Lisa se blottit dans les bras de Jawaad quand il voulut la poser. Après réflexion, le maître-marchand décida de s’affaler lui-même sur le lit de sa cabine, et s’installer en retenant son esclave contre lui. Il fit signe à Azur de venir le rejoindre et sans un mot montra le siège de son bureau à Erzebeth. Mais celle-ci préféra rester debout d’un autre signe de tête avant demander :

— Pourquoi ne se réveille-t-elle pas ?

Jawaad se pencha, pour un geste qui attendrit la capitaine-corsaire en voyant le sévère maitre-marchand embrasser le front de Lisa.

— L’épuisement. Ce qu’elle a fait a des conséquences. Elle vient de l’apprendre.

Jawaad rajouta après une caresse sur la joue de sa Psyké qui se frotta lascive à sa main :

— Azur, va chercher de la bière, du lait, du pain, du fromage et des fruits. Pour tout le monde, toi compris. Et fais-moi du thé.

La belle esclave blonde se redressa avec un sourire, après un baiser sur la main de son maitre, et quitta la cabine, suivie du regard par Erzebeth, impressionnée par la joie de vivre de la Psyké et le calme du maitre-marchand, surtout après tout ce qui était advenu. Elle se décida à s’assoir, en allant chercher le siège de Jawaad, pour s’installer près du lit, observant le spectacle qu’elle supposait rare de l’intimité entre le maitre-marchand et son esclave :

— Tu en sais beaucoup sur les créatures de son espèce. C’est la première fois de toute ma vie que j’en voyais une à l’œuvre. Enfin, hors des spectacles inoffensifs où on exploite leurs dons pour distraire des foules. Tu as appris tout cela comment ?

Jawaad mit un temps à répondre, semblant couver Lisa des yeux avant de poser son regard noir sur la capitaine-corsaire :

— Il vaut mieux en apprendre le plus possible sur les Chanteurs de Loss quand tu en possèdes une, tu ne penses pas ?

— Bien vu… comme tu en savais beaucoup sur les lois concernant leurs possessions, y compris dans les Plaines de l‘Etéocle. Mais heureusement que les gardes du port et ce géant se sont mis de ton côté… Et… elle va rester évanouie longtemps ?

— Elle dort. Elle se réveillera peut-être un peu le temps que je la nourrisse à la main, mais il lui faudra la journée pour se remettre.

— Tu y tiens.

C’était une affirmation. Jawaad répondit par un léger sourire et un regard appuyé qui répondait mieux que des mots. Pourtant, contrairement à son habitude, il rajouta quelque chose :

— Elle est unique.

***

Il y eut un mouvement de panique qui dispersa la foule des émeutiers dans les rues s’ouvrant sur le port, suivi par le même sauve-qui-peut du côté du quai des réfugiés. Pratiquement aucun des témoins n’avait jamais vu la manifestation du pouvoir des Chanteurs de Loss. Mais tous, sans exception, pouvaient répéter de mémoire les récits et contes transmis au coin du feu ou sous les tonnelles ombragées, de ces démons capables de la voix de détruire et ravager n’importe quoi sans discernement et sans que rien ne puisse les arrêter. Et ils en avaient tous aperçu un, dont le Chant venait en un instant de retenir puis repousser une centaine de personnes dans une impulsion littéralement indolente de lenteur et de légèreté.

Et c’était encore plus effrayant.

Jawaad se hâta d’ouvrir les bras en atteignant Lisa. A l’instant où sa voix s’éteignit, elle s’effondra inconsciente et le maitre-marchand la rattrapa de justesse. Devant lui, la barricade avait été dispersée de la même manière que la foule qui l’instant d’avant était une mêlée mortelle. Il y avait des cris, des plaintes, des gémissements de terreur et des hurlements de panique. Mais s’il avait pu estimer qu’il devait y avoir une douzaine de blessés et sans doute un ou deux morts suite à l’assaut qui avait précédé l’intervention de son esclave, Jawaad n’en avait cure pour l’heure. En l’espace d’un instant et au-delà de ses espérances, il venait d’obtenir la preuve qu’il avait enfin trouvé celle qu’il cherchait depuis pratiquement un siècle. Dans le même moment, il appréhendait les complications auxquelles il allait devoir faire face après cette démonstration.

Autour de Lisa et lui, la débandade laissa place à un silence sidéré, seulement ponctué des râles des blessés, de sanglots et de murmures. Première à fixer le maitre-marchand qui se redressait en tenant son esclave dans ses bras, Erzebeth était figée au milieu des membres de son équipage qui avaient subi les effets du Chant de plein fouet. Le regard qu’ils échangèrent ne laissa perplexe la capitaine-corsaire que brièvement. Immédiatement, elle interpella ses hommes :

— Alain, Caremus, vous assistez Jawaad et vous le protégez !

Les deux marins, désignés pour leur carrure, déglutirent craintivement à l’ordre dans une synchronisation quasi parfaite :

— Heu, oui, mais capitaine… heu… et le démon ?

— Le démon, c’est une minuscule esclave évanouie qui vient de sauver les miches de tes camarades, trouillard. Alors, on obéit !

Sans enthousiasme, les deux marins désignés obéirent pour se porter au secours de Jawaad, qui fronça un sourcil perplexe, mais ne commenta pas. La mesure allait être utile, bien qu’il ne l’admettrait pas, bien entendu. Damas et ses propres hommes risquaient d’être ralentis par la foule mouvante et effrayée des réfugiés encore abasourdis. Venant du port, eux aussi ébahis par l’évènement inexplicable, accouraient des curieux et des officiels. Et parmi eux, casqués, implacables et en rang serré, reconnaissables au rouge sang de leur panache, de leur cape et des manches de leur tunique, tranchant sur le noir mat de leur armure et de leurs larges chausses, des Ordinatorii.

