14- Chaos

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La nuit était épaisse. La brume marine avait rampé depuis le golfe jusqu’à envahir toute la basse-ville en un brouillard si lourd et spectral que les plus incrédules eux-mêmes hésitaient à réfuter les fantômes. Les volutes humides s’insinuaient paresseusement dans les ruelles depuis plusieurs heures, y chassant jusqu’au dernier tosh aventureux pour y imposer l’étau d’un silence pesant et cotonneux.

Un temps à déserter les rues. Même Ortentia renonçait à éclairer le ciel de son éclat céruléen ; abandonnant espoir de percer la chape de brume humide et froide. Une nuit où on ne s’attendrait pas à trouver âme qui vive, sauf quelques fous et ivrognes.

Thanlan était de ces deux-là à la fois. Il ne se souvenait plus dans quel bouge infâme il avait bien pu finir la soirée, après s’être battu avec il ne savait qui, il ne s’en rappelait pas non plus. Malgré l’heure très avancée, personne n’avait tenté de le retenir, tandis qu’il était bien décidé à descendre les allées pentues de la Terrasse des Murailles pour rejoindre les quartiers du port et sa chambre louée au Chien Salé. Mais la chose se compliquait un peu : il était plein comme une amphore et réalisa dans son esprit enivré par le vin des coteaux de Mélisaren qu’il venait de se perdre.

— Pour la troisième fois, ajouta-il à voix haute d’une voix un peu pâteuse.

Le colosse, qui pour l’occasion n’était pas torse nu mais vêtu d’un gilet ample sans manches, en plus de son coutumier kilt d’étoffe épaisse à pans larges par-dessus des pantalons bouffants et des bottes ferrées, s’arrêta un instant pour retenir une nausée, appuyé contre une colonne bancale. Celle-ci, pourtant de pierre et mortier, sembla vouloir se dérober sous trop de poids pour sa vieille structure rongée par les ans, mais tînt bon le temps que la masse de muscle qui pesait sur elle reprenne un peu de contenance.

 C’est alors qu’il redressait la tête, bienheureux de n’avoir pas finalement vomi tripes et boyaux, que Thanlan surprit des sons étouffés. Sans doutes ceux-ci n’auraient pas alertés un quidam citadin des environs et à cette heure encore fallait-il en trouver d’éveillé. Mais le colosse avait trop d’expérience des champs de bataille, de la mort et des villes assiégées pour ne pas reconnaitre parmi ces bruits discrets celui de succion visqueux d’une lame qu’on extraie d’un thorax.

On assassinait nuitamment. Thanlan poussa un soupir. Il pouvait très bien retourner sur ses pas et s’en désintéresser ; après tout, ce n’est pas comme si cela n’était pas coutumier, surtout dans une si grande ville. S’en mêler lui attirerait quelques ennuis immédiats mais sûrement bien plus à moyen terme. Mais au milieu des vapeurs d’alcool embrumant ses pensées, il sentit son honneur lui hurler d’agir. Après tout, combien de fois n’avait-il pas hésité par le passé, et au mépris des conséquences ? Mis à part qu’il était ivre, et ce n’était pas si rare pour lui, qu’est-ce qui changeait finalement de toutes ces autres fois où il avait décidé de ne pas laisser une félonie se commettre sans intervenir ?

Glissant entre la colonne qui l’avait soutenu et le mur de crépis craquelant protégé par un avant-toit défraichi, il se dirigea, tapi, vers les légers sons de cliquetis de métal et de bois qui le guidaient, posant la main sur le pommeau d’une de ses haches.

— Misère, soupira-t-il encore, tandis qu’il s’avançait vers les ennuis.

***

Sous la lumière bleutée d’Ortentia, la plaine s’étendait à l’infini. Et il semblait qu’à l’infini, elle était couverte de campements de toiles, abritant autant de centaines de milliers d’hommes, de chevaux, d’oriflammes et de chars. Une antique armée en campagne, attendant la venue du jour. Lisa savait. Le même rêve, qui revenait encore la hanter. Mais cette fois-ci, il était d’un réalisme palpable, vivant, n’oubliant pas de s’adresser à tous les sens ; ce n’était pas sa mémoire qui la replongeait dans ce décor qu’elle avait découvert en songes à sa première nuit passée dans les bras de Jawaad. Ce qui la persuadait que tout ceci était en quelque sorte une réalité tangible tenait aux odeurs apportées par le vent, à la fraicheur de la nuit et à ces chants d’insectes venant composer un fond sonore sur ce décor martial faussement paisible.  Il ne manquait plus qu’un élément : Lisa se retourna immédiatement, sachant pertinemment ce qu’elle verrait.

