Elle était toujours debout. Les deux brutes autour d’elle, malgré tous leurs efforts pour refuser l’humiliation de s’être fait rosser par une fillette qui ne faisait pas la moitié de leur poids, ne parvenaient pas à s’arracher au sable sale et ensanglanté.

Le plus solide des deux, pourtant, réussit à se hisser à la force de ses bras, sur ses genoux. Elle ne lui laissa pas l’occasion de se redresser encore. Le coup de pied qu’elle lui porta dans les côtes n’avait plus rien de sa savante maitrise de la lutte ; c’était de la rage pure. Alterma hoqueta de surprise et d’une certaine horreur en voyant l’homme retomber, avant de se plier en deux de douleur, clairement vaincu, imitée par Joran qui était restée, comme la comptable, en arrière du spectacle, sur ordre de son maitre, et se cachait derrière les jupes de la noble Athémaïs, pas du tout rassurée. Elle avait déjà vu des esclaves se battre, y compris, parfois certaines s’entrainer avec Jawaad dans son gymnase. Mais jamais elle n’avait assisté à tant de fureur et de cruauté dans une lutte d’apparence inégale. Cela devait peut-être exister dans les spectacles de gladiateur du Paratheon, mais elle n’y avait jamais assisté.

Abba, lui aussi sur la petite estrade de pierre garnie de coussins et abritée d’une tonnelle végétale que l’automne avait privée de ses fleurs et commençait à dégarnir de ses feuilles, fronça les sourcils, examinant la fille qui haletait, à une poignée de pas de lui, tirant sur la chaine qui la retenait de son collier au mur de la petite arène improvisée. Si elle correspondait bien à ce qu’il cherchait, Kadim le Bel avait minimisé le reste de la description de sa terrienne rousse.

Le colosse se tourna vers son confrère esclavagiste, un bonhomme au visage mangé d’une barbe peu soignée, la seule chose d’ailleurs qui soit négligée dans ses atours. L’Athémaïs de pure race, au nez aquilin et à la peau café au lait, était toujours vêtu avec goût et raffinement, sans excès ostentatoires dans ses effets, sauf son vaste chapeau décoré de plumes et de panaches qui lui servait, fièrement, de signature et d’étendard pour toujours être reconnu de loin. C’était un homme franc et direct, qu’Abba appréciait en général sans s’en cacher, sauf quand il se lançait dans ses grands discours philosophiques sur la réelle place des êtres au sein de l’ordre céleste et de l’échelle sociale, théorisant sans vraiment attendre de réponse à ses saillies intellectuelles, sur la notion de place dévolue à tout un chacun dans la société. Mais aujourd’hui, Kadim n’était pas d’humeur à deviser. Lui aussi fixait, avec un mélange d’admiration et de préoccupation l’esclave terrienne dont il ne savait que faire.

— Et tu me dis, l’ami, qu’elle est comme ça, après plus d’un mois de martelage de volonté ?! Allons, je te connais, tu maitrises le Haut-Art presque comme un vrai maitre-esclavagiste. Tu l’aurais déjà brisé depuis longtemps ou elle serait morte à force d’y résister.

L’Athémaïs soupira en levant la tête, pour tirer un sourire un peu penaud vers le géant noir des Franges qui le toisait de sa masse bestiale :

— Si je te dis que pour la première fois en vingt ans, elle réveille mes faiblesses, tu me croirais ? Elle résiste à tout. Elle a vécu au moins autant de calvaires que ceux que toi et moi pourrions lui infliger. Je saurais la briser malgré sa résistance, mais si je le faisais, je tuerais tout ce qui fait sa beauté et je ne parviens pas, malgré mes efforts, à m’y résoudre.

— C’est pour cela que tu songeais à en faire une gladiatrice ?

— Oui, mon ami. Mais on sait très bien comment cela finirait et puis, quel gâchis pour une fille comme elle ! Quand on m’a dit que tu cherchais une terrienne rousse et que tu étais prêt à mettre le prix, j’y ai vu tout de suite une porte de sortie.

— Ouais ; en gros, tu me refiles tes ennuis ?

Plus bas, sur le sable, des assistants de l’esclavagiste ramassaient les deux brutes qui avaient été jetées sur la fille rousse dans le but officiel, et clairement vain, de la rosser. Elle n’en était elle-même pas sortie indemne et ce n’était pas la première fois, au vu des marques, récentes et anciennes, qu’Abba pouvait dénombrer sur son corps. Elle restait pourtant debout, le regard flamboyant, avec une rage qui ne laissait aucun doute qu’elle était prête à en découdre encore, même entravée et sachant pertinemment qu’elle n’avait aucune chance de fuir son sort. Le martelage de la volonté, les privations et les mauvais traitements pour mater les plus solides esclaves, aurait pourtant dû lui retirer toute force : d’ailleurs, elle était clairement amaigrie et efflanquée. Mais ce n’était pas à la vigueur qu’elle fonctionnait et Abba le comprit aussitôt : elle n’était que volonté et, quelle que fût son existence passée, celle-ci l’avait forgée dans l’épreuve et la guerre.

Kadim avait conclu aux mêmes choses. Il n’avait pas pu le demander à la fille : elle ne parlait aucune des langues qu’il connaissait et lui-même n’avait pas parmi les siens qui que ce soit qui comprenne les langues des barbares terriens. Il finit par répondre après avoir laissé son collègue à ses observations :

— Je t’offre surtout ce que tu cherches, à un prix raisonnable et avec comme avantage de te fournir de quoi la dresser, en profitant des leçons mon échec pour y parvenir. Et puis… je sais que tu la traiteras bien, ce qui est une raison de plus pour moi que de t’en faire un prix.