Thanlan se releva, constatant avec soulagement qu’il avait pu protéger Galadas, et que celui-ci malgré une plaie sanglante au côté, était toujours en vie. Le colosse ferait plus tard le décompte des échardes et des contusions supplémentaires dont il avait hérité en tenant le rôle de bouclier humain. Sa seconde satisfaction fut de voir les deux jeunes sans-abris qu’il avait accompagnés au poste de garde s’extraire de leur cachette, indemnes.

Au premier abord, tout le monde allait bien. La sphère de force avait repoussé individus et mobiliers avec tant de délicatesse qu’il n’y aurait rien de plus grave à déplorer qu’une cheville foulée. Par contre, la terreur causée par une manifestation surnaturelle si formidable promettait des conséquences plus graves. Plusieurs personnes étaient en état de choc, d’autres s’étaient blessés dans la panique. Et si les émeutiers fuyaient vers le port et les ruelles et que les occupants des quais s’entassaient le plus loin possible de la Chanteuse de Loss, il y avait déjà plusieurs personnes pointant du doigt la responsable ; si certains restaient abasourdis ou effarés, d’autres se montraient déjà hostiles.

Thanlan aboya pour tenter d’attirer l’attention d’un garde, histoire de se décharger de son précieux fardeau. Finalement au troisième essai, il y en eut un pour venir à la rescousse. Le géant le remercia brièvement :

— Occupe-t’en bien, l’ami.

Il ne rajouta rien, le regard immédiatement attiré par le groupe de six hommes approchant précipitamment, lances impulseurs en main. Des légionnaires de l’Ordinatori. Les ennuis allaient commencer, et mieux que n’importe qui, Thanlan savait comment ceux-ci se finiraient : la Chanteuse de Loss serait arrêtée et disparaitrait dans les méandres de l’Église.  Officiellement, elle serait offerte en sacrifice au Concile Divin, et rien ne saurait s’y opposer. Il en était toujours ainsi. Le colosse décida pourtant que, cette fois, il en serait hors de question. Il héla le milicien devant lui :

— Il va y avoir d’autres ennuis. Toi et tes collègues vous devriez vous préparer à du grabuge.

— Hein, quoi ?

Le signe de tête de Thanlan vers les Ordinatorii répondit mieux que des mots à la question étonnée du garde.

— Ha. … Ho grande merde…

L’injure, surtout si incongrue à cet instant, rendit son sourire au géant.

Erzebeth fut avertie de l’arrivée des légionnaires par les premières exclamations, appuyées par le regard assombri de Jawaad, resté debout en tenant son esclave dans ses bras, rejoint par Azur et flanqué des deux marins de la capitaine-corsaire. En se retournant, elle les vit à sa hauteur, suivis du regard par les gardes portuaires encore sous le choc. Certains leur emboitèrent le pas en hésitant, d’autres décidèrent, pour leur préservation, de s’occuper des blessés et des choqués et ne pas se mêler de ce qui allait advenir. En quelques pas, les légionnaires furent pratiquement sur Jawaad. Mais leur avance fut brutalement interrompue par un colosse un peu hirsute qui dépassait allègrement les hommes les mieux bâtis des environs en taille et en largeur. Celui-ci s’interposa sans montrer une once de crainte, avec un sourire presque goguenard, flanqué de deux gardes qui, bien que n’en menant pas large, avaient décidé de prendre parti pour le gars qui avait sauvé plusieurs des leurs. Quant à Erzebeth, elle vint à son tour se placer devant Jawaad, rejointe par plusieurs de ses filles aux mimiques décidées, rendues d’autant plus menaçantes par l’armement qu’elles exhibaient sans vergogne. Damas, qui enfin venait de fendre la foule depuis la Callianis pour tenter de rejoindre son ami, arriva presque au même moment, flanqué d’une demi-douzaine de ses hommes. Et son visage sinistre et taillé à la serpe, à la tête de marins tous prêts à en découdre avec n’importe qui pour protéger leur patron, pesa encore sur une claire ambiance de menace.

La tension ainsi générée, avec un talent qui aurait donné des complexes à un metteur en scène de théâtre classique, décida l’entièreté des protagonistes à considérer que cela allait nécessairement se régler dans le sang. Et, mis à part Thanlan et son éternel sourire, le seul à paraitre conserver son calme cette confrontation, c’était Jawaad, comme toujours d’apparence impassible, mais à vrai dire à la fois interloqué et satisfait de voir un tel mouvement de foule pour sa défense.

Le heaume complet, semblable aux casques corinthiens des Ordinatorii cachait toute expression, ne laissant à voir que des regards qui rivalisaient de froideur avec ceux du maitre-marchand qui les toisait, abrité par la masse des gens faisant barrage devant lui. Face à face, les deux groupes se jaugèrent brièvement. Le silence fut brisé rapidement par l’officier des légionnaires, reconnaissable à la richesse et la longueur du panache de son casque :

— Écartez-vous !

— Non.

L’officier se considérait grand et puissant. Thanlan, qui venait de lui répondre, le dépassait d’une tête et demie et l’aurait caché derrière la largeur de ses épaules. Son sourire franc était d’autant plus déstabilisant qu’il fit instinctivement rouler les muscles énormes de ses deltoïdes au même instant. Il avait tout d’un colosse de légende, et cela eu l’effet escompté : le légionnaire se sentait soudain petit.