— Mais qui es-tu ? demanda celle qu’elle s’attendait à trouver.

La voix, aussi autoritaire que perplexe, n’avait pas changé. La guerrière antique, d’une quarantaine d’années, toute en noblesse et en assurance la fixait, comme Lisa l’avait anticipé. Et à son cou, sur le métal de son plastron ouvragé et usé par la guerre, pendait l’exacte copie du pendentif aux allures d’astrolabe de Jawaad. Lisa s’interrogea : était-ce bel et bien le même ? La femme la toisait, plus grande qu’elle d’au moins deux têtes. Son regard vert et acéré sur son visage aquilin encadré d’une masse ondulante de cheveux roux et bouclés, trahissait son étonnement.

L’air flottait autour des deux femmes comme une onde impalpable caressée par les caprices d’une brise changeante. Lisa avait déjà vu ce miroitement et le comprit de suite : c’était une des manifestations de la déformation de la réalité par le Chant de Loss.

— Je suis… je suis Lisa. Je vous l’avais déjà dit…

La guerrière, que Lisa comparait sans hésiter à une amazone en armure d’officier, dressa le menton, sourcils froncés, dubitative :

— J’ai cette impression de déjà-vu. Pourtant je suis sûr que ce n’est pas le cas. Il n’y a que dans un rêve que je verrai une jeune femme vêtue comme toi.

Lisa baissa la tête pour se regarder. Elle se rappelait comme elle était vêtue la dernière fois : une paire de jeans élimés et troués, des baskets qui avaient vu dans le lointain de meilleurs jours, et l’esquisse d’un tee-shirt noir flanqué du logo d’un groupe de symphonique-métal qu’elle appréciait. Rien n’avait changé. C’était la même tenue, tellement simple, typique de ce qu’elle portait dans une autre vie. Elle en eu une bouffée d’émotion :

— Ma… ma manière de me vêtir chez moi, sur Terre. Je sais que… que cela ne vous dis rien, si vous ne vous rappelez pas que nous avons déjà eu cette conversation.

La femme fronça encore les sourcils, fixant la scène de l’immense camp militaire courant sur la plaine aux pied des deux femmes, avant de revenir à Lisa :

— « Terrien » ne me dit rien et pourtant je comprends ce mot. Il a un rapport avec nos ancêtres venus des Etoiles, mais je suis sûr que je ne le savais pas jusqu’à ce que tu le prononce. C’est un rêve, n’est-ce pas ?

— Non, maitress… madame. Pas vraiment. J’ai déjà fait ce rêve, nous… nous avons eu cette conversation, mais elle ne se déroule pas comme les fois précédentes. Je ne sais pas… je ne sais pas ce que c’est, mais… ce n’est pas un rêve.

La femme tiqua, regardant sa vis-à-vis, si petite et bien plus jeune, à la chevelure tout aussi rousse, au regard tout aussi vert, mais qui était presque son exacte contraire ; si fragile, timide et craintive :

— « Maitresse » ?… Tu es esclave pour avoir manqué m’appeler ainsi ?

Lisa acquiesça :

— C’est… c’est le sort réservé aux femmes rousses, oui.

— Mais c’est impossible ! Personne n’oserait jamais, ce serait prendre le risque d’asservir un Chanteur de Loss, le risque d’un affront aux Dieux !

— Pas… pas d’où je viens.

— De la… Terre ?

— Non. De Loss, madame.

— De Loss ? Mais nous sommes sur Loss, ne sait-tu donc pas qui je suis ?!

Lisa allait tenter de répondre à cette question quand l’air se mit à vibrer intensément déformant tout comme une onde courant sur l’eau. Elle revit le regard éberlué de la femme qui lui faisait face et qui tournait la tête pour fixer le lointain. L’éclair blanc qui s’ensuivit, pareil à sa vision précédente, frappa l’horizon, faisant se détacher le temps d’un battement de paupière la silhouette lointaine de la cité qui allait disparaitre et qu’elle savait se nommer Antiva.