Damas grommela en esquissant cependant un sourire franc :

— Et quel serait ce prix généreux, mon ami ?

— Je te propose de te la céder à cinq cents andris d’argent, avec une promesse de veiller à choisir avec grand soin les hommes à qui tu la vendras quand elle sera prête à être mise aux enchères.

Abba répondit en gardant le regard rivé à la rousse :

— Tu deviens romantique mon ami. Mais à ce prix, j’accepte ton exigence et je choisirais avec soin qui va l’acquérir.

Ce n’était pas un mensonge, après tout. Il avait bien l’intention de faire de cette fille un appât irrésistible pour Franello ; ainsi donc, il choisissait en effet soigneusement qui en deviendrait propriétaire. Mais ce n’était certainement pas dans ce sens que Kadim avait émis sa demande. Abba ravala ses remords à trahir la pensée et les sentiments de son ami ; ce qui était en jeu justifierait largement cette tache personnelle à son honneur.

 


 

— Mais puisqu’ils descendent le fleuve, pourquoi ne pas aller à leur rencontre et leur tenir tête sur un champ libre ? Il est absurde de les attendre terrés derrière nos murs, nous y serons pris au piège comme des toshs dans la nacelle !

— Calmus a raison ! Montrons-le que nous n’avons pas peur de les affronter !

Saïtus, diplomate émérite et un des grands érudits reconnus de l’Agora renchérit :

—Si nous les mettons face à une démonstration de force, nous serons en mesure de négocier un cessez-le –feu et entamer des pourparlers.

Zaherd écrasa son gobelet d’argent assez fort pour y imprimer la marque de son pouce, avant de le frapper sur la vaste table, de toute sa colère :

— Assez ! Est-ce cela vos conseils de guerre ?! Y’en a-t-il seulement un parmi vous qui sache de quoi il parle ? Avez-vous seulement déjà affronté des légions organisées sur le modèle Ordinatori ? Savez-vous-même de quoi sont capables ces armées en marche ?

— Mais qui le pourrait donc, répliqua Calmus ? Aucune légion n’a marché sur une cité de l’Etéocle depuis plus de trente ans.

— Lui, intervient Niklos, le premier officier des légions de l’Eglise de Mélisaren en désignant Zaherd. Il y était, avec mon père. Et je suis le mieux placé pour soutenir son point de vue.

Zaherd se pinça l’arête du nez avant de reprendre, le plus calmement possible ; exercice difficile quand il se sentait d’une humeur à passer la moitié des hommes qu’on lui avait imposé au conseil militaire par le glaive.

— Nos éclaireurs ont été formels : il y a au moins quatre légions dont une d’Ordinatorii en marche, une avant-garde de cavalerie et environ vingt galions de guerre lévitant en escorte et soutien. À vue de nez, cela représente vingt à vingt-deux mille hommes et deux ou trois cents canons qui viennent à notre rencontre. C’est-à-dire, soyons bien clairs, plus que toutes nos forces réunies, sauf à faire combattre jusqu’au dernier vieillard et à envoyer la totalité de notre flotte ! Niklos, à égalité sur un terrain ouvert, quelles seraient nos chances, vous qui connaissez mieux que personne les tactiques et la valeur des Ordinatorii ?

Le capitaine des armées de l’Eglise de la cité se gratta machinalement la barbe, venant frotter au passage ses rides gagnées autant par l’âge que par le poids d’une responsabilité constante, qui lui avait interdit toute vie familiale. La réponse était une évidence pour lui, mais il s’évertua à l’expliquer.

— Sur un espace ouvert, face à face et à égalité, vous vous retrouverez face à au mur des Ordinatorii. Ils attendront, tandis que le premier assaut sera lancé par des troupes inexpérimentées et quelques unités de choc, éventuellement une cavalerie, chargés de briser les carrés de vos propres soldats après un échange d’artillerie. Quand les troupes dispensables commenceront à désorganiser vos propres forces, une seconde salve d’artillerie viendra achever l’écrémage de vos rangs tandis que les galions se lanceront à l’assaut de votre flotte pour les aborder et les détruire. Alors, le mur des Ordinatorii s’avancera, protégé par les navires lévitant, bardé de fusils, protégés d’armures et de boucliers que les balles ne peuvent traverser. Ils faucheront à distance tout ce qui viendra à leur rencontre, avant de se lancer dans la mêlée sans aucune pitié. Rien ne peut briser leur cohésion, même pas un bombardement de mortiers. Ils ne se désolidariseront pas, ils ne reculeront pas, il n’y aura ni hésitation ni la moindre indiscipline dans leurs rangs, car ils agissent comme un seul corps destiné à la guerre et à la victoire. On ne peut ni les effrayer ni les faire douter ; quand ils en auront fini, il ne restera plus rien que la mort ou la reddition. Ils n’auront subi que peu de pertes, toutes portées sur les premières troupes d’assaut, des novices mal équipés et quelques unités de choc prévues à cet effet. À trois contre deux, avec une armée bien équipée, je lui donnerai quelques faibles chances. À égalité, elle n’en aurait aucune. Et nous ne sommes même pas à égalité.