Erzebeth profita de l’hésitation :

— Sauf votre respect, nous ne nous écarterons que si vous nous fournissez une bonne raison de le faire, et nous n’en voyons pas ici !

L’Ordinatori désigna du bras Lisa, toujours inconsciente dans les bras de Jawaad :

— Ceci constitue une raison suffisante, femme ! Il est évident que c’est un démon Chanteur de Loss et que le désordre qui vient de se produire est de sa faute !

— Ce que vous appelez désordre, officier, c’est son intervention qui a arrêté sans faire de blessés une émeute qui aurait causé de nombreux morts !

— Ne connaissez-vous pas la loi et les Dogmes ?! Pousse-toi de là, femme ! ! Écartez-vous tous !

Personne parmi tous les gens qui s’interposaient n’obtempéra. Il y avait des hésitations, et pas une personne n’aurait osé prétendre sans mentir ne pas avoir à cet instant le nœud au ventre de la plus viscérale appréhension. Tous savaient, et il n’y avait pas besoin du moindre rappel, quels risques ils courraient à s’opposer à des représentants de l’Église. Cette simple bravade allait à l’encontre des Dogmes eux-mêmes et pouvait très bien se conclure par une accusation d’Hérésie, autrement dit une condamnation à mort sans aucune échappatoire.  Mais si certains murmuraient une prière pour se faire pardonner des Hauts-Seigneurs, aucun ne cédait.

Tout autour de la scène, s’amassait maintenant une foule intriguée ; certains se tenaient à distance respectables, mais d’autres venaient soutenir l’une ou l’autre des deux factions qui s’opposaient en grossissant ses rangs.

— Moi, je connais en effet les lois et les Dogmes, y compris et surtout ceux qui font autorité à Mélisaren, Ordinatori.

Jawaad esquissa un rapide sourire, il venait de choisir le bon moment pour attirer l’attention des légionnaires. Tout le monde fit silence et le maitre-marchand reprit sans laisser à l’officier le temps de répondre :

— Mon esclave a obéi à mon ordre. Tu connais donc bien les lois de Mélisaren, officier ?

— C’est une Chanteuse de Loss, et ce qu’elle a fait constitue un crime, elle doit nous être remise sur l’heure, fut-elle ta possession !

— Je vois. Tu te vantes donc de connaitre les lois, mais tu ne connais que ton autorité. La possession d’une esclave Chanteuse de Loss est légale et n’est soumise à aucune condition particulière à Mélisaren. Ses actes, comme pour tout ce qui concerne les esclaves, sont de la responsabilité de son propriétaire. C’est à moi de rendre des comptes puisqu’elle est ma propriété. Donc, de quoi m’accuses-tu ?

L’Ordinatori tendit le bras vers la barricade dévastée et l’entrée des quais dans un geste théâtral :

— D’avoir laissé une Chanteuse de Loss user de ses pouvoirs contre des citoyens, au mépris des Dogmes !

— Et donc ?… J’ai respecté les lois locales dans mon plus absolu bon droit et j’ai appliqué les Dogmes de l’Église du Concile Divin. J’ai usé du pouvoir de mon esclave pour protéger les réfugiés sous ma garde, accueillis sous la protection des autorités de cette ville. Mon esclave a agi sur mon ordre contre des citoyens rendus agressifs par la peur et qui étaient prêts à verser le sang. Elle n’en a blessé aucun. Et j’ai sauvé la vie de bons et honnêtes croyants. Aucun crime n’a donc été commis ici… sauf si tu considères une trouille bleue comme tel ?

Jawaad rajouta un sourire, d’autant qu’il était entouré de visages qui approuvaient ses dires, d’autres s’étonnant de sa répartie, et tant pis pour le petit mensonge qui s’y glissait au passage :

— Si tu doutes de ma version des faits, tu es entouré de témoins à questionner. Moi, j’ai une esclave à soigner.

— Tu n’iras nulle part, marchand !

L’officier eut le mauvais réflexe de saisir le pistolet à sa ceinture en criant. Un étau d’acier saisit soudainement son poignet : Thanlan ne forçait même pas, mais il serrait si fort qu’il aurait fallu quatre hommes comme sa proie pour le faire lâcher, et l’homme en garderait l’empreinte violacée de ses doigts quelques jours. Brutalement, tout le monde fit le geste de saisir ses armes –et de s’écarter vivement. Erzebeth leva le bras pour intimer le calme en s’exclamant :

— Ordinatori, Jawaad dit vrai et nous pouvons tous en témoigner ! Je puis le jurer sur mon honneur et mon grade de capitaine au service de Mélisaren. S’il le faut j’irais devant procès et pas un des miens ne dira le contraire.

Thanlan rajouta lâchant lentement le poignet du légionnaire, quel seul le casque permit de cacher sa grimace de douleur :

— Et le voyageur que je suis peut faire de même. Cette fille a évité un bain de sang. Tu ne veux pas en provoquer un autre ?

— Tu oses me menacer, étranger ?!

Un des gardes portuaires intervint, la voix colérique :

— Cet étranger, c’est l’homme qui s’est battu contre les salopards qui ont tenté, cette nuit, de faire entrer des Enragés dans la ville pour la contaminer ! Depuis l’aube, il nous a aidés à maintenir l’ordre ! Par mon honneur, je réponds de lui et je suis prêt à témoigner moi aussi !

D’autres voix firent écho au garde, chacun annonçant qu’il était prêt à témoigner, enflant un brouhaha où les Ordinatorii réalisaient qu’ils venaient de perdre toute autorité, malgré leur statut.