Malgré l’éclat de dix mille soleils qui dévorait tout, Lisa vit à nouveau la ville disparaitre dans une explosion de fin du monde, avant que ne s’en élève un panache de gaz enflammés prenant la forme apocalyptique d’un champignon atomique. Viendrait alors le souffle : d’abord l’onde de choc, puis le mur de feu, de gaz et de pierre en fusion qui emporterait des millions de tonnes de roc dans les airs, ravageant toute la plaine sans épargner la moindre vie. A l’instant où elle entendit l’agonie de ces milliers d’êtres la transperçant, comme si elle pouvait distinguer chaque voix et sentir leur fin au dernier souffle avant la mort, Lisa hurla :

— STOP !!

Tout s’arrêta… il n’y eu plus que l’immobilité et le silence.

La femme la fixait, totalement décontenancée. Il n’y avait plus un son, mais pas plus de souffle de vent, ni de brasier d’enfer, ni même une poussière volant dans la fraicheur de la nuit. Tout avait cessé le moindre mouvement, devenu décor figé par l’arrêt du temps.

La guerrière antique à l’allure si noble et la jeune terrienne vêtue de jeans échangèrent un long regard dans cette totale immobilité. Finalement ce fut cette première qui brisa le silence :

— Qui es-tu ?

Lisa fixa un instant l’étrange paysage de dévastation presque beau, ainsi figé et silencieux, avant de répondre :

— Je… je ne sais pas. Je… je ne suis personne. Juste une terrienne perdue dans un monde auquel elle n’appartient pas. J’aurais dû mourir, mais me voici sur votre monde, violée, battue et asservie, puis vendue à un maitre-marchand. Je n’ai rien choisi… je ne sais toujours pas si je dois pleurer et maudire mon sort ou essayer de le remercier et l’aimer parce que, finalement, je suis en vie et maintenant bien traitée. Et enfin, je… je suis ce que vous appelez une Chanteuse de Loss.

La guerrière plissa les sourcils, silencieuse, avant de s’attarder à son tour sur le monde immobile :

— Alors c’est toi qui a fait cela, dans ce rêve qui n’en est pas un. Je réalise que je le comprends, comme je constate que je comprends ce que tu m’explique au fur à mesure. Pourtant, je suis persuadée qu’il y a un instant je ne pouvais pas le savoir. Je saisis au gré de tes mots un petit peu mieux qui tu es, d’où tu viens et ce que tu as vécu ; j’apprends dans le même temps le gouffre qui nous sépare, toi et moi. C’est une sensation étrange. Mais tu ignores bel et bien qui je suis. Et si je ne me trompe pas et que j’interprète correctement ce qui arrive, je suis morte depuis longtemps, pour toi et les temps où tu vis. Voilà pourquoi, terrienne qui sait si peu de choses sur Loss, tu ne peux pas savoir qui je suis.

— Oui, répondit Lisa en hochant la tête. Ce n’est pas la réalité, ici. Je crois que ce n’est pas un rêve non plus, plutôt une vision. Mais…. Qui êtes-vous, s’il vous plait ?

— Je suis Orchys Athismante de Parcia, Commandeur de la Coalition des Cités-Libres et Glaive d’Athéna.

Il y eut un autre silence tandis que Lisa fixait la guerrière, ses yeux grandissant d’ébahissement, rendue muette par ce qu’elle commençait à saisir. Il fallut une moue d’insistance d’Orchys pour que Lisa s’explique :

— J’ai… j’ai entendu votre nom, que l’on n’ose prononcer, accolé au terme de démon et à la catastrophe qui a décidé du premier jour du calendrier de Loss. Depuis l’instant de ce cataclysme dont on vous dit responsable, les Chanteurs de Loss ne connaissent que… que deux sorts possibles : la mort ou l’asservissement. Même les gens roux ont toutes les chances de… d’être réduits à l’esclavage sauf à se cacher. Vous… vous avez détruit Antiva. Et en même temps, vous avez plongé Loss dans un hiver de plusieurs années.

Dans le même mouvement, les deux femmes tournèrent la tête vers le mur de débris et de poussières incandescentes stoppé dans sa course, qui barrait tout leur champ de vision. Orchys souffla :

— C’est… Antiva.

— Je… je sais, madame. Je l’ai deviné.

— Comme je sais que tu dis la vérité, alors. Pourquoi ? Quel est donc le point commun entre toi et moi ?!

Lisa se tourna sur son ainée, et lui désigna du doigt l’astrolabe pendu à son cou :

— L’homme à qui j’appartiens, et contre qui je dors à cet instant… Il porte autour de son cou le pendentif que voici. J’en suis sûr maintenant. J’ignore comment, mais Jawaad porte au cou votre astrolabe.