Zaherd poursuivit :

— J’étais à la Bataille des Six Drapeaux ! Oui, les Dragensmanns et les Gennemons ont vaincu des légions entières, mais jamais face à face ! Ils se battaient en mouvement, lançaient des assauts éclair avec des cavaliers, des archers, ou encore leurs lézards volants, leurs arbalètes et leur sang de feu ! Mais quand ces barbares se retrouvaient forcés au face-à-face, eux, pas plus que les légions des Guerriers de l’Empire du Trône de Rubis, n’avaient la moindre chance. Rien ne peut se mettre en travers de légions en marche et Nashera a appliqué à ses légions le modèle Hégémonien des Ordinatorii. Alors, soyons clairs, messieurs. Je suis l’Imperius, commandant de toutes les forces de Mélisaren, y compris et je les en remercie, les légionnaires de notre Église. Je défendrais la ville avec tous les moyens à notre disposition et toutes les stratégies possibles, sans jamais renoncer ni envisager la moindre reddition. Mais je n’écouterai aucune de vos divagations et je n’hésiterai pas à jeter dans un cul de basse-fosse ceux de vous qui auraient la sottise de se mettre en travers de mon devoir !

— Mais que faire, alors ?

— Nous les attendons derrière nos murs. Rien ne les a jamais traversés eu trois siècles ; n’est-ce pas votre fierté, n’est-ce pas vous qui le rappelez avec orgueil ? Avec nos défenses, nous pouvons leur tenir tête même à trois contre un. Avec nos armes, nos navires et nos forces, nous allons élaborer des stratégies pour les ralentir et compliquer leur ravitaillement. Nous allons tenir le temps que viennent les renforts de nos alliances ou jusqu’à ce que Nashera en ait marre de perdre du temps et des hommes contre nos murailles.

Calmus revint à la charge. Descendant de l’une des plus anciennes lignées des princes de Mélisaren, le noble trentenaire à la morgue arrogante n’avait jamais connu la guerre. Quand la dernière croisade de l’Hégémonie avait pris fin, à la Bataille des Six Drapeaux, l’homme était encore un enfant. Il avait servi dans les légions de la cité, dont sa famille finançait une bonne partie, mais son rang faisait de lui un officier de commandement sans jamais en avoir eu l’expérience ou la formation. Et de l’avis de Zaherd, ce n’était au final qu’un parvenu belliqueux, un abruti qui ne connaissait de la guerre que la lecture de ses livres romanesques et des batailles que ses piteux duels avinés.

— Et à quoi serviront nos armes, alors ? À nous laisser piéger comme de toshs dans nos propres murs ? Nous avons dépensé des fortunes, sur votre exigence et celle de votre prédécesseur, pour moderniser nos armées et nous équiper des plus formidables armes et machines ! Tout ça pour attendre l’ennemi sans aller à sa rencontre ?

Le légide leva les yeux au plafond du vaste cabinet du conseil militaire qui jouxtait la salle d’armes, orné de fresques rehaussées d’or fin et de fil d’argent et qui brillaient d’autant de luxe qu’elle avait été inutile jusqu’ici et depuis plus d’une génération. Mais il se reprit, non sans un regard noir qu’il préféra poser sur Mériaden, son secrétaire, qui affichait une moue dépitée ; lui aussi devait partager l’avis du Légide que cette réunion était une pénible perte de temps.

—  Calmus, l’honneur et la gloire ne servent à rien si on est morts et que nos familles et nos proches meurent avec nous. Toutes les armes que la cité – Zaherd appuya le mot lourdement – a financées en payant Yvain de Samarkin et son génie inventif a prix d’or ont été conçues pour défendre nos murs ! Toutes les défenses élaborées bâties grâce à lui seront inutiles si nous nous battons dans la plaine ! Alors, il n’est pas question d’aller au-devant des troupes d’Onaxaphore, est-ce clair ?

— Mais serons-nous donc lâches à nous cacher comme des pleutres ?! Resterez-vous terrés avec nos armées pendant qu’ils vont massacrer tous nos villages et nos bourgs ?!

Zaherd n’eut même pas le temps de penser ; il fit deux pas larges et, dans un même élan, lança son poing dans un terrible crochet sur la face du prince. Ce dernier vola en renversant sa chaise qui se brisa sous la violence du choc. Il avait à peine touché le sol que le Légide était penché au-dessus de lui, son large poignard sur sa gorge.

— Ose encore parler de lâcheté pour moi, mes hommes et tous les braves qui sont morts et vont mourir pour défendre tes intérêts, salopard et je t’égorge sans hésiter !

Tout le monde était debout, mais plus personne n’osait bouger, de crainte de déchainer la rage du vétéran. Niklos seul intervint :

— Imperius, je doute qu’il entende.

Zaherd grogna en fixant Calmus, assomé, se dressant dépité, mais plus calme :

— Quelle idée de ne pas savoir encaisser les coups. Je regrette de m’être emporté, mais pas mes paroles ! Alors, comprenez bien que nous défendrons la ville comme je l’entends et nous arrêterons ces armées devant nos murs comme je l’ai promis ! Ce dont j’ai besoin, ce n’est pas d’opinions stupides et de suggestions falotes ! C’est de tout le soutient que vous pourrez fournir à nos efforts, est-ce compris ?

L’ensemble des notables et officiers autour de la table réagit dans un moment de flottement hésitant, certains préférant détourner les yeux, d’autres acquiesçant un peu plus franchement. Même pour les plus fidèles de l’Imperius récemment nommé, tout le monde redoutait, à raison, le caractère emporté et orgueilleux du vieux Légide. Et, pour lui tenir tête, il valait mieux s’assurer d’avoir une légitimité indubitable, un aplomb infaillible et de très solides arguments. Aucun des hommes qui, pour la plupart, s’étaient invités d’autorité à cette réunion imposée par l’Agora au chef militaire, ne pouvait se vanter véritablement d’avoir ces trois qualités.

