et inquiets de militaires et d’hommes de mer, par nature méfiants. Le capitaine de l’Octoman lui-même approuva, sans rien ajouter et reprit le commandement de la manœuvre, tandis que Dhuran retournait près de son compagnon, lui lançant un regard exagérément fier et satisfait. Une fois à sa hauteur, il ajouta, à voix basse :

— Tu vois, il suffisait de gérer.

Asclépios du en convenir. Il était nettement plus fougueux que son amant et vieux compagnon de route et, si ce dernier n’avait pas ses talents au commandement, il faisait toujours preuve d’une très efficace diplomatie qui savait choisir les bons mots, au bon ton.

Le lieutenant se tourna vers le pont, l’attention attirée par les ordres lâchés à grand cri et relayés par les maitres d’équipage. Les gabiers changeaient d’amure en s’activant dans les voiles, assistés des matelots à la peine à tirer frénétiquement sur les drisses. En quelques minutes, le puissant galion guidé par son efficace équipage vira de bord en prenant de la gite, achevant un demi-cercle qui mettait son nez en direction du fond du golfe et l’embouchure de l’Étéocle. Rassuré, Asclépios put constater lui-même que son navire d’escorte, le Firmament, suivait la manœuvre.

— Je sens qu’on va avoir des problèmes, commenta le capitaine, en montrant les vaisseaux laissés en arrière dans la ligne de la flotte de Nashera.

Dhuran se pencha sur le bastingage arrière, fronçant les sourcils :

— Ils ne vont pas prendre le risque de nous poursuivre ? Deux navires de moins, cela fait déjà beaucoup, ils ne peuvent pas se permettre d’en perdre d’autres pour nous intercepter.

— Non, lieutenant ; mais ils s’affairent à communiquer par fanions pour que la flotte fluviale s’en charge. Nous allons devoir louvoyer dans le golfe pour nous faire discrets jusqu’à la nuit, au moins.

Asclépios acquiesça, sa longue-vue à la main :

— C’était prévisible. Notre situation fait de nous des traitres aux yeux d’Argus. Son état-major doit jubiler à l’idée de pouvoir nous mettre le grappin dessus et nous faire exécuter prestement. Mais sa décision malavisée de se porter à la rencontre de la flotte d’Armanth va nous aider à nous faire oublier.

Le capitaine fronça les sourcils, comprenant soudain le choix si singulier du conseiller stratégique d’abandonner sa première mission à un aussi critique instant :

— C’est ce moment-là que vous attendiez, donc ?

— Oui, capitaine et nous ne pouvions vous mettre dans la confidence. Maintenant, je pense qu’il est temps, si vous le souhaitez, de vous en dire plus. Les Béhémoths de Nashera ne vont pas tarder à atteindre Mélisaren ; il est probable que, par la suite, nous n’ayons guère l’occasion d’en parler calmement.

 


 

Le bastion avait beau être en arrière de la première ligne de fortifications, il vibrait et grondait comme s’il était lui-même frappé de plein fouet. Zaherd, qui venait de traverser le tunnel menant depuis les murailles de Mélisaren, grimpa les marches menant aux créneaux quatre à quatre, suivi par un cortège hétéroclite d’officiers et sous-officiers de l’artillerie, de la garde et des ordinatorii de la cité. Depuis la terrasse, tout observateur pouvait, dans une relative sureté, embrasser du regard toute la plaine, jusqu’aux contours des remparts de terre et de bois des lignes du camp fortifié de Nashera.