Jawaad jeta un dernier regard autour de lui, et fit un signe de tête vers Damas, avant de s’éloigner sans se préoccuper de ce qui se passait dans son dos, rapidement encadré par son second et ses marins. Erzebeth lâcha un soupir amusé, mais revient à l’officier :

— Si vous permettez, donc, nous sommes à votre service pour vous décrire ce qui vient de se passer… si toutefois est-ce encore nécessaire ?

L’officier retira son casque affichant la tête d’un homme d’une grosse quarantaine d’années aux traits massifs, et fatigués. Il ne lâcha pas cependant ni son assurance autoritaire ni son dédain pour la femme qui lui faisait face :

— Cela sera une nécessité. Je t’écoute donc, femme.

***

Lisa était face au regard d’un vert profond, presque insoutenable, d’Orchys. Elle le lui rendait, perdue, et c’est cette dernière qui rompit le silence :

— Es-tu perdue ?

— Que m’est-il arrivé ?

— Tu as Chanté, en atteignant tes limites, je pense. Pour le moment, elles sont encore réduites, tu n’en sais pas assez pour exploiter ton Chant sans risquer ce genre de contrecoup.

— Je… je ne ressentais pas de souffrances, ni de… rage ? Je n’ai pas eu le temps de réaliser que j’étais à bout. Est-ce… est-ce grave ?

Orchys lâcha un rire clair, se penchant sur Lisa, dans le paysage figé dans le temps de leur monde onirique commun :

— Tu t’es évanouie. Tu vas dormir quelques heures et tu seras peut-être un peu aphone en te réveillant. Je lis en toi ce que tu as fait. C’est un bon début de maitrise et d’audace. Et aussi l’assistance d’assez de loss-métal pour avoir pu réunir le pouvoir suffisant à ton Chant.

La moue interrogative de Lisa fit à nouveau rire Orchys. Elle tendit la main devant le nez de la jeune terrienne, dévoilant, dans sa paume ouverte, comme s’il était apparu le plus simplement du monde de nulle part, un fin lingot d’un métal argenté aux reflets purs et brillants.

— Le loss-métal. En voici. Cette barre, à mon époque, aurait suffi à acheter un petit troupeau de chevaux. C’est la source du pouvoir des Chanteurs de Loss.

— Et… et une des bases de… de leur technologie, maintenant. Il y en a dans les armes, dans les navires lévitants…

Orchys resta un bref instant pensive. Lisa réalisa que cette dernière avait ce regard à chaque fois qu’elle fouillait l’esprit de la terrienne pour comprendre de quoi elle pouvait parler. Elle finit par hocher la tête :

— Oui, je vois. Tout cela n’existait pas pour moi ; je n’aurais pas imaginé qu’on puisse en faire de telles merveilles. Le loss-métal était sacré et nous en faisions surtout les bijoux alimentant le pouvoir des Chanteurs. Sans lui, tu seras démunie. Pas de loss, pas de chant. Tu devras toujours en posséder un peu sur toi et plus il y en aura de présent autour de toi, plus tu pourras réunir de puissance pour ton Chant.

Lisa regarda la barre de loss-métal dans la main de la guerrière rousse, songeuse à son tour, avant de lever ses yeux couleur de jade :

— Je suis une esclave, je… je ne possède rien. Et si… si je prends une chose aussi précieuse, je peux me faire tuer.

— Je le sais, petite terrienne. Et je sais que tu as peur. Mais viendra un temps où tu n’auras pas le choix et tu sauras quand. Alors tu te souviendras de ce conseil.

Orchys s’interrompit, observant Lisa, avant de reprendre :

— Tu penses à quelque chose… qu’est-ce donc ?

— Je pensais que vous pouviez lire mes pensées ?

— Non… non pas vraiment… je peux savoir ce que tu sais, fouiller ta mémoire comme si elle était la mienne. Pour moi, tu n’es qu’une sorte de fantôme comme j’en suis un pour toi, dont je peux explorer les souvenirs. Mais je ne peux pas lire ce que tu penses, ça non. Alors… quelle pensée as-tu qui te fait tant réfléchir ?

— Jawaad. Mon maitre. C’est ce qu’il cherche… ce qu’il veut, je pense. Je suis une Chanteuse de Loss et je crois que c’est ce qui l’a convaincu de m’acheter. A.. alors, je ne serai pas surprise que… qu’il m’offre des bijoux de loss-métal, non ?

— Bien vu ! Mais ne t’appuie pas sur lui pour penser à toi.  Pour survivre et devenir forte, il te faudra être égoïste et te préserver.

— Oui, mais… je n’ai que lui ?

— Tu l’aimes, n’est-ce pas ?

Lisa acquiesça sans rien ajouter.

— Quel terrible piège qu’être esclave et aimer l’homme qui te possède. Tu en es consciente ; je puis lire ta lutte à ce sujet, je puis saisir à quel point tu penses qu’elle est sans doute vaine. Nul ne peut t’empêcher de l’aimer, mais rappelle-toi que c’est aussi un terrible piège et que tu devras tôt ou tard le surmonter avant qu’il ne se referme sur toi.

— Le piège… a été refermé… bien avant que je lui appartienne. Je suis une Languiren.

Orchys hocha encore la tête, songeuse :

— Oui… et tous les pouvoirs du Chant de Loss n’y changeront rien. Mais ton courage, lui, le pourra.