***

L’homme encapé tel un spadassin laissa choir sa victime en la retenant pour amortir tout bruit. Le malheureux était un des gardes de la ville, que son armure légère de plaques de linotorci n’avait guère secouru. Son casque, lui aussi léger et seulement renforcé de quelques fines plaques de mauvais acier, roula au sol un bref instant avant d’être arrêté par le pied d’un autre quidam dissimulé lui aussi sous un épais mantel. A quelques pas de là, trois autres malandrins faisaient entrer par une poterne désormais débarrassée de toute surveillance des silhouettes au pas mal assurée, la tête couverte d’un sac de cuir noué à leur cou et les bras attachés dans le dos.

Thanlan interrompit sa progression, perplexe. Il comptait donc, s’il ne voyait pas double, cinq individus louches qui n’avaient pas hésités à tuer un garde de faction devant une des entrées dérobées de la Terrasse des Murailles pour… faire entrer des prisonniers attachés les uns aux autres. Le spectacle était incongru ; mais il y avait de toute évidence quelque complot d’importance derrière cette bizarrerie. Il se demanda s’il n’y avait pas encore deux ou trois hommes de l’autre côté des murs, faisant le guet pour leurs camarades à l’intérieur. Cela pouvait faire beaucoup, finalement.

Le plus proche des spadassins était à une quinzaine de mètres du colosse. Pour rester discret, il décida d’emprunter le passage couvert par l’avant-toit qui débouchait sur la placette ou s’ouvrait la poterne. Un espace rendu étroit par l’amoncellement de céramiques ébréchées et de briques de terre cuite provenant de l’établi du potier voisin. Y louvoyer était rendue encore malaisé par l’obscurité presque palpable que renforçait la brume nocturne.

Thanlan cogna contre une première pile de tuiles qu’il rattrapa de justesse. Immédiatement, le petit groupe face à lui fut sur le qui-vive. Un silence attentif s’ensuivit, chacun guettant un signe venu de part et d’autre du passage couvert. Après bien trente seconde, Thanlan réalisa qu’il avait cessé de respirer. Face à lui, les spadassins accéléraient la manœuvre, faisant entrer plus d’une demi-douzaine de prisonniers, que l’un d’eux détachait, puis poussait sans ménagement loin de lui, vers les rues. Leurs efforts de discrétion n’allaient pas y survivre bien longtemps, les premiers prisonniers libérés s’égayant dans la nuit avec une évidente panique, tentant de retirer la capuche nouée sur leur tête. Les premiers à partir titubaient d’ailleurs un peu. Thanlan songea qu’ils avaient dut en toute logique être drogués.

C’était une bonne nouvelle. Il ne faudrait peut-être pas trop longtemps à une patrouille de garde pour tomber sur ces malheureux errant paniqués dans la basse-ville. Même sonnés ou drogués, ils criaient, protestaient et pleuraient, ce qui donnait un avantage à Thanlan pour se mouvoir discrètement. Il s’inquiéterait de la raison de cette étrange mascarade plus tard. Pour le moment, il avait surtout en tête qu’il avait des hommes morts en faisant leur devoir à venger, et personne d’autre que lui pour s’en préoccuper dans l’immédiat. Il s’approcha encore furtivement de ses cibles. Et forcément, avec la quantité d’alcool qui courait dans son sang, son pas n’était pas bien assuré. Il trébucha sur un pot qui dépassait et qui soutenait lui-même toute une colonne en équilibre précaire de vases de terre cuite. Pendant un bref instant, Thanlan tendit les bras pour retenir le monceau vacillant et crut même réussir.

Mais le fracas qui s’ensuivit la seconde d’après anéantit ses espoirs. Quelques pots cognèrent contre le colosse, qui eut un réflexe malheureux : les éviter. Reculant prestement, il heurta une pile de planches appuyée contre un des piliers de l’avant-toit. Celles-ci se mirent à tomber vers d’autre amoncellements de récipients de terre cuite. En un instant, l’ensemble de la collection des céramiques et ouvrages du potier s’effondra tel un jeu de dominos se poussant les uns les autres dans un tintamarre ahurissant de vaisselle cassée qui n’en finissait plus. Thanlan vociféra : il venait de se prendre des éclats en plein visage.

Ça allait s’entendre, songea-t-il, avec une sorte de résignation. Autant pour la discrétion, il n’était jamais très doué à cela ; mais là, il aurait sans doutes du s’abstenir, aussi aviné qu’il l’était.

— Hey, c’est quoi ce raffut ? hurla le propriétaire des lieux et de ce qui désormais était un tas de tessons, depuis les étages.  Mes poteries ! Qui va là ?