Mais aussi bien le glacis nu s’étendant devant la première ligne des remparts sophistiqués de la cité, que les terres plates et agricoles ponctuées de haies et chemins, étaient voilées par une couche de fumée blanche aux reflets jaunâtres, que le vent du matin avait bien du mal à dissiper. Et, vomis depuis les plus épaisses volutes les dissimulant, volait dans le ciel une nouvelle vague de boulets, s’abattant sur les canonnières et les murailles dans un bombardement continuel. Zaherd n’eut nul besoin de la lunette que lui tendait un des hommes de son escorte, qu’il refusa d’un geste. Il pouvait voir, à l’œil nu, les premiers incendies faisant rage dans les casemates et les premières percées dans les murs. L’un de ses officiers essaya de crier pour se faire entendre, mais c’était peine perdue. Le déchainement assourdissant des explosions faisait trembler jusqu’aux moellons des créneaux, tandis que l’air était strié d’éclats.

Rapidement, Zaherd et son escorte redescendirent à l’abri des murs épais du bastion ; mais le Légide n’attendit pas pour aboyer ses ordres :

— Envoyez les sapeurs éteindre les incendies et réparer les casemates ! Je veux deux compagnies d’artilleurs pour remplacer les canons ! Nous allons leur envoyer les tortues avec une troupe et un appui-feu de navires lévitant !

Le commandant de la garde, un jeune légionnaire qui ne comptait aucune réelle campagne militaire, intervint, alors que la troupe se dispersait autour d’une vaste table couverte des cartes détaillées et mises à jour du champ de bataille ; on y voyait la plaine, de chaque côté du fleuve Étéocle, avec son gué, les villages entourés de champs et les limites des collines et de leurs pâturages, avant le début de l’épaisse forêt d’Arcis. Posées sur la carte, des figures de bois colorés précisaient la position des troupes ennemies et celles de la cité, avec des repères dessinés à la craie, permettant de projeter les distances sur le terrain pour les calculs de tir. Mais sous les coups du bombardement intensif, les figurines glissaient en vibrant sur le papier :

— N’est-ce pas le moment de frapper un coup décisif avec toutes nos forces, Légide ? Leur campement doit être fortement désarmé ; toute leur artillerie est en avant, ils n’auraient aucun moyen de contenir un assaut brutal.

C’est Nicklos, capitaine des légions de l’Église de la ville qui répondit, coupant la parole à Zaherd qui, pour cette fois, ne lui en tint pas rigueur :

— Il nous faudrait une demi-journée pour rassembler toutes nos troupes pour une attaque de front sur leurs retranchements et ils ont encore la couverture de leurs navires lévitant restants et les canons qu’ils ont pu sauver de ceux mis hors de combat. Ils n’auraient aucune raison de prendre le risque de placer tous leurs mortiers et leurs canons en avant et gaspiller si massivement leurs munitions ; sauf…

Zaherd finit sa phrase, fixant avec une sorte d’agacement dédaigneux le trop inexpérimenté commandant :

— Sauf s’ils savent que leurs renforts arriveront avant demain et qu’ils peuvent se permettre ce gaspillage dans l’espoir, d’une part de faire une trouée qu’ils pourront ainsi exploiter et, d’autre part, nous affoler et nous pousser à la faute, comme de tenter une sortie massive qui nous exposerait à une contre-attaque surprise de ces mêmes renforts !

Mériaden ne se sentait vraiment, mais vraiment pas à sa place parmi tous ces officiers militaires couverts de gloire, d’assurance et d’expérience de la guerre, alors que lui restait un simple secrétaire dont la formation s’arrêtait aux lettres et aux classiques. Mais Zaherd l’avait bombardé aide de camp, une fonction avant tout honorifique, certes, mais qui le forçait à des responsabilités dont il se serait bien passé. Prenant son courage à deux mains, il intervint à son tour :

— Nous n’avons plus aucune nouvelle de nos patrouilles depuis plus d’un jour, vos excellences et les dernières que nous avons pu recevoir faisaient état de nombre de réfugiés des cités fluviales fuyant de leur mieux, depuis le nord. L’imminence d’une seconde armée en provenance de Nashera est une certitude.