***

Lisa ne se réveilla qu’à peine tandis que Jawaad la nourrissait à la main. Il ne put guère lui faire avaler mieux que du lait et un peu de bière. Erzebeth, qui s’était installé avec l’aide d’Azur pour partager le repas du maitre-marchand, s’étonna de l’idée de donner une telle boisson à une fille dans son état. Jawaad répondit sans cesser son nourrissage :

— Beaucoup d’énergie, peu d’alcool. Les bières brassées fraichement sont un bon choix pour nourrir une personne affaiblie.

— Un bouillon n’aurait pas été un meilleur choix ?

— Plus rapide qu’en préparer. Azur…

Jawaad tendit vers sa Psykée la petite cruche de bière dans laquelle Erzebeth s’était largement servi une chope. Il en restait cependant bien assez, et l’esclave lâcha un « merci, mon maitre » souriant en attrapant le récipient.

Erzebeth, attrapant un fruit qu’elle attaqua au couteau, reprit, installé sans manière sur le siège de la cabine :

— Tu sais que l’Église ne va pas en rester là, Jawaad ? Ils ont interrogé quelques personnes et quand ils ont réalisé que tout le monde donnait la même version, ton petit mensonge compris, ils ont décampé, mais pas sans prévenir qu’ils allaient porter l’événement devant les autorités de l’Agora. Ce qu’elle a fait n’est pas… anodin. Même avec les raisons pour lesquelles elle l’a fait.

— L’Église de Mélisaren va surtout constater qu’il y a une Chanteuse de Loss, puissante, qui ne lui appartient pas. Ce sera leur principale préoccupation.

— Mais ils peuvent exiger qu’elle leur soit remise. C’est un des privilèges de l’Église, tu le sais bien, à moins que les choses soient si différentes à Armanth ?

— Elles le sont. Mais il en sera de même ici. Quand l’Agora a accepté les accords commerciaux qui lient la Guilde des Marchands à ta cité, s’y trouvaient des clauses protégeant tous les membres de la Guilde, acceptés et signés par tous les tribuns de l’époque. Tous les trois ans, ces accords sont à nouveau entérinés. Anis est mon bien, et mon bien ne peut m’être spolié par quelque autorité de la ville sans procès devant mes pairs.

— J’espère que tu dis vrai, et je m’arrangerai pour te trouver tous les appuis nécessaires. Je l’aime bien cette petite.

Azur qui écoutait tout en se régalant du repas partagé avec Jawaad, eut un grand sourire tendre aux propos de la capitaine-corsaire, en gardant le silence. Installée au pied du lit où était affalé son maitre, ce dernier venait régulièrement lui caresser les cheveux, et laissait par moment sa main reposer sur son crâne. Jawaad eut lui aussi un sourire aux mots d’Erzebeth :

— Ce n’est donc plus un démon Chanteur de Loss ?

— Ça ne l’a jamais été à mes yeux. J’en ai vu des démons, des vrais. Ils sont humains ; ils ont perdu toutes leurs Vertu, devenus fous par goût du sang, du vice, du pouvoir et de l’or. Ils sont démons par leurs actes, non leur nature. Elle, elle n’est qu’une gamine née avec un pouvoir maudit et elle n’a fait qu’en user pour sauver des gens. D’ailleurs… pourquoi a-t-elle pris ce risque d’user de son pouvoir de Chanteuse ? On sait bien que tu ne lui as jamais donné cet ordre.

— Parce qu’elle le pouvait. Et je ne lui ai jamais interdit de le faire.

Erzebeth fit une moue dubitative, se donnant le temps de la réflexion en vidant sa chope de bière :

 — Tu ne savais pas qu’elle serait capable de ce qu’elle a fait, c’est ça ?

Jawaad ne cacha pas son sourire en coin qui trahissait, retenu avec sa morgue habituelle, une réelle surprise à l’acuité de la conclusion de la capitaine-corsaire. Elle le remarqua et reprit immédiatement :

— Tu l’ignorais donc. C’est pour cela que tu n’avais pas songé à lui donner un ordre spécifique à ce sujet.

Jawaad fit un léger oui de la tête :

— Et elle n’en recevra pas. Elle connait les contraintes et règles que j’impose et celles qu’elle se doit de respecter à la lettre, comme tous les esclaves, si elle veut rester en vie.

Azur resté silencieuse jusque-là commenta à son tour, confiante :

— Et puis, c’est mon rôle aussi, maitresse, que de veiller à ce qu’elle agisse avec sagesse et ne fasse pas de bêtises. Et avec Anis, ce n’est pas bien difficile : c’est un chaton peureux, dénué de malice ou de la moindre once de méchanceté.

Erzebeth répondit par un sourire, avant de revenir à d’autres questions désormais plus terre-à-terre sur la tâche des deux capitaines à l’organisation du camp des réfugiés, profitant du repas en compagnie de Jawaad. Azur, à leur service, n’eut pas de mal à constater ce dont elle avait eu depuis quelque temps l’intuition : Erzebeth était charmée par son maitre. Cependant et surtout, celui-ci le lui rendait bien. Jawaad ne cachait pas qu’il aimait les femmes et aimait s’en entourer, qu’elles soient esclaves ou libres. Mais le jeu de séduction auquel il se prêtait avec elle cachait plus que de l’intérêt pour la Femme d’Epée ; il s’agissait d’une véritable affection, désormais grandissante.

La Psyké n’en concevait aucune jalousie, mais au contraire de la tendresse et se perdit avec plaisir dans l’observation de l’échange entre les deux capitaines ; elle n’avait jamais vu Jawaad montrer véritablement de l’amour pour qui que ce soit, mais avec Erzebeth, commençait à naître quelque chose qui y ressemblait un peu.