La diversion que fut l’entrée en fanfare de l’un des hommes de la garde personnelle du Légide fut donc bienvenue, pour servir d’épilogue à la scène tendue. Mériaden en profita, avec l’aide d’une esclave qu’il siffla pour la faire venir ainsi que celle d’un conseiller quelque peu soucieux, pour ramasser le prince Calmus et s’assurer qu’il s’en remettrait.

Le soldat, essoufflé, ne prit pas le temps de saluer, ni même de quitter le pas de la porte du cabinet

— Mon Légide ! Nous l’avons trouvé !

 


 

— Misère, fit Eïm en grimaçant…

Sonia délesta d’autorité Lisa de ses bras, tandis qu’il fixait avec désappointement la dizaine de gardes armés de fusils qui le tenaient en joue. La foule accumulée autour des portes de la Haute-ville pour s’abriter derrière ses murs ou aller chercher aide et soins auprès de ses hospices se bousculait pour tenter de s’éloigner de la menace, se demandant bien qui devait être le plus craint : le colosse, ou les légionnaires de la cité qui pointaient leurs armes vers lui.

Blaurius, le milicien qui accompagnait Eïm et les trois esclaves, jeta un regard vers le géant. Ce dernier ne semblait pas enclin à vouloir régler ça par les armes, ce qui était tant mieux. La garde personnelle du Légide était constituée d’hommes expérimentés tous passés au moins une fois au feu, même si la ville n’avait plus connu de guerre majeure depuis plus de trente ans. Et Blaurius aurait pu rajouter qu’à la différence des miliciens, ces légionnaires, dans leur solide armure de linotorci blindé et renforcé d’acier, étaient tous autrement mieux équipés et dangereux.

— Ils font leur boulot, Eïm.

— J’entends bien, mon ami. Mais j’aime pas être menacé par un mur de fusils sans savoir pourquoi…

Azur, en s’approchant à la rescousse de Lisa qui, même si elle semblait tenir sur ses pieds, n’était pas bien vaillante, jeta un regard sur les légionnaires. Leurs casques d’hoplite cachaient trop leurs traits pour qu’elle puisse lire leur visage et traduire leurs pensées. Mais dans les regards qu’elle parvenait à discerner, il y avait une évidence qu’elle murmura vers Eïm :

— Ils savent qui vous êtes, maitre. Ils ont peur… mais ils ne vont pas reculer.

Lisa se cogna contre la psyké en tentant de tenir debout toute seule. Sonia l’attira contre elle pour la forcer à s’appuyer :

— Arrête de bouger !

— Si… s’’ils tirent, bafouilla Lisa d’une voix brisée, nous sommes… devant.

Eïm acquiesça :

— Elle a raison. Les filles, éloignez-vous de moi. Blaurius, toi aussi. S’ils s’excitent, tu vas prendre une balle.

— Tu n’as pas tort, garçon. Mais, si je m’écarte, qu’est-ce qui les retiendra encore de tirer ?

— Tu veux risquer ta vie pour moi alors qu’on ne se connait pas ? Je suis flatté, mais c’est quand même une idée à la con.

Blaurius lâcha un ricanement :

— Et manquer de gagner une dette auprès de la plus grande des Légendes vivantes de Loss ? Je reste ! Rien que pour pouvoir raconter ça quand je serai vieux, à mes petits-enfants !

— Si tu survis, marmonna Eïm.

Le colosse fronça les sourcils. Deux autres soldats venaient de sortir de la potence réservée à la garde de la cité, accompagnant la carrure large de Zaherd, qu’il reconnut sans mal. Ce qui l’inquiéta immédiatement fut les trois Ordinatorii qui le suivaient, dont le premier, son casque sous le bras, aux atours d’officier qu’il ne connaissait que trop bien. Et si la situation n’était pas joyeuse depuis que la garde s’était mise en tête de l’arrêter, l’arrivée de trois hommes de l’Église accompagnant le chef militaire de la cité présageait que ça n’allait pas s’arranger.

Azur avait reculé dans le même mouvement que Lisa, Sonia restant entre les deux esclaves de Jawaad et le reste de la scène. Il n’y avait guère de tentation d’héroïsme dans son geste, mais une fascination qu’elle avait du mal à contenir. Elle voyait clairement le guerrier de légende observer les légionnaires, détaillant leur posture, leur tenue, la distance entre chacun d’eux, l’angle dans lequel ils tenaient tous leur fusil. Derrière le masque de la saleté et des plaies qui le couvraient, ses muscles faisaient frémir sa peau en roulant les uns derrière les autres, pareils à l’enchainement des rouages d’un mécanisme parfaitement huilé. Il mesurait ses chances de vaincre une quinzaine d’hommes prêts à tuer, avec pour toute arme ses haches ardentes et, pour tout rempart, le bouclier que pourraient offrir adversaires et décor. L’éducatrice aurait payé cher pour assister à cela, fût-elle dénuée du moindre bien qui lui appartienne.

Mais Eïm n’en ferait rien. Quinze contre un, avec des hommes entrainés, des vétérans et des Ordinatorii, tous bien armés ; il n’aurait pas parié sur lui-même. Il posa son regard bleu sur Zaherd, et l’attendit, mimant l’aisance même si elle était feinte.

Le Légide se plaça entre ses gardes et le géant, laissant en retrait son escorte qu’accompagnait Niklos, le capitaine de l’Ordinatori.

— Nous voici de nouveaux face-à-face. Je devrais presque me tenir rigueur de ne t’avoir pas reconnu plus tôt, Eïm le Voyageur.

— Ça aurait changé quoi ? J’avais pas de raison de me faire connaitre et puis ce n’est pas contre moi que tu t’es battu.