Asculpès, le commandant de la garde fit une grimace inquiète en acquiesçant, renonçant à affronter le regard intimidant de son supérieur. Il n’était d’ailleurs pas le seul à se ronger les sangs ; les mauvaises nouvelles s’accumulaient. Nashera pouvait bien encore envoyer des troupes et du ravitaillement des mois durant, mais, sans renforts et aide de ces cités-États alliées, Mélisaren pourrait seulement le subir et tenter d’y résister de son mieux, sans aucune possibilité de briser le siège. Le commandant avait espéré voir dans la manœuvre de l’ennemi une faute tombée à point nommer ; il apprenait brutalement qu’il s’agissait beaucoup plus vraisemblablement d’un appât :

— Que fait-on, alors, Légide ?

— On tient les murs ; ils n’ont pas assez de puissance de feu pour entamer sérieusement nos fortifications et y tailler une brèche. Nous allons leur donner des sueurs froides et leur faire regretter leur audace.

Puis, frappant la table du plat de la main avant de s’époumoner avec colère, Zaherd ajouta :

— Vous attendez quoi ?! Je veux ces tortues et ces troupes prêtes à me nettoyer ces nids de mortiers avant midi !

 


 

Le pot à feu, mèche allumée, dégringola la tranchée dans un tintement de vaisselle secouée, attirant l’attention du premier soldat qui, hébété par les incessantes détonations de la canonnade, ne réalisa pas de suite ce qui roulait vers lui. L’explosion du petit engin incendiaire ne lui laissa pas le temps de regretter sa stupéfaction, le transformant instantanément en torche humaine hurlante.

À deux pas, partiellement aveuglés par les volutes épaisses des fumigènes, les servants de mortier paniquèrent de suite. Les deux autres fantassins chargés de les protéger s’élancèrent vers leur collègue changé en brasier vivant. Ils furent fauchés par deux carreaux, tirés presque à bout portant. Dans la brume jaunâtre, les survivants qui attrapaient leurs armes ne virent qu’une vaste silhouette humaine, pareille à un démon brandissant deux choses brillantes et rougeoyantes à bout de bras. Le plus preste des artilleurs eut seulement le temps de tirer que le colosse était sur lui, l’éventrant d’un coup de hache ardente avant d’arracher d’un mouvement du fer incandescent de sa seconde hache le visage du plus proche servant de canon.

Le dernier survivant, épouvanté, tenta de fuir ; il n’eut que le temps de faire trois pas avant d’être fauché par le dos à son tour.

Eïm ne s’attarda pas sur le massacre ; il retourna ramasser son arbalète, escalada la tranchée en quelques pas et une fois à l’abri des fumées, compta ses pots à feu. Il ne lui en restait que deux. Le fusil qu’il avait pu sauver de la canonnière n’avait guère tenu que deux coups avant que les amorces ne cassent et, quand la casemate avait explosé en le soufflant, il avait perdu son carquois, ne lui laissant que les quatre carreaux de réserve de son arbalète mécanique. Pas de quoi fanfaronner ni se lancer dans une campagne de vengeance sanglante. De toute manière, il n’était pas là pour ça ; il allait juste, tant que la chance voulait bien lui sourire, faire taire ces saloperies de nids de mortier, les uns après les autres. Il espérait surtout ne pas être tué par un boulet venu de la riposte des canonnières de Mélisaren ; ces derniers, réorganisés de leur mieux, tentaient d’ajuster leurs tirs à moitié à l’aveugle, pour atteindre l’ennemi abrité dans la tranchée.