Un autre cri éclata depuis les spadassins :

— Pas de témoins, tuez-le, vite !

Thanlan aboya, tentant assez médiocrement d’être convaincant :

— Hey, mais ça ne va pas ? Je ne fais que passer !

Il y eut un claquement sourd suivi d’un violent sifflement s’achevant dans un impact, tandis que le trait d’une arbalète passait à moins d’une main de la tête de Thanlan, lui arrachant quelques cheveux. Il sauta s’abriter de son mieux au milieux des poteries et vaisselles brisées en hurlant :

— Planque-toi, bonhomme et protège tes femmes !

Un autre trait siffla plus loin. Le colosse aviné était pris pour cible et s’il en avait douté, ces hommes ne plaisantaient pas. Il se serait attendus à ce qu’ils couvrent leur fuite, mais jetant de son mieux un coup d’œil par-dessus sa cachette improvisée, il réalisa qu’ils entamaient une preste manœuvre d’encerclement, tandis que restait deux d’entre eux pour achever leur mystérieuse besogne.

Brutalement dégrisé, Thanlan dégrafa une de ces haches à sa ceinture, glissant la main le long du corps de l’arme faite de titane, pour actionner un bouton pressoir, avant d’en saisir le manche couvert de cuir, à pleine main. Puis il se redressa, cherchant laquelle des silhouettes qui approchait ferait la cible la plus idéale.

— Bon. On arrête de jouer, maintenant…

Debout dans la brume nocturne, il fit un pas de côté, mettant une des colonnes entre lui et sa cible. Dans sa main, le fer de sa hache de bataille prenait la teinte orangée et irradiante du métal porté au rouge.

***

Les explications furent longues. Lisa fit de son mieux pour répondre aux questions d’Orchys. Mais tandis que le temps passait de manière incertaine, une évidence s’imposait aux deux femmes que la plus âgée commenta avec perplexité :

— Maintenant, c’est évident… tout ce que tu sais, je le sais. Il te suffit d’évoquer un sujet et j’en saisis le contenu comme si je l’avais étudié moi-même. C’est… étrange.

Lisa acquiesça, avec un sourire hésitant mais doux :

— Nous… nous ne sommes pas vraiment dans un rêve. Je ne sais pas ce que c’est mais cela a sûrement un rapport avec le médaillon. Je sais qu’il est en loss-métal, et mon maitre ne le quitte jamais ; il est très important pour lui.

— C’est en fait du loss-cristal, et peut-être est-ce là la clef de ce qui nous réunit. Ce n’est pas simplement un médaillon, Lisa. Il s’agit un artefact des Anciens ; une machinerie, si tu préfères. Une clef de leur savoir, qui, activée correctement, bien que je n’y sois jamais parvenu, devient une sorte de carte du monde contenant une quantité infinie d’informations.

La première comparaison qui vint en tête de Lisa fut un ordinateur de navigation. Orchys ouvrit des yeux surpris tandis que les réflexions de sa vis-à-vis lui parvenaient partiellement, lui révélant un univers entier de technologie si avancée qu’elle en eu un « ho » de surprise.

— Cela existe sur ta Terre ?!

— Oui… enfin… pas comme cela mais… mais c’est la première chose à laquelle je peux la comparer. Nous avons créé des machines capables d’engranger dans une boite de la taille d’une main tout… tout le savoir que nous avons créé. Et de nous le restituer sur… comme sur les pages d’un livre où l’on peut naviguer dans les mots et les images.

— Et alors, si je te suis bien, la machine des Anciens pourrait faire de même ; comme elle est de loss-cristal, elle aurait gardé en mémoire mon souvenir intact. Ainsi je peux te parler parce nous sommes dans le médaillon et parce que tu es Chanteuse de Loss. Mais ce Jawaad, ton maitre, ne m’as-tu pas dit qu’il en est un aussi ?

— Si maitresse… heu madame. Je crois bien. Mais je ne sais pas pourquoi cela ne fonctionne pas avec lui…

— Parce que ce n’est pas une femme, pardi ! Aucun homme n’a jamais rivalisé en puissance avec les femmes Chanteuse de Loss, Lisa. Et ton Chant doit déjà être puissant, bien plus que le sien ne pourra jamais l’être, même si tu ne l’as pas encore exploré ou apprivoisé.