Zaherd tira un sourire, avant de proposer au géant sa propre flasque de vin, après y avoir bu, en prenant le temps de chacun de ses gestes :

— Un homme occupant une place telle que la mienne ne devrait pas se pardonner aisément certaines choses. Comme avoir croisé de près sans la reconnaitre une légende vivante, admirée depuis avant même ma naissance par la moitié du monde, crainte par l’autre moitié, et dont la tête est mise à prix dans tous les temples de l’Église. Après tout, n’es-tu pas le plus grand guerrier de Loss ?

Eïm tourna la tête vers Glaurius lui faisant signe de reculer, avant de jeter un regard sur le trio des esclaves qu’il avait protégé jusqu’ici. Sonia avait fini par s’écarter au même niveau qu’Azur et Lisa ; si les choses tournaient mal, elles étaient assez près de la foule massée autour d’eux pour pouvoir s’y abriter. Il revint sur le Légide et prit une gorgée de vin à son tour, en signe de bonne volonté, avant de reprendre :

— Tu sais donc assez de choses sur moi pour savoir, aussi, que je tuerai sept de tes hommes avant que tu aies une chance de m’arrêter ?

Zaherd hocha la tête en retour, sans sembler prendre cas de la tension qui agitait ses gardes :

— Certes, mais tu serais mort vainement, ne crois-tu pas ?

Eïm lâcha un sourire inquiétant :

— Je n’ai pas dit que j’en tuerai sept avant de mourir. Mais qu’une fois tués les sept premiers, tu aurais une chance de m’arrêter. Alors, es-tu là pour cela ? Avoir une chance de te saisir d’Eïm l’Hérétique, quand bien même cela coutera la vie à de bons soldats, Légide ?

Il y avait des bruissements dans la foule. Les spectateurs commençaient à comprendre qui faisait face au commandant des forces de Mélisaren et pourquoi était-il venu en personne, entouré d’une garde conséquente. Le murmure se répandait de bouche en bouche et il était certain qu’avant la fin du jour, la moitié de la ville serait au courant. Azur pouvait ressentir presque à pouvoir la toucher, la fascination mêlée de peur qui envahissait le cœur de la foule. Une fascination qu’elle partageait, même si elle avait eu amplement le temps de découvrir, derrière la légende, la simplicité et la richesse de cœur d’un homme qui n’avait que peu à voir avec les plus terrifiants récits qui le décrivaient. Ce qui l’intrigua pourtant le plus, c’était le soulagement qu’elle pouvait lire au visage de Zaherd. Il avait voulu que cette rencontre soit publique et avait bel et bien espéré qu’elle se fit avec autant de témoins que possible qui puissent savoir qui était le colosse. Elle n’était pas sûre de comprendre l’intérêt de la manœuvre, mais, de toute évidence, Zaherd ne voulait pas l’homme pour sa tête, mais pour sa renommée.

Face à Eïm, le Légide était plus petit d’une tête et semblait presque frêle, malgré sa propre carrure plutôt conséquente. Il reprit, tendant la main pour récupérer sa flasque :

— On dit de toi, parmi tout ce qu’on raconte, qu’où que tu ailles, la guerre te suit ; jamais loin derrière, comme un chasseur traque sa proie. Te voici dans notre cité et la guerre est arrivé depuis ce matin. On m’a rapporté que tu étais sur le port et que tu aurais sauvé des vies. Tu en aurais pris, aussi, toujours d’après ce que l’on m’a dit. Je ne crois pas aux histoires de grand-mère. La guerre nous attendait que tu sois là ou pas. Mais le destin veut que tu sois là et elle aussi. Tu n’en es pas responsable, mais, désormais, tu y es mêlé. Alors, je te propose un marché. Une offre que je ne ferais qu’une seule fois, Eïm le Voyageur.

— Hm… je t’écoute ? Au fait, il est bon, ton vin.

— Merci. Voilà mon offre. Joins-toi à la défense de ma cité. Prête allégeance à Mélisaren et jure sur les Hauts-Seigneurs du Concile de la servir corps et âme pour le temps de la guerre, jure d’obéir à son Agora et son Impérius. Aide-nous à gagner la guerre et tu pourras quitter nos murs aussi librement que tu y es entré, avec tes affaires, tes biens et même le butin que tu auras su prendre à nos ennemis.

— Et l’Impérius, c’est toi, je ne me trompe pas ?

Zaherd tira un sourire :

— Tu te doutes bien que ce ne pouvait pas être quelqu’un d’autre. Il fallait le plus expérimenté des stratèges de la ville pour général de ses armées. Les Hauts-Seigneurs puissent me donner la sagesse et le courage d’assurer ma tâche !

Eïm secoua la tête deux-trois fois avant de reprendre :

— Bon, j’ai bien compris l’offre. Et si je refuse, il se passe quoi ?

— As-tu vraiment besoin que je le précise ? Mais en plus de ce à quoi tu sais t’attendre, sache que je ferai tuer, torturer ou encore asservir toute personne qui se sera rendue complice de tes agissements. Si je ne puis t’avoir, je tuerai tous ceux qui te sont chers. Cependant, je suis sûr de ne pas avoir besoin de ces menaces. Pourquoi refuserais-tu, après tout ? Tu es, toi aussi, plongé dans cette guerre, que tu l’aies voulu ou non. Ce que je te propose est ton aide, en échange d’un marché équitable.

Eïm tiqua et fixa le légide un bref moment avant de regarder par-dessus son épaule, vers les Ordinatorii, pour reprendre, avec à nouveau un franc sourire :

— Et eux, ils en disent quoi ?