Après une première patrouille et trois postes d’artilleries réduits au silence, l’angoisse saisissait les vigiles chargés de garder la tranchée, quittant leur poste pour essayer de trouver l’ennemi. C’était bien ce qu’Eïm espérait, progressant accroupi, abrité par les talus de terre fraiche et dissimulé par les derniers relents de fumigènes que les troupes de Nashera avaient généreusement allumées partout au-dessus de leur tranchée. Il était d’ailleurs admiratif ; il avait fallu une organisation particulièrement minutieuse de la part des troupes de Nashera pour creuser cette tranchée, approcher une telle quantité de canons des lignes de fortification de Mélisaren et régler les angles de tir. La manœuvre avait de toute évidence nécessité deux nuits, dans la plus totale discrétion, avec l’appui de toute la compétence de sapeurs d’une quantité de légionnaires. Le temps changeant et les brumes froides de ces derniers jours avaient dû, pour Andesphos, représenter une occasion unique de marquer un coup d’éclat pour sa gloire personnelle. Si des renforts arrivaient bel et bien pour appuyer les légions assiégeantes, le général de Nashera n’avait pas résisté à la tentation de prouver sa valeur, surtout après les échecs des précédentes batailles.

Mais ces considérations, bien que sans doute avérées et quelque peu inquiétantes pour l’avenir, n’allaient pas aider Eïm dans l’immédiat. Il se recroquevilla au sol, laissant passer la patrouille qui allait tomber sur son dernier fait d’armes et sonner l’alerte. Il ne lui restait qu’une occasion de neutraliser un post d’artillerie et il n’allait pas la manquer. Filant vers les silhouettes indistinctes qui se massaient autour d’un canon, il chargea son arbalète de ses deux derniers carreaux, alluma la mèche d’un pot à feu et, sifflant pour attirer l’attention de l’homme le plus proche, le lança vigoureusement.

L’attaque-surprise qui suivit s’acheva avec le même résultat que les précédentes ; un bain de sang qui n’avait laissé aucune chance aux hommes sur lesquels le colosse s’était jeté. Eïm filait sans attendre pour se faufiler au-dessus de la tranchée quand une seconde patrouille émergea de la fumée pour tomber nez à nez avec le colosse. La surprise et l’hésitation qui s’en suivit fut des deux côtés ; les soldats de Nashera, des auxiliaires peu habitués aux horreurs de la guerre, ouvrirent des yeux épouvantés par le spectacle de ce géant de deux mètres trente, forme massive, ensanglantée et noire de suie, qui semblait vomie directement des plus maléfiques abimes. Plus par effroi que par prudence, ils brandirent leurs pistolets et fusils ; Eïm eut juste le temps de sauter par-dessus le talus, échappant aux tirs maladroits. Des cris et des coups de corne succédèrent aux détonations des armes à impulsion, tandis que les gardes se lançaient aux trousses du géant. La situation commençait à devenir compliquée. S’il était sûr de pouvoir défaire sans trop de risque les quatre soldats inexpérimentés, ce serait pour se faire immédiatement tomber dessus par tous les autres gardes rameutés vers lui.

Une puissante canonnade venue du ciel en même temps qu’un coup de vent aussi puissant qu’une tempête vint interrompre les efforts du colosse pour fuir ses poursuivants. Des détonations et des cris, à peine audibles dans le soudain chaos, suivirent immédiatement. Levant les yeux, tassé dans la tranchée, Eïm vit l’étrave d’un galion lévitant, dont la puissante force de répulsion soufflait les fumées de la plaine. Les gardes, subjugués eux aussi par l’apparition si soudaine, se figèrent. L’occasion était trop belle pour le guerrier. Activant les résistances à loss de ses haches, dont les fers rougeoyèrent en un instant, il se précipita sur le groupe, dans un maelström de titane, de feu et de sang.

 


 

Les vingt tortues d’acier fondaient en une seule ligne sur les batteries de mortiers de Nashera, couvrant l’avancée d’un bataillon complet des Ordinatorii de Mélisaren. Au-devant des remparts, huit navires lévitant, donc quatre puissants galions, crachaient le feu de toutes leurs pièces et vomissaient des tonneaux incendiaires sur les tranchées, tandis que, depuis les bastions au pied des murs de la ville, des groupes de sapeurs, de gardes et d’ouvriers couraient à l’abri des fortifications pour rejoindre l’enceinte extérieure.