Lisa resta muette un moment devant la remarque, baissant presque avec crainte son regard de jade qui redevint fuyant, avant de reprendre timidement :

— Je… j’en ai… plus peur qu’autre chose. Et… j’ai des raisons d’en avoir peur.

Orchys secoua la tête dans une moue grondeuse et presque maternelle :

— Tu ne dois pas en avoir peur, c’est le premier des enseignements. Le Chant est un sens, une perception, une extension de toi. Il ne te quittera jamais et te protègera que tu le veuilles ou non, car désormais il s’est réveillé et rien ne pourra jamais le replonger en sommeil. Si tu es en danger, il frappera et d’autant plus fort que tu auras peur. Pour l’apprivoiser, il faut que tu commences par l’aimer et non le craindre. Tu en as déjà ressenti le plaisir de l’écouter et de le faire vivre, n’est-ce pas ?

— Ho. Ou…oui… il n’y a pas longtemps.

— Tu as aimé cette sensation ?

Lisa hocha la tête sans répondre, le regard toujours baissé.

— Tu n’es pas la première élève effrayée par ce don à qui j’explique tout cela. La guerrière lâcha un rire tendre : Elles avaient souvent la même tête que celle que tu fais à l’instant ! Puis elle ajouta, après un silence :  Lisa… veut-tu apprendre ?

Lisa releva immédiatement la tête surprise. Devant elle, dans ce paysage figé, Orchys souriait, ses yeux verts plissés scrutant avec bienveillance la jeune terrienne :

— J’ignore ce que je suis ici et si je suis vivante ou pas. Pas plus que toi d’ailleurs, peut-être es-tu un songe après tout ? Mais si je ne suis qu’un souvenir dans le cristal d’un artefact-machine, je reste Orchys Athismante de Parcia et nul n’a jamais dépassé mon savoir et ma compréhension du Chant. J’aimerais te les offrir. J’insiste ! Je le désire et m’attends à ce que tu ne refuses pas !

Lisa resta bouche bée en fixant son ainée qui la détaillait, plissant encore les yeux. Orchys rajouta :

— Tu as peur, mais ni de toi ou de moi, ni du Chant de Loss… Tu as peur de Jawaad. Peur de désobéir ou de faire une erreur, peur d’éveiller sa colère, tu as peur parce que tu es esclave, n’est-ce pas ?

Lisa hésita. Elle allait répondre oui, mais Orchys ne lui en laissa pas le temps :

— Tu es seule face à moi et un choix à faire. Nul pouvoir n’est plus fort ni ne rend plus libre que le Chant de Loss. Et tu ne veux pas être esclave ; qui le voudrait ? Que décide-tu ? Etre esclave ou devenir libre ?

— Je veux… être libre, murmura la jeune terrienne, hésitante, en baissant à nouveau le regard.

— De quoi d’autre peux-tu avoir si peur pour répondre avec tant d’appréhension ?

Lisa lâcha un soupire lourd :

— De ce monde. Il… il n’est pas le mien et me terrifie, la manière dont ces gens y vivent me terrifie…

— Lisa, écoute-moi bien : nul ne peut rejoindre les Etoiles de son vivant. Ton monde t’est inaccessible, tu en as conscience et moi je te le répète : jamais tu ne pourras le retrouver. Tu es sur Loss.  C’est le monde où tu vis et il est désormais le tien, que tu le veuille ou non. Tu n’as aucun autre choix que de l’accepter… ou d’abréger ta vie pour le fuir. Moi, je t’offre un moyen de conquérir le droit d’y vivre selon tes désirs. Que dis-tu ?

— Ou…oui…

— Oui ?

— Oui ! Lisa redressa à nouveau la tête pour fixer Orchys avec dans les yeux un éclat de confiance et de franchise. Apprenez-moi. Je veux savoir… je veux être libre, même si cela doit prendre dix ans !

La guerrière tira un sourire :

— Je ne sais pas comment le temps s’écoule autour de nous, mais cela prendra peut-être bel et bien tout ce temps. Mais soit. Tu es désormais mon élève, autant qu’il sera possible de t’enseigner ce que je sais… et ta première leçon commence maintenant : tu vas apprendre à voir, véritablement…

***

Thanlan ne s’attarda pas au-dessus du corps du premier des malandrins, abattu d’un coup précis de hache en pleine gorge. Enjambant dans un élan sa première victime fumante, il fonçait vers le plus proche assaillant armé d’une arbalète mécanique. Dans des claquements secs, l’homme armait son prochain tir, mais il paniqua. Le géant qui le chargeait ne lui laisserait pas le temps de tirer. Il lâcha son arme trop encombrante, dégageant d’un geste sa cape pour saisir le large glaive qu’il portait au côté. Thanlan réalisa que l’homme était protégé d’un plastron long de linotorci blindé ; ça n’était pas courant. Mais il n’avait pas loisir de s’y attarder.

