1- Le départ

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            La Callianis s’éleva au-dessus des flots.

            Mêlé aux clameurs du pont et aux exclamations des marins, s’éleva un vrombissement sourd, aux notes si graves qu’elles étaient aux limites de l’audible. Les moteurs à loss donnaient toute la poussée de leur répulsion, faisant trembler les structures du navire, dans le craquement du bois et des cordages. L’onde de gravité propulsait l’eau en vagues qui vinrent frapper, puis submerger les quais.

            Et dans un puissant souffle jetant des sacs d’embruns mugissants sur la foule, le fin et rapide navire s’arracha aux eaux, pour s’élever dans les cieux. Aussi fière et orgueilleuse que l’était Jawaad le Marchand, l’homme qui l’avait fait bâtir, la Callianis se dressa à près de douze mètres au-dessus du quai, surplombant de toute sa beauté arrogante l’immense cité d’Armanth, comme si elle lui jetait à la face sa splendeur en défi.

            Il y eut un cri de joie qui roula depuis le pont du navire jusque sur tout le port, poussé à l’unisson par cent gorges. C’était si fort et enthousiaste, que la clameur de victoire finit par couvrir le vacarme du navire et de ses moteurs. Theobos hurla en chœur des hourras avec ses hommes, qui avaient rendu ce moment si formidable possible.

            Sur le pont arrière, à la barre, Jawaad, silencieux face aux clameurs de victoire, laissa échapper un franc sourire ; quelque chose que l’on voyait rarement sur le visage de cet homme constamment maussade. C’était un sourire de fierté, en écho à celle des ses hommes, ouvriers, charpentiers et ingénieurs qui avaient bâtis son vaisseau, et acclamaient sa première traversée.

***

            Le départ avait été largement précipité. Si Jawaad avait bien prévu de reprendre la mer en direction de Mélisaren, où Armanth abritait un riche comptoir de la Guilde des Marchands dont il avait nombre de parts, et y retrouver un vieil ami, son nouveau vaisseau n’était pas prêt à appareiller ; en théorie, il n’aurait pas du l’être avant deux semaines. Il avait donc fallu boucler l’équipement en moins d’un jour.

            Jawaad crut même qu’Alterma en ferait une crise de nerfs.

            « — Quoi ? Heu, mais tout ça, pour ce soir ? Mais on ne va jamais y arriver, Jawaad ! »

            La comptable fixait la liste qu’elle venait de noter, remplie des souhaits et des commandes du maitre-marchand. Elle se mit à faire des yeux ronds derrière ses binocles de travail, ramenant nerveusement en arrière une des boucles de ses cheveux châtains, éternellement indomptables. Ce qui fit sourire Jawaad, qui ne s’était jamais gêné d’admirer la jeune femme, au visage constellé de taches de rousseur, et fait rare, aux yeux d’un beau vert olive. Il ne l’avait pas engagé pour son apparence avenante, mais avant tout pour ses compétences, et son génie mathématique. Mais sa beauté constituait un trait supplémentaire particulièrement agréable.

            Ce qu’elle vit, bien entendu et ce qui la fit râler, ce qu’attendait encore Jawaad, s’en amusant. Elle avait un caractère bien trempé, qu’il aimait à stimuler de temps en temps.

            « — Et arrêtez de me regarder comme ça. Oui, je m’affole, mais vous avez vu ce que vous demandez ? Je ne sais même pas comment on va emporter toute la bibliothèque, et je ne parle même pas des réserves de la cuisine, de votre mobilier de bord, et… de… de trente-cinq impulseurs et trente munitions pour chacun avec les recharge en loss ?! En un jour ?! Mais… je vais trouver ça comment, moi ? »

            Jawaad se redressa avec un sourire, passant dans le dos d’Alterma, pour poser une main sur l’épaule de la jeune femme et se pencher un peu au dessus d’elle :

            « — Avec moi. En selle. »

            Il était rare que Jawaad prenne une monture pour circuler en ville. Le maitre-marchand n’avait d’ailleurs jamais montré le moindre penchant pour les chevaux bien qu’il en possédât une demi-douzaine, des animaux de race et de prix, pas plus que pour les chiens, pourtant nombreux et eux aussi de toutes races dans son domaine. Mais vu les délais serrés pour aller acquérir et faire livrer le contenu de la liste, la monte s’avérerait ici une nécessité.