Sur la plaine, de puissants carrés de légionnaires de Nashera se mettaient en marche et se déployaient au pas de course, suivis d’attelages humains manœuvrant des canons. Eux aussi progressaient sous la protection d’une flottille de dix navires lévitant bien décidés à en découvre avec les vaisseaux de la cité-État assiégée. Devant une si réaction si rapide et organisée, il était évident que le général Andesphos avait espéré cette sortie et, ainsi, l’occasion de frapper fort et se venger de ses échecs face aux stratégies des officiers de Mélisaren. Face aux carapaces d’acier des tortues et à leur puissance de feu, soutenue par les canonnières des fortifications et la ligne des navires lévitant en appui, il alignait toute sa force de frappe et l’élite de ses troupes, deux légions complètes, dont celle de ses ordinatorii.

C’est ce qu’espérait Zaherd, scrutant l’avancée des deux armées à plus d’un demi mille de là, depuis les hauteurs des puissants murs de la ville. Il n’était pas question de sacrifier ses hommes et ses machines sur une bataille en plein champ, ce qu’espérait l’ennemi. Sur les remparts, tous les canonniers étaient prêts à ouvrir le feu simultanément. Mais ils ne visaient pas les troupes ; les atteindre à une telle distance était peine perdue. Ils attendaient, tout comme le Légide, l’erreur tactique que commettrait la flotte aérienne de Nashera en voulant poursuivre leurs navires lévitant qui avaient ordre de se replier dès que Nashera se lancerait à l’assaut. Si la flottille adverse ne manœuvrait pas assez vite, elle serait à portée de la puissante canonnade des remparts, prête à cracher des boulets chauffés au rouge.

Zaherd ferma les yeux pour adresser une prière de remerciement aux Hauts Seigneurs du Concile Divin. Il n’avait demandé qu’une chose : que le vent fut favorable à ses hommes ; et une brise soufflait depuis la plaine vers le port. Si les navires d’Andesphos mordaient à l’appât, non seulement le Légide se débarrasserait des batteries de mortier pilonnant les fortins, mais, à sa grande satisfaction, il frapperait un dur coup à la force aéronavale de son adversaire. Et une telle victoire, si elle se concrétisait, serait un magnifique soutien au moral de ses troupes.

Mais cinq cents mètres plus loin et vingt mètres plus bas, les équipages des tortues d’acier et les hommes qui les suivaient à couvert avaient bien autre chose à penser qu’à la stratégie dont ils n’étaient qu’un rouage. S’arrêtant devant les tranchées, les machines fumantes crachaient la mort à un tel rythme que deux d’entre elles firent exploser leur canon sous l’excès de chaleur. Derrière elle, les légionnaires de Mélisaren, abrités derrière leurs vastes boucliers de linotorci, dévalaient l’excavation pour se rendre maitres des nids de mortiers et des canons de l’ennemi. Tous savaient qu’ils devaient frapper vite, forts et évacuer vers les fortifications au plus tôt. La première vague paya un cher tribut devant les fusils et les lances des défenseurs, avant de déferler en brisant leurs lignes.

 


 

Le petit groupe d’ordinatorii, secoué, mais encore vaillant, remontait en courant le glacis vers la plus proche poterne des fortifications. Tous, malgré la fureur du combat et les canonnades incessantes, riaient et s’acclamaient ; ils n’en revenaient pas d’être tombés nez à nez avec Eïm le Voyageur qui avait, apparemment, mis hors d’état de nuire bonne demi-douzaine de nids d’artillerie et tenait toujours debout, les Hauts-Seigneurs seuls savaient comment. Si, en d’autres temps, tous auraient été prêts à abattre le colosse universellement connu et recherché pour son hérésie, le pardon du Primarque de Mélisaren avait réglé le problème ; la légende de l’immortel Tueur de Draekya, désormais de leur côté, leur donnait un courage flamboyant.