Un peu plus d’une heure avait passé en discussion, parfois devenue plus intime, parfois entrecoupée de rires,à laquelle Azur avait participé, tandis que Lisa dormait paisiblement, allongé près de Jawaad qui l’avait installé dans le lit pour pouvoir converser plus à son aise avec Erzebeth. Quelqu’un tapa sur le chambranle de la porte de la cabine de Jawaad ; les coups sonnaient avec un rythme particulier.

— Entre, Damas.

Le jemmaï, les traits tirés, s’avança, saluant brièvement Erzebeth, avant de s’appuyer contre la paroi, à défaut de trouver un siège. Jawaad fit un signe à Azur pour qu’elle aille servir son second, ce qu’elle s’empressa de faire avec un sourire chaleureux. Ce dernier n’attendit pas que Jawaad lui demande de quoi il retournait :

— Je viens te chercher, car tu es théoriquement convoqué à l’Agora par les autorités de la ville ; tu es sommé de t’expliquer.

— Le fait que je sois en quarantaine leur a échappé ?

— Duncan a, semble-t-il, vertement insisté à ce sujet. C’est pourquoi le secrétaire du légide s’est déplacé avec un notaire pour prendre ta déposition complète afin de préparer ta convocation quand tu seras en mesure d’y participer.

— Et je suppose qu’ils n’imaginent pas que j’ai autre chose à faire ?

Damas s’amusa de la réponse, et lâcha :

— Non, et à mon avis, il vaut mieux y aller sans attendre.

Jawaad resta un moment sans répondre avant de se lever :

— Erzebeth, tu es ici chez toi, et Azur est tout à ton service et ton plaisir. Je vais aller régler cela.

— Merci Jawaad. Je n’oublierai pas d’en profiter, mais je vais te suivre, la journée est encore longue et je dois m’occuper des réfugiés sur mon navire.

— Soit. Ce soir, tu es invité avec tes hommes à mon bord. Je vais faire ouvrir la cantine et trouver comment acheminer des provisions. Après cette journée, un banquet et à boire fera du bien à tout le monde. Azur, tu prépares cela, demande l’aide des marins. Anis ne se réveillera pas de sitôt.

— Oui, mon maitre !

Quittant la cabine, Jawaad s’arrêta après trois pas sur le pont baissant la tête assez perplexe à ce qu’il voyait de part et d’autre de sa porte.

— C’est quoi, ça ?

Erzebeth s’approcha, lâchant un « ça alors ?! » étonné. Damas qui lui emboitait le pas répondit, moins surpris que les deux autres, mais visiblement lui-même assez décontenancé par le spectacle.

— Ha oui, j’avais décidé de te laisser voir ça par toi-même avant de t’expliquer. Ça, c’est pour remercier ton esclave…

Sur le pont, et personne n’y avait touché, preuve que la chose avait été remarquée et respectée par tout le monde, il y avait une bonne dizaine de plats, de paniers, d’assiettes, contenant des étoffes dont des tuniques, des robes, quelques accessoires décoratifs, des babioles parmi lesquels des jouets, de la poupée de son à une paire de dés. Et bien sûr, de la nourriture ; principalement des biscuits et des gâteaux réalisés pour certains avec les moyens du bord, mais aussi des fruits ou simplement du sel dans de petits pots, un cadeau de valeur pour un lossyan, même à Mélisaren. Et parmi tout cela, il y avait une cage d’osier abritant un lori qui ne devait avoir qu’une poignée de mois, encore semblable à une fragile petite peluche rayée tentant de ronger les barreaux.

Jawaad leva un sourcil si haut que la moue dubitative qu’il affichait en fut comique et fit pouffer Erzebeth, qui admirait étonnée cet étalage d’offrandes. Le maitre-marchand demanda, désarçonné par le spectacle :

— Pour remercier mon esclave ?

— Sans elle, ils seraient tous morts. J’ai vu les réfugiés faire des messes basses, se débrouiller pour chercher dans leurs maigres affaires de quoi rassembler des cadeaux, et même demander l’aide des gardes et des gens du port pour troquer.

Azur qui venait de se faufiler pour voir de quoi son maitre discutait avec les autres libres, resta figée d’émerveillement avant de trépigner de joie en riant, passant de l’une à l’autre des offrandes, à la fois si humbles et si précieuses. Jawaad regarda un moment Damas, puis Erzebeth, cette dernière clairement touchée et amusée par la surprise du maitre-marchand. Elle ajouta :

— Je crois que ça ne se fait pas de refuser des cadeaux, non ?

Jawaad ne répondit pas, mais il n’aurait pas démenti la remarque. C’était même une offense qui pouvait mal finir à Armanth ; la seule raison de refuser un présent était uniquement s’il était avéré que celui-ci pouvait constituer un danger. Et il savait que cette tradition était commune avec les habitants du sud des Plaines de l’Etéocle. Il se pencha juste sur Azur :

— Mets tout cela à l’abri, et abreuve le lori. Qu’Anis ne voit rien de tout cela.

Puis se retournant vers son second et Erzebeth :

— Je crois que nous aurons des gens à aller saluer sur le chemin.

***

Lilandra n’avait pas besoin de faire remarquer qu’elle était inquiète ; son angoisse se lisait à livre ouvert dans ses yeux fiévreux et ses traits tirés. Et détail qui avait de l’importance à bien des titres pour Duncan, l’aristocrate avait les mains qui tremblaient alors qu’elle se servait une tasse de kumat. Le vieux médecin passa dans son dos pour poser affectueusement les mains sur ses épaules, en réconfort :

— Calmez-vous, mon enfant. Il est temps de vous détendre un peu, nous sommes en passe de réussir.