Son adversaire non plus. Celui-ci tenta un pas chassé pour éviter la lame ardente de la hache de son adversaire et l’atteindre de revers. Mais ne comprit que trop tard que le guerrier avait saisi sa seconde hache et qu’il avait armé son coup dans son mouvement rotatif. Sa feinte fut interrompue net : il tomba dans un couinement rauque, l’épine dorsale sectionnée.

Deux de moins. Mais Thanlan n’allait pas crier victoire. De la poterne arrivaient quatre hommes, poussant devant eux leurs derniers prisonniers. Ils venaient prêter main-forte à leurs trois collègues encore vivants à l’intérieur. Se servant de leurs otages comme boucliers ou s’abritant contre les murets accolés à l’enceinte, deux d’entre eux dégainaient de lourd pistolets-impulseur. La discrétion n’était plus de mise. Les nouveaux arrivants tentaient de couvrir leurs collègues dans l’espoir d’évacuer les lieux au plus vite. Le tonnerre d’éclairs bleus qui s’ensuivit dévasta une colonne et une porte de bois dans le dos de Thanlan, qui se précipita vers le trottoir encombré du potier pour échapper au feu roulant.

Et le guerrier fit bien. Les hommes qui le visaient dégainaient déjà un second pistolet pour le mettre en joue. La brume nocturne gênait largement leur visée, mais ils suivaient la lueur rougeoyante de sa lame ardente. Les claquements secs et les éclairs bleus des canons crachant leurs balles mortelles déchirèrent la nuit, provoquant l’explosion de voix hurlant la panique, la désapprobation et la colère, accompagnés par la chorale des aboiements de tous les chiens du quartier.

Coincé derrière un rempart bien fragile de bois et de céramiques, Thanlan jura un grand coup. Ils pouvaient bien avoir encore d’autres pistolets réserve et finiraient bien par l’atteindre. Il inspira, activa sa seconde hache ardente et se redressa d’un coup pour l’abattre sur la colonne qui soutenait l’avant-toit au-dessus de sa tête. Le bois céda au premier coup formidable du colosse. Le chaos de tuiles qui s’ensuivit tandis que la charpente cédait sous son poids lui donna un répit qu’il mit à profit en faisant le même sort au pilier suivant. Derrière lui, l’avant-toit s’effondrait, percuté par plusieurs balles. La sensation brutale d’avoir été mordu par la piqure d’un insecte signala au guerrier qu’il avait sans doutes été blessé, mais il verrait cela plus tard.

Les cris et les appels redoublaient dans les rues, se faisant écho les uns aux autres pour s’amplifier dans toute la Terrasse et vers le port. Des gens sortaient la tête par leurs fenêtres, d’autres plus audacieux entrouvraient leur porte, dardant des armes le plus souvent improvisées. Mais Thanlan avait d’autres chats à fouetter. L’avant-toit effondré lui fit office d’échelle improvisée. En trois sauts, usant de ses deux haches comme crochets, il était sur le toit de la maison du potier. Noyé dans la brume humide et la poussière soulevée par l’effondrement, il devinait à peine ses adversaires et seulement car il savait où regarder. Il en était de même pour eux.

Les spadassins dont la vue était obstruée par le chaos de poussières et de débris mélangés au brouillard s’activaient de leur mieux pour évacuer les lieux. Débarrassés du dernier de leurs prisonniers, ils faisaient retraite vers la poterne et déjà l’un d’eux franchissait le passage ouvert dans les murailles de la Basse-Ville. Et malgré l’intervention mortelle du guerrier armé de haches ardentes –et on ne voyait pas ça tous les jours- ils étaient en passe de réussir. Leur mission n’avait jamais été sans risque et ils savaient qu’ils avaient peu de chance de tous revenir en vie. Mais ils étaient confiants : l’anicroche de leur travail venait de se produire, il leur suffisait maintenant de filer rapidement tant que la brume les couvrait. Ils n’imaginèrent jamais que leur adversaire n’en resterait pas là.

A vrai dire, il fallait être fou pour oser ce qu’il fit, et presque autant pour estimer que qui que ce soit puisse l’oser.