Eïm n’était d’ailleurs pas mécontent de faire cet effet à ces combattants. Il courait à perdre haleine et se demandait par quel miracle il avait pu sauver son arbalète au moment où, après son dernier massacre, il avait déguerpi en voyant les légions de Nashera déferler vers lui.  Ceci dit, il n’y avait pas que lui qui courait à toutes jambes. La retraite des troupes de Mélisaren était nettement plus désorganisée que prévu et se faisait sous le feu, heureusement clairsemé et imprécis, des canons adverses. Cependant, les premières balles sifflaient et, même si les légionnaires d’Andesphos déchargeaient un peu vainement leurs lances-impulseurs à cette distance, le guerrier n’avait qu’une envie : se jeter à l’abri et enfin pouvoir reprendre son souffle.

Eïm se désigna le dernier à passer la solide porte taillée dans la muraille, avant de la refermer avec l’aide des gardes qui se trouvait derrière. Ses camarades de fortune, dans la cour du fortin, sain et sauf, riaient et se tapaient dans le dos, heureux de s’en être sortis en vie. À la grande surprise du colosse, il vit accourir vers lui Damas, qui quittait un groupe de marins chargé d’outils et de madriers.

— Mais qu’est-ce que tu fous là ?

— Je te cherchais, l’ami ! Je suis venu en renfort avec des bras et des charpentiers, ça ne sera pas de trop pour réparer les dégâts.

Eïm hocha la tête, avant de la secouer, encore sonné :

— Tu as de l’eau ? Je n’ai rien bu depuis ce matin. Mais je pensais que tu ne lâcherais pas ton précieux bateau…

— Croit-moi que je ne vais pas m’attarder, répondit le Jemmaï en tendant sa gourde au colosse. Mais je n’allais pas rester bras croisés au port sans essayer de te prêter main-forte, ou au moins te ramasser.

Eïm saisit la gourde, et la déboucha avant de la vider d’une traite. Damas fronça les sourcils, détaillant son camarade. Le guerrier était noir de suie et couvert de sang, qui ne devait le plus souvent pas être le sien, mais il avait des brûlures sur le torse, l’épaule et la joue gauche et trois ou quatre plaies plutôt impressionnantes. Le jemmaï montra finalement la main gauche du guerrier :

— Tu es au courant qu’il te manque un doigt ?

Le colosse hocha la tête. Son annulaire gauche avait été arraché et la plaie, os mis à nu et chairs pendantes, était plutôt effrayante :

— Et ça fait un mal de chien. Mais ça repoussera.

— Tu plaisante ?!

— En fait, même pas ; mais ce serait compliqué à…

Un gigantesque coup de tonnerre, assez fort pour couvrir la clameur des batailles et les détonations des canons du fortin, fit trembler murs et sol, jusqu’aux os des deux hommes et de leurs camarades autour d’eux. Depuis les murailles, la puissante artillerie de la ville venait de faire feu, presque simultanément, striant le ciel de lignes blanches.

Une boule de feu suivie de débris enflammés annonça la chute d’un galion aux couleurs de Nashera, frappé de plein fouet, son énorme coque ravagée venant s’écraser au pied des murailles de la ville ; il fut suivi d’un second vaisseau basculant soudainement de côté, ses moteurs à lévitation touchés, se fracassant à son tour contre une casemate, dans des gerbes de feu. Le reste de la flotte adverse, emportée par son élan, tentait de manœuvrer pour virer de bord avec un vent arrière qui les poussait vers la cité. Elle se retrouva à portée d’un second feu roulant des puissants canons de Mélisaren, dans une autre vague de ravages.  Autour de Damas et d’Eïm, les cris de joie succédaient aux coups de tonnerre. Le colosse, toujours aussi sale et ensanglanté, lâcha un large sourire, avant de commenter :

— Voici ce qui ressemble à une journée qui, pour nous, finit bien.

 


 

— Cette journée n’est pas une victoire.