            Avant le départ, il se pencha sur Azur qui l’avait suivi, et après des consignes pour que son esclave personnelle fasse les préparatifs et se tienne prête à son retour, ajouta, passant son pouce sur sa joue, pour l’attirer à lui et lui prendre un baiser :

            « — Fait sortir ma nouvelle esclave de la cage. Elle te suit quoi que tu fasses et où que tu ailles. »

            La jeune femme acquiesça avec un sourire tendre et ému par le baiser, en demandant :

            « — Dois-je lui donner des corvées à faire ? »

            Jawaad fit un léger non de la tête :

            « — Mais ne l’empêche pas d’en faire si elle essaye. Va. »

            Quelques commerçant et artisans manquèrent devenir fous à se faire tourner en bourrique ce jour-là.

            Dans un galop soutenu, Jawaad fit avec Alterma le tour de tous les comptoirs et toutes les échoppes capables de lui fournir le nécessaire, forcément de la meilleure qualité possible. Il fut rapidement rejoint par Alteruis, le jeune et introverti assistant de sa comptable, puis par des marins et toute une troupe de dockers, avec carrioles et attelages, et plusieurs messagers courant d’un coté à l’autre de la ville-basse aux arsenaux, avec les listes des fournitures du difficile marchand.

            Même pressé par le temps, Jawaad ne démordait pas de ses habitudes d’exigence pointue qui ne souffraient ni discussion, ni compromis. Ce fut une très longue journée pour tout le monde, et surtout pour Alterma. Elle dut plusieurs fois prendre congé des entrevues et négociations sur les achats, pour éviter d’éclater d’un rire aussi bien franc que nerveux, aux têtes que faisaient les interlocuteurs de Jawaad, qui tous essayaient vainement de tenter ce qui était systématiquement voué à l’échec : le faire changer d’avis.

            La troupe qui se forma au final faisait une bonne trentaine d’hommes, conduisant une demi-douzaine de chariots bien remplis, dans un savant désordre, vers le Radia Granateo.

            Chez Jawaad, c’était la même effervescence. Azur, qui la première mettait la main à la pate -elle n’aurait laissé personne d’autre qu’elle préparer les affaires personnelles de son maitre- donnait les ordres et les consignes aux filles de la maison, qui n’avait pas alors d’autre tâche importante à faire. A vrai dire, seule Janisse avait retenue Joran, pour surveiller les enfants du domaine. Son mari avait rejoins la troupe de Jawaad, avec le couple des jardiniers et le maitre-chien. En compagnie d’Abba qui, comme elle, n’était pas en état de bouger ou donner un coup de main, elle assistait donc au ballet des esclaves de la maisonnée courant de tout part, cachant mal son angoisse au départ précipité du maitre des lieux, après tout ses événements. Même la présence imposante et les tentatives à la rassurer d’Abba semblaient de peu d’effet.

            Derrière Azur, suivait Lisa, silencieuse et l’air perdue. Elle ne quittait pas Azur, qui le lui avait clairement ordonné. Aux cris, aux rires, aux cavalcades joyeuses des filles en train de remplir les malles et les sacs qui allaient être embarqués sur la Callianis, elle sursautait et paniquait, tremblant à faire croire qu’elle grelottait de froid. La psyké n’était pas dupe, et lisait sur le visage de sa nouvelle et peureuse consœur comme à un livre ouvert. Elle avait été intriguée du choix de son maitre, de posséder une fille aux allures si fragiles, aussi bien physiquement, qu’émotionnellement. Jawaad aimait les âmes fortes, les caractères entiers, même s’il exigeait de ses esclaves confiance et obéissance aveugle. Mais elle avait vite commencé à comprendre une partie des motivations de son maitre, bien qu’elle les garderait pour elle.