Les concernés ne répondirent pas ; tout juste Niklos hocha la tête vers Zaherd, lui laissant mener la discussion.

— Que s’ils t’entendent prêter serment sur les Hauts-Seigneurs, comme je te le propose, ils ne tiendront pas compte des ordres de l’Église. Après tout, c’est Anqimenès qui en a après toi, pas Mélisaren et ses prêtres.

— Ce serait aussi simple que cela ?

— Un véritable Apostat ne saurait jurer sur les Êtres du Concile et tu n’as, que je sache, jamais été confronté à des magistrats pour juger de ton hérésie prétendue.

Eïm se tourna sur Zaherd en le fixant dans les yeux. Il souriait toujours, mais son regard noir était devenu plus grave :

— J’ai tué des Ordinatorii ; des prêtres. Beaucoup et sans aucun regret.

Zaherd répondit d’un rictus :

— Alors je devrais être moi-même hérétique, comme tous les hommes qui ont combattu à la Bataille des Six Drapeaux.

— C’est loin d’être si simple…

Cette fois, Niklos intervint, en levant la voix :

— Cela l’est, Eïm, Tueur de Draekya ! L’Église de Mélisaren vous conjure d’accepter ce marché et y met la condition de son pardon officiel ! Mettez-vous au service de la cité et nous effacerons, par des édits proclamés dans toutes nos cités alliées, une accusation qui ne fut jamais confirmée par aucun procès.

— As-tu le pouvoir des prétentions que tu annonces, homme d’Église ?

— Son Eminence Jallaïus Aruken, Primarque et Cardinal de Mélisaren, le peut et je parle à sa demande et en son nom.

Zaherd tendit sa main vers le colosse :

— Alors, as-tu encore des raisons d’hésiter ou avons-nous un marché ?

Eïm fronça les sourcils, avant de jeter encore un regard vers le trio des esclaves et Blaurius, qui se tenait non loin et était en train de marmonner des trucs à voix basse avec un autre collègue milicien qui n’en menait pas large. Tout autour, il y avait cette foule de curieux se demandant ce qui se passait. Bientôt, il ne resterait plus que les sourds-muets à ne pas raconter qu’Eïm le Voyageur, l’Hérétique, le Tueur de Draekya, l’homme qu’on ne peut tuer, était dans les murs de la cité-État de Mélisaren et y avait déjà accompli des exploits qui enfleraient jusqu’à devenir des contes improbables. Le guerrier n’en était pas à sa première fois et il savait que, tôt ou tard, il finissait toujours par être reconnu, avec pour conséquence un accroissement de ses ennuis, et pour lui, et pour les gens qu’il côtoyait. Il avait fini par s’y faire. Mais au-delà de cet attroupement de curieux qui le craignaient autant qu’il les fascinait, il y avait une autre foule qui avait bien d’autres préoccupations, elle ; des gens apeurés, cherchant aide et réconfort, trainant leurs maigres affaires sauvées des flammes, portant leurs blessés, leurs enfants, leurs vieillards. Le port brûlait toujours et l’incendie ne serait sans doute pas éteint avant des heures et ce n’était que le début. Cette ville était en guerre et tous ces gens qui en paieraient le prix n’avaient rien demandé, eux. Pas plus que ces trois filles, de simples esclaves, mais qui avaient fait preuve de courage là où bien des hommes libres auraient pris leurs jambes à leur cou. Il avait une dette envers elles, toutes esclaves qu’elles étaient, envers Blaurius, envers les autres miliciens avec qui il s’était lié… Et puis, de toute manière, même s’il parvenait à fuir ce traquenard, il se doutait fort bien que la menace de Zaherd n’était pas une parole en l’air.

— Misère…

Il tendit à son tour la main pour saisir celle du Légide.

— C’est d’accord. Tu as ta Légende, et moi, quand tout cela sera fini, j’ai ma liberté et un pardon officiel sur lequel je ne vais pas cracher. Mais ma première condition sera que tu laisses les esclaves qui m’accompagnent rejoindre la Haute-ville. Elles ont besoin de soin et doivent rejoindre l’Hospice de Duncan.

Zaherd afficha un large sourire en serrant la main du colosse :

— Accepté ! Elles seront escortées jusqu’à chez lui. Quant à toi, tu aurais besoin de repos et d’un bain, avant de prêter serment. Il se peut bien que ce soit la dernière fois que tu en aies le luxe avant ce qui nous attend tous.

 


 

Abba arrêta son geste avant d’ouvrir la cage exigüe. Il tourna la tête vers la comptable, qui n’était pas du tout à l’aise. Il aurait eu du mal à lui jeter la pierre à ce propos ; ce n’était pas la place d’une femme que de se retrouver dans les enclos d’un Jardin des Esclaves et c’était lui qui l’y forçait pourtant à s’y tenir.

— Alterma ?

La comptable hocha la tête :

— Je traduirais. Il faut espérer qu’elle comprendra.

Il n’y avait pas beaucoup de monde à savoir qu’Alterma parlait une des langues de la Terre. Elle avait grandi avec une esclave plus âgée qu’elle, qui jouait le rôle de nounou pour sa famille. À force de complicité et de temps, elle avait appris l’anglais, aussi bien que nombre de choses sur la culture et le monde de cette fille qui était née dans un pays nommé le Canada. La comptable savait que le nombre des langues terriennes dépassait largement ce qu’elle pouvait imaginer et qu’il n’était jamais assuré que l’anglais soit compris d’un interlocuteur venu de ce monde. Mais c’était largement mieux que rien.