Jawaad se tenait sur les remparts de la ville-haute, un thé à la main, observant la plaine qui avait vécu une sanglante bataille. Erzebeth, penchée elle aussi au parapet, se tourna vers le maitre-marchand :

— Nashera a perdu une bonne partie de son artillerie et trois vaisseaux, et sans doute que deux ou trois autres ne sont plus en état de combattre, nous nous en sommes sorties avec finalement assez peu de morts ; tout le monde dit qu’une flotte d’Armanth vient à notre rescousse et, toi, tu penses que ce n’est pas une victoire ?

Le maitre-marchand acquiesça, l’air grave, presque inquiet, avant de fixer, pensif, l’horizon coloré de rouge au soleil couchant :

— Nashera s’est retranché à nouveau, sans envoyer personne pour des pourparlers ni essayer de négocier une trêve. Ils n’en ont pas fini. Cette ville ne supportera pas un autre assaut et le prochain sera forcément plus violent et mieux organisé.

La panique avait traversé la cité jusqu’à la Haute Ville telle une irrépressible vague. Depuis l’aube, le bruit incessant des bombardements, qui faisait tinter la vaisselle et secouait parfois murs des maisons, poussait à redouter ce qu’appréhendait toute la population civile : une invasion sanglante et sans pitié. Plusieurs bagarres et émeutes avaient éclaté ici et là et, devant les portes de la Haute Ville, un mouvement de foule s’était achevé en une vingtaine de morts, écrasés ou passés par l’épée. Entre les accidents, les échauffourées et les vagues de panique, la garde urbaine et les volontaires avaient eu fort à faire, y compris éteindre plusieurs incendies. À la mi-journée, les postes de garde et la capitainerie ne savaient plus que faire des plus virulents émeutiers arrêtés ; les Étéocliens n’ont pas pour coutume d’emprisonner ; aussi les rares geôles, d’habitude réservées aux ivrognes et aux voleurs à la petite semaine, avaient fini surpeuplées.

Sur le port, Jawaad et Erzebeth avaient eu fort à faire pour parvenir à avancer la remise en état de leurs navires. Les défections des ouvriers et des dockers se multipliaient et ceux qui restaient étaient réquisitionnés en urgence pour aller renforcer les fortifications mises à mal par les tirs d’artillerie. Pendant toute la journée, les nouvelles les plus folles et contradictoires étaient arrivées aux oreilles du Maître-marchand et de la capitaine-corsaire ; c’était à tel point qu’il était presque impossible de savoir ce qui réellement se passait, aussi bien dans le golfe de l’Étéocle, où il se disait qu’une flotte innombrable venait rejoindre les navires du blocus de Nashera, que sur la plaine où s’affrontaient les armées de la ville et les légions des assiégeants. Jawaad avait fini par envoyer un de ses marins aux nouvelles, mais le chaos près des remparts et des portes de la cité était tel que le pauvre mousse n’avait pu glaner que d’autres rumeurs fantasques.

Ce n’est qu’en fin d’après-midi que les cornes de bronze de la ville et les gongs des temples de l’Église sonnèrent la fin de la bataille, relayés par des crieurs annonçant la victoire. Mais quelle victoire et à quel prix ? Le couple avait mis du temps pour parvenir à atteindre la Haute Ville au milieu des troupes se repliant dans leurs cantonnements et des mouvements de foule fêtant une nouvelle dont tous ignoraient les détails. Dans un surréaliste retournement d’opinion, une population qui était proche de s’en prendre avec violence à ses propres autorités face à la terreur d’une défaite acclamait ses chefs et ses soldats dans une soirée de fête improvisée et de ripailles, un gaspillage de vivres qui serait sans nul doute dramatique si le siège durait.

À l’hospice, Duncan avait bien autre chose à faire que de profiter de ces réjouissantes civiles. Il avait réquisitionné Lisa, Azur et Sonia ; les blessés étaient nombreux et s’entassaient jusque dans la cour. Tout bras supplémentaire était le bienvenu. Jawaad avait prêté son aide tandis qu’Erzebeth était parti aux nouvelles auprès de l’état-major de Zaherd.