— Je n’en suis pas si sûr, et si ce n’était que moi qui doutais ?! Les menaces voilées se disputent aux exigences absurdes, et les Ordinatorii ne sont pas les derniers à en faire !

— Votre position a toujours été un prestige difficile, un honneur à double tranchant. Mais dites-vous bien que l’ensemble de l’Agora sait que nous sommes bel et bien en passe de réussir. Gardius, n’est-ce pas vrai ?

Le lieutenant et vétéran de la capitainerie, casque sous le bras et posture militaire parfaite, même si de sa main libre il tenait la tasse de kumat offerte par Lilandra, qu’il sirotait avec reconnaissance, acquiesça d’un geste sec de soldat :

— Nous avons parcouru et isolé l’ensemble de la basse-ville dans la journée, et achevé la distribution des … heu… vaccins ? Il avait hésité au terme, Duncan le lui confirma d’un sourire entendu. Nous pouvons affirmer que toute personne risquant de manière directe la contamination a été soignée. Et nous gardons désormais un œil sur tout le monde. Il n’y aura plus aucun débordement, et s’il faut en arriver au pire pour arrêter un Enragé, nos hommes sont prêts.

Le doyen rajouta sur les mots de l’officier, laissant un peu de champ à son élève, principalement pour ne pas insister quant à son actuelle fragilité, même si en l’occurrence les apparences ne tromperaient personne ce soir :

— Nous avons encore un énorme travail pour accélérer au possible la production de vaccins, mais tous les hospitalets et l’académie de physique tout entière viennent nous prêter main-forte et l’Agora a ouvert des crédits d’urgence pour les frais à engager. Nous avons réussi au-delà de mes espoirs, Lilandra, et au bon moment.

— Et sauf votre respect, madame, mes hommes et moi disons que vous avez fait un putain de sacré travail que pas mal d’hommes n’auraient pas fait aussi bien. Il en faut pour tenir tête à tout le monde et tout organiser sans se tromper ou que ça parte en engueulades ; c’est un exploit avec autant de monde, autant de panique, autant de gens qui ont les foies. C’est digne d’un officier supérieur en plein feu, ça, madame. Alors, sachez que vous avez tout notre honneur et notre respect. Et à titre personnel, demandez-moi ce qu’il faut pour soulager un peu votre tâche, j’irais le trouver.

Lilandra manqua de rougir, mais elle était bien trop entrainée, comme toute aristocrate, à voiler ses émois pour s’y laisser aller, même épuisée par les événements récents et le manque de sommeil. Elle eut cependant un sourire reconnaissant en retour, et s’inclina :

— Je saurai me rappeler de votre offre, lieutenant Gardius. Mais cette nuit va encore être malheureusement fort longue, et pour le moment, ce qui nous manque, ce sont des paires de bras pour toutes les tâches annexes qui pourraient alléger le travail des médecins qui vont nous prêter main-forte. Notre cuisinier, nos serviteurs et nos esclaves ne vont pas suffire.

— Alors je sais déjà quoi faire, madame ! Mon esclave est une fille courageuse, je vous l’envoie, vous pourrez en user tant que bon vous semble. Et je vous trouverai de l’aide !

Duncan eut un sourire et remercia à son tour d’un signe de tête l’officier :

— Il en sera pris soin, et merci de votre générosité, Gardius. Finissons notre tasse, et nous allons reprendre le travail. Lilandra dit vrai, la nuit sera longue encore…

***

La fête battait son plein.

Comme aucune tente n’était assez vaste pour accueillir les réfugiés en mesure de participer aux agapes, Azur avait eu la bonne idée avec l’aide d’une partie des femmes de l’équipage d’Erzebeth et de quelques marins de la Callianis, d’organiser cela sur le pont du Défiant. En installant des planches et des tonneaux en guise de tables et tréteaux improvisés, puis après que chacun ait ramené bancs et tabourets, mais aussi des tonnelets et amoncellements de gros sacs, le pont du puissant galion était devenu le théâtre improvisé d’un banquet, qui, bien qu’organisé avec les moyens du bord, n’en était pas moins succulent et copieux.

Pour garnir les tables, Azur avait su compter sur les gardes de l’entrée des quais et l’aide des réfugiés. Ayant une liberté assez large quant à la gestion des frais à engager pour son maitre, elle avait pioché dans la cagnotte de de la cabine de Jawaad pour faire acheter acheminer du pain frais, du beurre, du poisson, de la viande et une quantité conséquente de charbon de bois pour la cuisson et les grillades. Une armada improvisée de cuisiniers s’était portée volontaire, assistée par Azur qui n’avait plus quitté les fourneaux pour le reste de l’après-midi.

Le soleil descendait vers l’ouest en se noyant paresseusement dans les volutes enflammées traçant la frontière entre le ciel et la mer quand fut annoncé à force de cris joyeux le début des réjouissances. Rapidement, le pont du Défiant fut envahi par plus d’une centaine de convives ravis, dont nombre d’entre eux avaient participé aux préparatifs. Les plus vaillants aidaient les blessés et les indigents à s’installer aux tables improvisées, et chacun se servait et servait ses voisins directs.