Abba acheva son geste, pour laisser la porte de la cage grande ouverte. La rouquine se tassa contre la paroi de bois ; elle avait à peine la place de s’y tenir accroupie et les assistants de Kadim avaient pourtant veillé à attacher une chaine à son collier en guise de sécurité supplémentaire. Ils en avaient peur et, devant ce regard vert-de-gris nimbé de rage pure, Abba songea que, si on l’avait vue se battre une fois, craindre cette gamine efflanquée était plutôt le signe d’une lucidité raisonnable. L’esclavagiste détacha la chaine de son anneau et la lâcha pour qu’elle pende librement. Il assumait le risque relatif : il pouvait briser cette fille en deux sans effort et, même si elle lui échappait, les hommes et les chiens du domaine de Kadim ne lui laisseraient aucune échappatoire. Garder la chaine à portée de main, même s’il allait la laisser trainer au sol, était davantage une sécurité si jamais la barbare s’attaquait à Alterma. Fugacement, Abba se demanda si cette dernière ne serait d’ailleurs pas en mesure, avec sa maitrise martiale acquise auprès de Jawaad, de neutraliser l’esclave. Mais il ne tenait pas à faire l’expérience.

Abba se redressa, fixant toujours la fille, pour lui laisser un peu de champ libre. Sans se retourner, il demanda à Alterma de faire de même. La terrienne mit quelques secondes à se décider à sortir, le corps endolori, soufflant rapidement d’anxiété, tel un fauve épuisé prêt à tout pour survivre encore. Méfiante, elle détaillait le géant face à elle ; si elle avait amplement eu le temps de constater la différence de taille frappante entre les terriens et les lossyans, elle n’avait encore jamais croisé d’homme qui soit si grand et puissant à la fois. Comparé à elle, Abba, déjà considéré comme un géant pour ses contemporains, était un colosse hors-norme, surhumain aussi bien de stature que de masse ; il pouvait sans aucun doute l’écraser d’un bras. L’esclavagiste l’observait de son regard noir, tandis qu’elle longeait les barreaux, gardant, même sortie de sa cage, le plus d’écart possible entre lui et elle. Elle le fixait prête à bondir et, si elle avait peur et il n’en doutait pas, elle restait farouchement combattive.

Abba s’accroupit à nouveau, fixant l’esclave et tendit à nouveau le bras, main ouverte :

— Approche !

Alterma traduisit. C’était le moment de vérité :

— Come on here.

La terrienne leva un sourcil et fixa de suite la femme qui se tenait prudemment en arrière. Un bon point, songea Alterma : elle reconnaissait les mots. Elle poursuivit, se rapprochant un peu, mais sans dépasser l’épaule d’Abba, qui gardait le regard rivé sur la fille, le bras en avant :

— Je parle anglais. C’est le nom de ce langage. Je ne connais pas les autres.

La comptable s’arrêta, le temps de chercher ses mots. Elle était rouillée ; depuis la mort de sa nounou, elle n’avait que très rarement eu besoin de ce talent et s’imagina qu’elle devait avoir un accent atroce. Était-ce seulement compréhensible ?

— Si tu comprends, approche. C’est ce que l’homme demande. Viens…

— Non !

Abba fronça les sourcils, tandis que la fille semblait clairement montrer les dents après avoir crié. Il ne détourna pas la tête, mais héla Alterma :

— Elle te comprend ?

— Maintenant, je puis affirmer que oui, en tout cas assez pour refuser d’approcher quand je lui ai dit que c’est ce que tu demandais, Abba.

Le géant hocha la tête :

— Alors, il va falloir lui expliquer. Quoi qu’il se passera, tu ne dois pas intervenir, même en parlant ! Seulement traduire ce que je dirais.

Alterma ne fut guère rassurée :

— Heu… tu pourrais me prévenir à quoi je dois m’attendre ?

— Tout dépend d’elle. Mais prépare-toi à de la violence.

Abba répéta son ordre, immédiatement traduit par Alterma :

— Approche.

— Non !

Abba s’attendait au refus et tendit le bras avec la vitesse d’un serpent frappant sa proie, pour saisir la fille sous l’épaule. Il regretta son geste, malgré sa nécessité : ses plaies étaient encore vives et le mouvement lui arracha une grimace de douleur qui ne fit qu’accentuer l’aspect bestial de son faciès intimidant. Réagissant à la vitesse de l’éclair, la barbare se tordit immédiatement, saisissant à son tour le bras du colosse pour tenter une clef afin de lui faire lâcher prise. Abba fut surpris : elle faillit réussir et lui arracha dans le mouvement un cri de douleur, quand il tira violemment la fille vers lui pour empêcher son geste.

L’esclavagiste parvint de son second bras à plaquer la fille contre lui, mais fut forcé d’attraper ses deux poignets et il batailla pour parvenir à les réunir. L’esclave n’avait guère de force, mais elle la compensait par de véritables talents martiaux émérites et une combativité redoutable. Devant le corps à corps violent mettant face à face un désespoir farouche et une détermination experte, Alterma hoqueta et recula d’instinct. Abba parvint enfin à avoir le dessus, et gronda, le thorax endolori par ses blessures malmenées par l’effort :

— Ce n’est pas une demande, mais un ordre ! Tu obéis !

Alterma traduisit, et la fille se mit à hurler en tentant de mordre et en se débattant, répondant par un flot frénétique de paroles colériques. Elle aurait pu être enragée qu’elle n’en aurait pas moins parue démente, tant elle pouvait exprimer de violence et de révolte.

Abba fronça encore les sourcils, se demandant bien ce qu’elle pouvait dire à un tel rythme.

— Alterma ?!