            Elle eu un grand sourire quand, alors qu’elle pliait et entassait avec attention le linge de Jawaad dans une malle, elle vit deux mains frêles et hésitante l’aider, et lui tendre les paquets de vêtements. Elle lâcha dans un sourire tendre :

            « — Tu n’a rien à craindre, tu sais ? Détends-toi un peu, tu tremble comme un petit chat. »

            Lisa fit une moue perdue, cherchant la signification de ce mot. Azur éclata de rire :

            « — Miaou… un chat ! Un petit chat. Tu sais, câlins, sauvages, peureux, avec de grands yeux et de fines griffes ? »

            « — Il… il y a des… des chats, ici ? »

            Azur opina. L’idée d’apprendre à la jeune femme de nouveau mots l’enjouait :

            « — Oui. Mais ils sont rares. Les toshs les mangent. »

            « — Les… toshs?… qu’est-ce ? »

            « — De la vermine. Ils se faufilent dans les greniers, les garde-manger, les réserves de grain, et ils dévorent tout. C’est pour cela que tout le monde a des chiens, ils les chassent. Mais toi, tu as tout d’un chaton qui aurait été perdu pas sa mère. »

            Lisa ne rajouta rien, se renfermant timidement. Azur eut le temps de lire sur son visage sans grand mal, et réalisa que ses simples mots décrivaient en grande partie la vérité. Elle encouragea d’un sourire patient la jeune fille à continuer de l’aider, avant de reprendre, plus tard, tandis qu’elle allait chercher quelques paires de bottes, et les ceinturons du maitre-marchand :

            « — Notre maitre est un homme bon, et tu sera bien traitée. Mieux que là d’où tu viens. Je sais que tu penses à ta sœur. Chérit-la, sans l’oublier, mais si tu l’aime, sourit, et remets-toi à vivre. Parce qu’ici, tu n’a rien à craindre, tant que tu obéis à tout ce que notre maitre peut demander. »

            Lisa fit un timide oui de la tête, toujours sans un mot. Azur se pencha vers elle, et approcha son visage, posant un baiser sur son front. Elle la dépassait largement, et aurait soulevé la jeune fille sans grand mal :

            « — Je ne te demande pas de sourire. Pas encore. Mais quand tu pourras, vient m’en faire un. Pas besoin que tu parles, avec moi. Je comprendrais tout ce que tu voudras dire, et je saurais si c’est un vrai sourire. »

            Achevant de boucler la malle, Azur se redressa joyeusement :

« — Et maintenant on va t’habiller ! »

            La tête éberluée qu’afficha sa jeune consœur, resté nue depuis son arrivée dans ce monde dont elle se sentait si étrangère, la fit éclater d’un rire clair, tandis qu’elle l’entrainait vers le Jardin des esclaves.

***

            Jawaad était revenu tard dans l’après-midi, avec Alterma, et quelques hommes, le temps que soient chargées dans le dernier convoi les affaires pour équiper son navire, et qu’il salue sommairement sa maisonnée avant le voyage. Et parmi ses bagages, il emmenait bien entendu Azur, mais aussi sa nouvelle esclave. Airain rivalisa presque de mauvaise tête avec Abba, bien que pas pour les mêmes raisons. Abba aurait voulu accompagner son ami au port et voir le départ de la Callianis, et Airain boudait déjà l’absence prolongée de son maitre. Jawaad ne tarda pourtant pas plus que le temps que ses affaires soient chargées, malgré les tentatives d’Airain de retenir son propriétaire. Ce qui finit par faire rire Abba, avant qu’il ne la rappelle à lui, autoritaire, surtout pour l’occuper et éviter qu’elle n’agace le maitre-marchand.

            Le retour vers le port se fit par la même route, en ayant laissé Alterma au domaine. Azur était à cheval, un plaisir pour elle, que Jawaad lui accordait souvent. Les Ar’hanthia passaient une bonne partie de leur vie en selle et d’aucun prétendaient que, comme les nomades des steppes de Cymiad, ils savaient monter avant de marcher. Mais il avait attrapé Lisa, pour l’installer d’autorité devant lui, et saisissant les rênes, il la retint contre lui le temps du voyage vers le Radia Granateo. La jeune fille, toujours fermée, et silencieuse, ne lui avoua pas qu’elle voyait un cheval de près pour la première fois de sa vie.

            Lisa avait toujours peur, et Azur avait compris qu’il faudrait un peu de patience pour qu’elle commence à avoir confiance. Jawaad n’avait fait aucuns commentaires à la voir vêtue, d’une agréable et ample tunique courte de coton écru, aux manches mi-longues, rehaussé d’une élégante bordure de fil d’or. C’était aussi la première fois qu’elle pouvait être chaussée, de simples sandales de cuir.