Alors que le jour baissait, Erzebeth ordonna d’embraser les torchères et les lampes qui vinrent prêter main-forte aux photophores bioluminescents qui étalaient des lumières dorées et bleutés sur l’étalage des victuailles. En un instant, les premiers marins entonnèrent des chants à boire, repris en chœur de table en table, accompagnés par un concert d’assiettes, de couteaux et de gobelets, au milieu des rires et des bruits de mâchoires. En plus des tranches de la chair rouge et juteuse du loba, dont deux poissons presque aussi grands qu’Azur avaient été débités et grillés aux herbes, ce qui avait le plus de succès pour les convives affamés était le mora rôti ramené par Thanlan, qui avait tenu à participer aux festivités. Accompagné d’Akarios venu avec son fils et deux énormes plats de gâteaux au miel, le colosse avait trainé une brouette pour arriver à porter non seulement l’animal déjà cuit et qui dépassait les cent cinquante kilos, mais aussi un tonnelet de vin des coteaux proches, qui devait quant à lui faire dans les trente litres. Il avait fallu finalement s’y mettre à plusieurs paires de bras, car la brouette avait rendu l’âme à peine arrivée sur les quais. Et depuis, assis sur un tonneau avec autour de lui le potier, son fils et quelques gardes portuaires, une grande discussion concernait la force colossale du géant et qui parmi les convives proches oserait trouver un défi à sa hauteur. Damas, profitant comme tout le monde du banquet déclina d’ailleurs l’offre, arguant qu’il avait bien assez testé la force de Thanlan pour ne pas recommencer.

Lisa se réveilla aux premières brailleries des marins reprenant à tue-tête des chansons à boire. Jawaad, qui s’y attendait, avait laissé Erzebeth aux bon soins d’Azur, qui pour l’occasion était, comme tout le monde, assise à table près de lui et n’avait ordre que de servir son maitre et la capitaine-corsaire et, pour le reste de la soirée, profiter tout son saoul de la fête ; elle en avait bien assez fait pour la préparer.

Quand la jeune terrienne ouvrit les yeux, la première chose qu’elle vit fut donc le regard noir aux reflets durs d’obsidienne du maitre-marchand, qui la contemplait. Il se contenta d’un signe de tête interrogatif pour questionner Lisa sur son état. Après un bref moment d’hésitation, elle esquissa un sourire encore incertain. Sa voix était, comme le lui avait prédit Orchys, un peu éraillée :

— Je… je vais mieux, mon maitre… je…. Je ne savais pas que… que cela arriverait.

— Tu ne pouvais pas. Maintenant, tu sais et tu vas retenir la leçon.

Lisa déglutit, le visage empourpré, la moue immédiatement inquiète, baissant le regard :

— Je… je vais être punie, mon maitre ?

Jawaad, assis sur le lit devant son esclave, lui attrapa le menton pour lui redresser le visage, lui lançant un autre regard sombre pour la forcer à lever les yeux vers lui :

— Pourquoi devrais-tu l’être ?

Lisa lâcha un soupir, elle détourna encore les yeux avant de finir par obéir à l’injonction :

— Pa…parce que… j’ai… j’ai choisi de…. Chanter. Je l’ai fait devant des tas de gens qui savent maintenant que je suis une Chanteuse de Loss. Un… un des démons qu’ils craignent tant, mon maitre.

— Ce point est mon problème, tu es mon esclave. Mais pourquoi l’as-tu fait ?

Lisa ne réalisa pas qu’elle s’écria en réponse :

— Parce que des gens allaient mourir !

Jawaad eut cette sorte de brève mimique pensive qui s’apparentait à un sourire contenu, mais que Lisa commençait à comprendre comment étant sa manière d’exprimer sa satisfaction. Il se leva, en tenant toujours le menton de Lisa, la guida à se redresser elle aussi, jusqu’à ce qu’elle soit debout à ses côtés. Dans la cabine, face à elle, se trouvait l’amoncellement des cadeaux fait par les réfugiés pour la remercier de son geste. Le maitre-marchand laissa à la jeune terrienne le temps de prendre conscience de ce qu’elle regardait avant de lui expliquer :

— Parce que des gens allaient mourir, tu as agi pour les sauver, sans blesser personne. Voilà les cadeaux qu’ils te font pour te remercier. Tu partageras avec Azur, mais tout ceci est pour toi… Et Jawaad rajouta, amusé : … petit démon.

Lisa resta ébahie, fixant les présents que les réfugiés avaient de leur mieux rassembler en une sorte d’offrande à celle qui avait pu leur éviter un destin funeste. Des larmes lui brulèrent immédiatement les yeux. Elle n’avait pas songé aux conséquences, et surtout pas à celle-ci : durant les mois passés dans le Jardin des Esclaves de Prithan, combien de fois lui avait-on dit que rien ne lui appartiendrait plus… pas plus sa propre personne que la moindre once de tissu. Et on lui avait fait des cadeaux, et ô combien ! Si humbles et si merveilleux à la fois, pour la remercier, elle ; alors qu’elle avait usé, sans rien demander à personne ni en mesurer le risque, du pouvoir attribué à ce qui représentait pour les lossyans une des pires créatures de leur univers.

Fondant en sanglot, elle se réfugia dans les bras de Jawaad, qui referma un bras sur sa taille :

— Tu as des personnes à aller remercier, Anis.

Lisa hocha la tête et releva le regard, embué et craintif, vers le maitre-marchand. Elle avait une question, qu’elle n’eut pas besoin de formuler pour que Jawaad y réponde immédiatement :

— Tu ne remercies à genoux que moi seul. Viens, la fête t’attend, je te veux fière et souriante quand tu leur parleras.

 

Partager :

WordPress:

J'aime chargement…