Au crépuscule, les deux amants avaient pu se retrouver et, enfin, souffler. La Capitaine-corsaire avait un libre passage sur les remparts et, au soir, c’était encore le lieu le plus calme, si on exceptait les patrouilles de vigiles qui y circulaient régulièrement.

Erzebeth se pencha tendrement vers Jawaad et l’embrassa, au coin des lèvres, puis ajouta, rassurante :

— Avec des renforts maritimes et des vivres, cette ville tiendra. Elle a tenu bon sans jamais être défaite depuis quatre cents ans, elle résistera encore. Et puis, tu peux être soulagé : tu sais maintenant que tu pourras sans doute quitter ce siège qui ne te concerne pas, non ?

Le Maître-marchand fixa son amante avec un sourire, le regard pensif et aimant :

— Les miens le pourront, oui. La Callianis est rapide, il leur sera facile de retourner à bon port en sécurité.

— Mais pas toi ?

Jawaad esquissa encore un sourire, retournant son regard sur la plaine nimbée d’orangé :

— Anis restera près de moi ; mais pas plus que toi ou Duncan ne fuirez votre devoir. Je ne vais pas abandonner mon vieil ami et tu sais que je ne te laisserais pas.

Erzebeth éclata de rire et vint, tout à sa joie, se blottir contre le taciturne marchand :

— Eh bien, si tu restes près de moi avec ta Chanteuse de Loss, il suffit qu’elle recommence son tour, si jamais la situation nous était défavorable et nous n’aurons à craindre aucune défaite.

Jawaad passa son bras à la taille de sa belle amante pour l’attirer à lui ; il grimaça un sourire incertain avant de poser sur elle des yeux étonnants de douceur :

— Cela pourrait la tuer si elle recommençait un tel prodige si tôt après le précédent. Non, je ne l’utiliserai plus, Erzebeth.

— Je comprends ; après tout, ce n’est pas seulement une arme…

La capitaine-corsaire ne rajouta rien, profitant dans un sentiment de douceur et de paix de l’instant de répit. Mais elle fronça les sourcils. À l’horizon, au-delà des plaines et de la silhouette à peine visible du camp retranché de Nashera, deux formes vaporeuses se découpaient en relief sur le ciel empourpré. La distance était telle qu’il était difficile d’estimer les dimensions de ces masses qu’Erzebeth aurait aisément prises pour deux lourds nuages. Elle se pencha un peu en avant, quittant le giron du Maître-marchand :

— Mais, qu’est-ce que c’est ?

Sur la muraille, les vigiles eux aussi scrutaient l’horizon, aussi perplexes qu’Erzebeth, tentant de comprendre ce qu’ils voyaient sans parvenir à l’identifier. Les deux choses approchaient telles deux vastes formes surmontées de volutes de fumée qui semblaient suivre leur sillage. Sous eux, une force puissante soulevait le sol en des nuages de poussière inquiétants. Tandis que les deux formes s’avançaient, la lumière du crépuscule venait dessiner leur silhouette plus visible, s’accrochant en éclats de feu au métal de leur structure.

Jawaad fronçait les sourcils, lui aussi. Il regrettait de n’avoir pas gardé de longue-vue sur lui, mais il réalisa soudainement qu’il n’en avait pas besoin de comprendre ce qu’étaient ces machines. Il n’en avait jamais vu et sans doute que pratiquement personne dans tout Mélisaren n’avait même entendu parler de leur existence. Mais lui savait qu’elles existaient ; les chroniqueurs et les stratèges avaient relaté dans leurs livres qu’il avait fallu des flottes entières pour venir à bout de celles qui avaient participé à la Bataille des Six Drapeaux.

— Des Béhémoths. Par les étoiles, Erzebeth, ce sont des Béhémoths !

 

 

 

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