La comptable fit une moue perplexe et désolée :

— Je ne sais pas, Abba, je ne connais qu’une seule de leurs langues et ils en ont beaucoup, au moins autant que nous en avons dans le monde connu !

— Ça s’appelle comment, la langue que tu comprends ?

— L’anglais.

— Et comment on dit « calme » ?

— Quiet.

Distrait par l’échange, Abba ne vit pas venir le coup de talon qui vint s’écraser à son entrejambe. Il put remercier sa posture qui lui évita le pire et le plus humiliant, mais il sentit passer salement le coup. La barbare en profita pour tenter de se libérer de son étreinte et se commença à se contorsionner frénétiquement pour forcer le colosse à lâcher prise, ce qui manqua réussir alors qu’il essayait de reprendre son souffle. Abba souffla par le nez tel un fauve en furie et d’instinct, Alterma détourna la tête. Elle connaissait assez l’esclavagiste pour reconnaitre immédiatement ses accès de colère. Et elle ne fut pas étonnée en entendant le bruit mat du poing du géant frappant sans ménagement sous le plexus de l’esclave. Elle déglutit et se retourna, ravalant son angoisse qu’il ait pu la tuer d’un coup.

Mais elle resta hébétée par la scène, qu’elle se rappellerait fort longtemps et qui l’attendrit immédiatement. La terrienne était dans les bras d’Abba. Elle haletait, le souffle coupé par le rude coup du colosse et il avait noué ses bras autour d’elle pour la retenir contre lui, la serrant sans l’étouffer, avec dans ses gestes des égards et une attention qu’Alterma ne connaissait pas à l’esclavagiste. Il murmurait, non pas en Athémaïs, mais dans sa langue maternelle, le mengetsu. La comptable n’en connaissait que des bribes, mais assez pour deviner qu’il tentait de la rassurer et la réconforter, comme on le ferait pour un enfant paniqué ou un animal blessé.

Et il y réussit. La fille n’eut plus la force de dresser encore le bouclier de sa rébellion farouche. Ses éclats de rage et de douleur se noyèrent en larmes d’épuisement et de détresse ; Abba y répondit de la même tendresse, sans jamais la lâcher cependant, finissant par poser son front contre la tête aux cheveux roux et sales de la barbare, vaincue. Après quelques instants, il fouilla dans son escarcelle et en extirpa une confiserie de pâte d’amande et de fruits confits, qu’il mit sous le nez de la jeune femme.

Alterma osa enfin dire quelque chose, regardant la scène, en se surprenant d’espérer le moment où la fille oserait prendre la confiserie. Elle ne s’en rendit pas compte, mais parla à voix basse, en se rapprochant :

— Je ne vous savais pas si tendre et patient. Je veux dire, sauf avec Joran…

Abba répondit sans tourner la tête, à voix basse lui aussi :

— Ce n’est pas l’heure d’être une brute. Ça ne l’aidera pas et je ne vais pas bousiller une terrienne rousse aux yeux verts, nous avons déjà de la chance d’en avoir trouvé une.

— Elle semble si… fragile, ainsi. Blessée et démunie.

— Elle est brisée. Ce n’est pas un mal, ce sera plus facile…

L’esclave se décida à porter son attention sur la friandise qu’Abba agitait sous le nez et tenta de l’attraper d’un geste vif, avec une grimace affamée. Abba l’empêcha de s’en saisir, avant de le lui tendre en la forçant à venir la prendre doucement, sans jamais lâcher son étreinte. Il ne la fit pas attendre pourtant ; elle tremblait et, le visage en larme, il devinait derrière sa lassitude qu’elle pourrait se remettre à lutter de toute sa rage. Il lui laissa le temps de manger, observé par Alterma qui ne disait mot, la gardant toujours contre lui. Et quand elle eut fini, il héla la comptable :

— Traduit s’il te plait. Prends le temps…

— Je suis prête, Abba.

L’esclavagiste inspira, avant d’attraper le visage de la fille et la fixer droit dans les yeux :

— Tu n’es plus sur Terre ; tu es sur Loss et je suis ton maitre. Tu peux accepter cela, ou le refuser. Mais ici, tu es une barbare sans vertus, une femme rousse ; tu es une esclave, c’est ainsi. Jamais personne ne te laissera en liberté. Tu peux l’accepter ou le refuser, mais ça te tuera. Tu peux résister et lutter sauvagement, mais dans tous les cas, tu perdras et soit tu finiras brisée, soumise et docile, soit tu en mourras. Ou tu peux comprendre ce que je dis, accepter ton sort et tu auras une vie douce, tu seras vêtue, tu auras à manger, tu auras de quoi te laver, tu pourras dormir. Il y aura un prix à payer et je ne te ménagerais pas. Je dresse les esclaves et tu en es une, je ferais de toi une esclave parfaite et de valeur, ce qui te vaudra la vie douce que tu mériteras si tu te soumets à moi. Mais maintenant, à toi de le comprendre. Tu ne retrouveras jamais ta vie passée, mais je peux t’offrir la meilleure que ton sort peut te permettre d’avoir.

La traduction fut laborieuse et prit du temps. Au fur à mesure qu’Abba parlait, et qu’Alterma traduisait, la jeune femme semblait s’effondrer au fil des mots. Si la comptable parlait avec une voix douce, le ton d’Abba ne souffrait aucune discussion, lui. Et son regard noir et brillant, aux prunelles enfoncées dans ses orbites profondes, avait coutume de briser la plus solide des volontés belliqueuses. Le colosse se doutait que la fille fondrait en larmes et il n’attendit pas, pour rajouter :

— Je veux que tu me dises : j’ai compris, maitre.

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