            La jeune terrienne découvrait, avec un mélange de fascination, et d’effroi, la cité d’Armanth, qu’elle n’avait qu’entrevue jusqu’ici. Ce soir, à cheval, dans l’étreinte des bras de cet homme à qui elle ne pouvait penser sans des bouffées de tendresse sensuelle, elle la traversait. La chevauchée prendrait presqu’une heure, et elle observait cette ville d’un autre temps et d’un autre monde.

            Tout était différent. Il y avait bien des comparaisons, des similitudes, avec sa ville natale, à laquelle elle aurait pu se raccrocher.

            Comme les dimensions.

            Paris est une ville immense, et Armant en avait en apparence la taille. Certaines façades lui faisaient penser aux rues et aux cours entre la Rue Vieille du Temple, et la Rue des Francs Bourgeois, et ses architectures du XVIème siècle. Certaines autres rues aux maisons de l’Ile de la Cité. Iu encore aux Palacios italiens, bien qu’elle n’en avais vu que des photos. Mais Armanth lui donnait le sentiment d’une plongée dans un passé baroque de films d’époques, où elle n’aurait pas été étonnée d’y voir jaillir d’une ruelle un mousquetaire en tenue flamboyante.

            Mais elle comprit vite qu’elle se serait alors lourdement trompée. La plupart des gens qu’elle apercevait avaient des traits moyen-orientaux, et aussi bien leur allure, que leurs atours, étaient une sorte de mélange entre les tenues d’une Renaissance méditerranéenne débraillée, et celles d’un monde arabe dont on aurait expurgé tout le faste des Contes des Milles et unes Nuits. Il y avait tant de monde, dans les rues, de boutiques et d’échoppes pressées les unes aux autres. Des portiques ouverts sur de petites cours vomissant presque leurs ateliers sur la rue, où cachant mal des immondices servant de mangeoires à des porcs, des chiens, et d’autres animaux plus étranges, et qui lui étaient totalement inconnus. Tant de bruits, d’odeurs fortes, parfois aux limites du soutenable, et tant de chaos qu’elle en vivait des frissons de panique. Une masse immense de monde : et si peu d’ordre, de loi, et d’organisation qui semblait fonctionner sans elle-même savoir réellement quel miracle participait à l’harmonie invisible de son ordonnancement.

            Elle ignorait qu’il y vivait un million et demi de personnes, mais quand Jawaad pris les rues en pentes barrées de volées de marches qu’ici, les Armanthiens nomment « terrasses », vers la baie, elle pouvait presque embrasser toute la cité du regard, et en prendre conscience. Depuis le nord, contre les falaises, l’incroyable série de terrasses, jardins, murailles, temples et forteresses qu’était le Palais du Conseil des Pairs, le cœur de la ville, dominait de plus de cent mètres la cité s’étendant à perte de vue dans le delta de l’Argas, jusqu’à l’Est, qui n’était ainsi qu’un immense port fait de digues, de jetées et d’iles surpeuplées, où le moindre arpent de terre pris sur la mer était bâti et occupé. Dans la fin de journée, brumeuse et humide de la saison des pluies, c’était simplement surréaliste ; si étonnant, si surprenant, qu’elle en aurait été subjuguée, si la réalité sordide n’apparaissait pas inopinément dès que l’on observait un peu. Indigents, mendiants crasseux et enfants maigres comme des clous essayant d’attirer la pitié des passants ; hommes violentant un serviteur, ou une esclave, bruits de coups de fouet, et éclats de voix rudes et ou suppliants. Et puis, au milieu de ce grandiose paysage urbain, tandis que la petite trouve descendait vers la mer, et les arsenaux, elle vit le Marché Aux Cages, la cité dans la cité.

            Et à sa vue, et aux centaines d’enclos exigus, contenant sans doutes des milliers d’être réduits comme elle l’était, en esclavage, elle fondit en sanglots, à la surprise d’Azur qui se tenait juste derrière, à cheval. La main de Jawaad, d’autorité, se plaqua à son visage, l’aveuglant, tandis qu’elle pleurait. Mais si elle ne voyait plus rien, elle entendait cette rumeur lointaine qui montait depuis le Marché aux Cages : l’écho de milliers d’autres larmes de désespoir…

             Le Radia Granateo, même alors que le soir tombait, n’était pas un lieu calme. Il fallait que la nuit ai totalement pris ses aises pour chasser les hommes qui y travaillent sur les chantiers marins, du début à la fin de la moindre lueur du jour, et encore. Certains artisans commençaient leur journée bien avant l’aube, et d’autres tardaient après le crépuscule, dans cette fourmilière humaine dédiée, comme les autres arsenaux, à la marine marchande de la cité. Mais ce soir, sur les quais, il y avait une foule particulièrement dense, et occupée. On chargeait la Callianis, pour être paré avant la nuit et ne pas rater la marée à venir, et plus de cent personnes se massaient autour du fier navire.

            Jawaad souleva Lisa pour la poser au sol, avant de sauter de sa monture, accueilli par Damas et Theobos, qui comme à son habitude usait de ses cordes vocales pour hurler des ordres aux hommes qui assuraient le chargement, émaillés d’injures toujours plus originales.

            Lisa tremblait, toujours perdue, et pleurnichait encore secouée d’avoir embrassé du regard aussi précisément l’horreur du Marché aux Cages d’où elle avait été extirpée trois mois plus tôt. Le maitre-marchand lui donna une tape à l’arrière du crâne, en avançant vers les deux hommes. Le geste avait été fait sans aucune violence ; il était juste surtout surprenant. Lisa hoqueta, et ravala d’étonnement ses larmes. C’était bien le but de Jawaad, qui laissa Azur s’occuper d’elle.

            Theobos devança la question de son patron. Il commençait à le connaître :

            « — Nous sommes fin prêts ! Il ne manquait plus que ton convoi et tes affaires, Jawaad ! Mais par le cul d’Eole, il y a quelque chose qui ne va vraiment pas ! »

            Le maitre-marchand leva un sourcil perplexe en regardant son maitre d’œuvre. Et Damas, une expression amusé et un peu désabusé accentuant encore ses traits de baroudeur, expliqua :

            « — La Callianis n’a pas été baptisé. Theobos craint que tu ne t’attires la colère des dieux des océans, des vents, de tout ce que tu veux, parce qu’on ne laisse pas voguer un navire sans baptême. »

            Le contremaître insista :

            « — Jawaad, je ne peux pas laisser un bateau quitter mes chantiers sans qu’il ne soit baptisé. Surtout le tien ! Tu comprends, je sais que tu n’es pas des hommes qui craignent les dieux, mais mes ouvriers y tiennent. »

            Jawaad tira un sourire.

            « — Et toi aussi, non ?… Qu’est-ce qui empêche que la Callianis le soit ? »

            « — Mais on a pas de sacrifice ! J’aurais bien été chercher un agneau, ou un veau ou quelque chose comme cela pour faire les rites, mais c’est l’armateur qui décide de quel sang baptiser son navire, et tu nous as mis dans une telle pagaille que rien n’a été fait pour ça. Mais on ne peut pas laisser la Callianis prendre la mer sans sacrifier aux dieux, enfin ! »

            Azur avait rejoins son maitre, discrète, tenant Lisa par la main. Elle salua humblement Damas et Theobos, s’inclinant bas, le regard baissé entrainant sa consœur à faire de même. Lisa suivit le mouvement, toujours perdue. Tout était trop nouveau, trop grand, trop étrange pour elle. Le maitre-marchand tendit alors le bras en arrière pour attraper sa nouvelle esclave par le poignet, avant de la tirer à lui, et répondre :

            « — Tu dis qu’il ne manque en fait que du sang et que c’est à moi de choisir ? »

            « — Hé bien, avec une prière pour les dieux et les esprits de la mer, on peut se contenter du rite minimale, oui. »

            Jawaad acquiesça, et jeta un regard entendu à Damas, avant de se diriger vers son navire, au milieu des hommes en train de finir le chargement, dans la pagaille des paquets à embarquer trainant encore sur les quais. Il tirait derrière lui Lisa, qui paniquait de plus belle sans oser résister. Azur suivit elle aussi, elle regardait Jawaad curieuse. Elle avait pu voir le regard échangé entre son maitre et Damas et avait compris que Jawaad avait une idée en tête qui lui tenait de toute évidence à cœur.

            Theobos lui aussi emboita le pas du maitre-marchand. Il n’était pas bien sûr que Jawaad ai compris l’importance de la chose et du rite sacré, et allait le lui faire remarquer, quand le maitre-marchand coupa court avec un sourire énigmatique :

            « — Nous allons donc régler cela. »

           Les hommes en train de travailler s’arrêtèrent, en un lent mouvement qui se répandit sur le quai, s’approchant en cédant à leur curiosité, tandis que Jawaad entrainait Lisa de plus en plus apeurée vers la coque du navire, près des passerelles.

            Le maitre-marchand connaissait les coutumes du baptême, et de ces vieux rites païens dédiés aux dieux des cieux et des océans. Même sans prêtre de ces vieilles croyances -de toute manière ils étaient rares. Même à Armanth, les gens se méfiaient de ces hommes dont la foi ancienne défiait les lois du Concile- on convoquait un homme initié aux rituels, et on sacrifiait un animal pour bénir le navire qui allait prendre la mer.

            Et parfois, en lieu et place d’un animal, c’est un esclave qui était égorgé pour sanctifier un navire. Dans ces cas, rares, on préférait d’ailleurs choisir une femme plutôt qu’un homme pour le sacrifice.

            Quand Jawaad tira son poignard du fourreau attaché à son biceps, un grand silence saisit la foule entière. L’idée première des spectateurs était que le maitre-marchand allait bel et bien offrir une esclave en sacrifice pour bénir son navire.

            Ce qui ne lui ressemblait pas du tout.

            C’était quand même une chose rare, tout bonnement parce que la plupart du temps, une esclave vaut autrement plus cher qu’un agneau, un veau, ou tout autre animal habituellement usité pour ce genre de rituels. Seuls des hommes très superstitieux et assez riches pour se payer un si cruel caprice, en arrivaient donc à sacrifier une esclave.

            Theobos ouvrit donc des yeux ronds, incrédule à l’idée que son patron, plutôt réputé se moquer largement des forces occultes, commette l’acte qu’il semblait pourtant clairement décidé à faire. Même Damas leva un sourcil brièvement étonné et notablement réprobateur ; il n’appréciait pas du tout l’idée de gâcher une vie humaine pour une superstition à des esprits qui n’existent guère que dans la tête des crédules. Azur déglutit, par réflexe, mais un regard vers Jawaad pour lire sur son visage la rassura immédiatement. Elle avait compris. Et la psyké ne se trompait pas.

            Le maitre-marchand tira sur le poignet de Lisa, et lui attrapa la main gauche. La jeune fille tira sur son bras en geignant de terreur, secouant la tête.

            Il y eu un très grand silence. La seule personne qui à cet instant n’avait aucune appréhension, ni aucun doutes, était Azur, qui regardait, souriante, le visage de son maitre.   Celui-ci tira un bref sourire à peine visible en jetant un regard sombre sur sa préférée. Elle comprenait mieux que personne le moindre signe de Jawaad. Mais elle se tint coite, immobile et impassible.

            Et dans ce silence quasi-religieux, Lisa se mit à pleurer brutalement, fixant avec terreur le maitre-marchand. Son esprit lui hurlait d’agir, de fuir, de tenter l’impossible aussi vain aurait-il été. Elle n’aurait en aucunes chances de s’échapper ; sans même insister, la poigne de Jawaad suffisait à la retenir aussi bien qu’une entrave. Et même si elle était parvenue à se dégager et semer hypothétiquement une foule de cent personnes, il n’y avait que les quais et plus loin les maisons et les ateliers d’une ville immense et inconnue. Si Jawaad voulait vraiment la tuer, à cet instant et qu’elle parvenait à fuir, ce qui était presqu’impossible, ce serait seulement pour mourir juste un peu plus tard.

            Dans son regard vert de jade aux contours tirés de cernes rouges, noyé de larmes, il n’y avait plus qu’un sentiment : une dernière supplique implorante et résignée, alors qu’elle allait mourir et qu’elle le savait bien.

            Et y répondaient deux yeux d’un noir de charbon, insondables et durs. Jawaad la fixait impassiblement sans que nul sauf sa psyké, puisse avoir une chance de deviner quelles pouvaient à cet instant si dramatique ses pensées, tenant nonchalamment le poignard de sa main libre.

            Azur devait lutter pour se tenir silencieuse devant la détresse immense de Lisa, qu’elle ne percevait que trop en détail, et qui était persuadée de l’imminence de son dernier souffle.

            C’est en fait Damas qui rompit le silence. Lui n’était ni psyké, ni devin, la situation lui pesait et commençait même à l’agacer prodigieusement ; et il se demandait bien quelle idée démente traversait la tête de son ami, à aller sacrifier cette esclave qu’Abba et lui avaient mis tant de temps à trouver :

            « — Heu Jawaad tu es sûr que… ? »

            Il n’eut pas le temps de finit sa phrase. Sans prévenir, Jawaad passa le fil du poignard à la paume de Lisa en l’entaillant largement. Elle cria, de surprise et de douleur, dans un nouvel accès de panique.

            Il y eu une sorte de grand hoquet dans la foule. Tous venaient de comprendre.

            Jawaad, imperturbable, guida de force la main blessée de Lisa ; et en la tenant, il vint maculer de son sang la coque de son navire, sur une large trainée. La jeune terrienne pleurait toujours de peur vive, et lâcha un second cri de douleur. Mais elle aussi venait de comprendre qu’elle n’allait pas mourir aujourd’hui, qu’il n’avait jamais eu l’intention de mettre fin à ses jours et se servir d’elle comme agneau de sacrifice. Qu’elle vivait et que la douleur à sa main était la preuve qu’elle vivait bel et bien. Ce qui ne fit que redoubler d’autres larmes, des flots de sanglots d’un pourtant amer soulagement. Pendant un court instant, elle avait accepté que cela finisse ainsi, de manière aussi absurde, finalement. Et elle en avait presque conçu du soulagement, que l’acte de Jawaad venait de contrarier.

            Jawaad, sans lâcher la main de Lisa, contempla la longue marque pourpre et poisseuse sur la peinture blanche immaculée de la Callianis. Nul n’aurait vraiment su dire s’il était satisfait, il n’en montrait rien. Seule Azur comprit réellement le regard de son maitre : il semblait déçu, ou tout du moins perplexe, comme s’il avait attendu quelque chose, qui aurait du arriver et qui ne s’était pas produit. Il semblait en concevoir une réflexion, plus qu’une véritable frustration. Le désappointement ne dura donc qu’un bref instant. Jawaad tira un invisible sourire en se tournant sur Theobos :

            « — Et que dit-on, avec cela ? »

            Le contremaitre, encore un peu ébahi par la scène -il avait été bluffé comme tout le monde, et s’était vraiment attendu à assister à un sacrifice humain, ce qui aurait été une première pour lui- mis un instant à se reprendre avant de lever sa voix puissante, vers tous les hommes rassemblés sur les quais :

            « — Puissent les dieux de la mer et des cieux apprécier le sacrifice offert pour cette nef ! Elle voguera sur leurs flots, et sous leurs vents, et leur sera connu sous le nom de la Callianis ! Puisse-t-ils être cléments et se souvenir que les rites ont été honorés ! A la Callianis ! »

            Cent gorges reprirent alors dans la même clameur: « A la Callianis ! »

            Damas ne fut pas le seul à ne pas crier avec les hommes du chantier, lui qui observait Jawaad et se demandait quelle était la véritable motivation qui avait conduit le maitre-marchand à accepter de se soumettre à cette coutume ; parce que le jemmaï le savait, tout ça n’avait aucune valeur pour Jawaad. Et son patron ne faisait jamais, jamais rien sans une très bonne raison. L’autre personne qui ne criait pas était Azur. Elle regardait son maitre en souriant, mais son expression trahissait sa curiosité. Ce qu’elle avait deviné sur la motivation de son maitre la laissait pensive. Jawaad posa sur la psyké un regard sombre et impassible, avant de tirer un bref sourire, en lui ébouriffant les cheveux. Il avait attiré Lisa contre lui, qui pleurait de douleur et de la peur qu’elle venait de vivre. La soulevant par la taille, il vint prendre ses lèvres, dans un baiser auquel elle s’abandonna immédiatement sans résister, redoublant de larmes. Elle ne comprenait rien à ce qui venait de se passer, et se laissa emporter docilement, vaincue par la terreur qu’elle venait de vivre. Sa main lui faisait terriblement mal et le sang continuait à couler, se répandant sur les vêtements du maitre-marchand, ce dont il n’avait cure.

            Quand Jawaad la reposa au sol, elle s’agrippa à lui par réflexe, le teint pâle, comme s’il avait été le seul refuge à quoi se raccrocher dans la tempête émotionnelle dans laquelle ce qu’elle vivait venait de la jeter. Elle sentait des vertiges poindre beaucoup trop vite et un goût léger de métal dans sa bouche sèche, tandis qu’elle continuait à perdre son sang. Le maitre-marchand la laissa se retenir à lui, s’adressant à Azur :

             » — Soigne sa main. » Il détacha Lisa de lui, presque avec tendresse, pour la pousser vers la psyké. Et se dirigea vers ses hommes, semblant totalement indifférent à ce qui venait de se passer, pour les aider à achever le départ.

***

            Les moteurs au loss grondaient dans un vrombissement assourdissant, faisant vibrer le bois de la Callianis qui s’arrachait aux eaux de la rade. Jusque aux tréfonds de ses cales, sous les moteurs chargés de forcer les pôles de Loss à se rapprocher, et générer ainsi leur répulsion et l’orienter, le bruit couvrait tout, et les grincements de la coque venaient s’ajouter au vacarme.

            Sonia esquissa un sourire, cachée dans les entrailles de la soute où s’entassaient les provisions du navire. Elle n’avait pas réellement eu de mal à grimper à bord au plus fort de la nuit. Le principal risque était la fouille de la cargaison, systématique, principalement pour vérifier que les navires n’embarquaient pas un nid de toshs, qui auraient tôt fait de ravager les réserves.

            A vrai dire, sa seule réelle difficulté avait été d’attraper un beau tosh en vie et l’embarquer avec elle dans un sac, en se cachant dans une caisse qui, pour tout individu tout à fait normal, était de toute évidence si petite que nul humain n’aurait pu s’y cacher. Ce détail, et Sonia y comptait, ne l’avait pas arrêté. Le contorsionnisme faisait partie de ses compétences, mais elle se félicita malgré tout de n’avoir jamais cessé de s’entretenir. La caisse était réellement exigüe, et les heures qu’elle y passa furent longues et douloureuses.

            Une fois chargée à bord, avec le reste des marchandises, elle s’était brièvement extirpé de sa cachette avec son passager clandestin, et avait lâché le tosh, après l’avoir copieusement secoué pour qu’il piaille rageusement, dans la cale. Sans aucun étonnement, elle avait regardé les marins lui courir après, oubliant où ils en étaient du compte de leur fouille. Et en quelques minutes, elle avait pu trouver une cachette entre des tonneaux, du coté des réserves déjà examinées.

            La féline et redoutable esclave leva le regard, un réflexe quand elle entendit les clameurs venait des quais et du pont. C’était le signe du départ, et un instant après, le navire fut secoué d’un grand choc en revenant se poser sur les flots.

            Elle avait réussi. Elle était exactement où elle le souhaitait. Encore une fois puante d’urine de chien, sale d’avoir du traverser les quais en nageant dans les eaux souillées de la rade, endolorie de ses heures pénibles repliée dans sa caisse, mais elle était parvenue à ses fins, conformément à ses plans.

            Et en souriant, elle songea, sans même en douter, que Jawaad savait sans doute pertinemment qu’elle était à son bord.

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2 pensées sur “1- Le départ

  • 26/11/2014 à 7:18
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    C’est toujours aussi magnifique, Axelle !

    Juste un détail qui mériterait une explication : À quoi sert d’attendre la marée avec un navire lévitant ? Je suppose que c’est pour économiser les réserves de Loos et donc ne pas léviter trop longtemps (surtout si le port est au bord d’une baie comme celle du Mont Saint-Michel, à sec ou en eaux très peu profondes sur de très longues distances à marée basse), mais que dirais-tu de rajouter une phrase ou deux pour le préciser ? Bises !

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  • 26/11/2014 à 7:22
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    Ha oui… on le lit vers la fin, mais sans que ce soitr assez précisé, même si on le découvre après : les navires lévitants ne peuvent pas léviter sans consommer de Loss, et sur mer, la lévitation est dangereuse, et on évite de s’en servir. C’est pour cela que les navires lévitants ont des allures de navires : lis voguent sur les mers, et quand il n’y a plus de route maritime, ils volent, et se posent dans les cours d’eau, lacs, fleuves, etc…. tu as raison, je vais le détailler un peu plus.

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