Il y eu un hurlement de rage guerrière, quasi bestial, quand Thanlan prit son élan avant de se jeter dans le vide depuis le sommet des toits, deux étages plus haut. Il chuta droit sur l’entrée de la poterne, au beau milieu de ses adversaires. L’audace était si suicidaire que les sept hommes en restèrent ébahis. Ce fut leur perte.

Près de cent-trente kilos de muscles et d’os s’écrasèrent sur l’homme le plus proche du passage couvert. Il fut tué net. Le second, bousculé par l’impact alla se fracasser contre le mur. Thanlan acheva le travail en lui broyant le crâne contre la pierre. Les survivants à l’assaut tentèrent de riposter par réflexe. Ce qui donna un mort de plus dans leurs rangs, transpercé à bout portant par une balle de pistolet, tandis que le guerrier se servait de sa dernière victime comme d’un sac qu’il projeta sur ses adversaires. La mêlée était désormais un chaos indescriptible où la seule chance de survie des spadassins tenait dans la fuite. Et la rage meurtrière de leur assaillant, dont le bras droit semblait mué d’une vie propre tandis que les arabesques de son symbiote scintillaient de bleu, les incitait à s’éloigner au plus vite. C’était pratiquement un sauve-qui-peut dans une panique palpable, renonçant à leur plan de fuite initiale.

Le moins chanceux des cinq, malheureux retardataire, tombât en avant, le front ouvert en deux par un coup de hache, dans un crépitement de chaire brulée. Les autres eurent brièvement espoir d’échapper à la furie qui les massacraient, voire d’avoir le dessus : deux d’entre eux avaient encore un pistolet chargé, après tout.

Thanlan, tout à sa fureur sanguinaire qui commençait à l’aveugler, eut la présence d’esprit de foncer sur les spadassins, l’éclat rougeoyant de ses haches ardentes surlignant le sourire de jouissance meurtrière qui tordait son visage. Désormais tout ce qui lui importait était le massacre et le sang ; il était le prédateur, et il avait des proies à sa portée.

Mais aussi bien n’eut-il pas le temps d’arriver sur eux, que ces derniers de dégainer leurs ultimes pistolets chargés. Un claquement de tonnerre qui résonna dans toute la ruelle précéda la chute d’un des malfrats, sa jambe droite se dérobant sous lui, fémur fracturé. Depuis son porche dévasté, le potier que Thanlan avait enjoint à se cacher venait de mettre en joue un vieux tromblon qui devait avoir son âge et tirer dans le tas. Le coup était chanceux, ce dont il se félicita en lâchant un cri de victoire :

— Venez-y voir, bande de chiens ! Je vous attends !

Enhardi, l’artisan s’abrita contre le chambranle de sa porte et tentait de recharger avec empressement son arme au canon surchauffé. Thanlan, surpris par le tir, perdit de son élan et de sa rage. Les spadassins survivants mirent à profit ce répit pour prendre à toute jambe autant de champ qu’ils le pouvaient. Le guerrier tenta bien d’en stopper un en lançant une de ses haches, mais celles-ci n’était guères étudiées pour le jet et il manqua son coup.

Courant derrière les spadassins, Thanlan attrapa sa hache au passage, se précipitant dans la ruelle à la suite des fuyards. Passant devant le potier qui s’activait avec l’adresse d’un vétéran, il ordonna :

— Garde ta balle pour celui qui foncera vers toi !

Celui-ci cria au colosse qui déjà talonnait ses adversaires dans la brume :

— Je sais ce que je fais, gamin !

Thanlan n’allait pas remettre en doute l’assurance du potier. Ralenti par la blessure qu’il avait reçue plus tôt, il en sentait maintenant la gêne, à défaut de pouvoir prétendre qu’elle lui fut douloureuse. Mais elle le ralentissait, se rajoutant au handicap de son pied droit, qui, il ne le réalisait que maintenant, avait souffert de son saut dans le vide.

C’est en ayant cédé quelque distance aux fuyards qu’il tourna à l’angle de la rue plongée dans l’obscurité. Finalement, son retard lui sauva sans doutes la vie. Il n’eut que le temps de lâcher :

— Ho misère !

La seconde d’après, alors qu’il sautait de côté pour s’abriter à l’angle d’une masure, une salve massive déchiquetait les spadassins devant lui dans un tonnerre de foudre bleue.

***

L’écho, à de grandes distances, d’une fusillade qui rebondit de rue en rue sur plus d’un mille de paysage urbain encombré devient un murmure qui finit par n’être plus qu’un faible grondement semblable à un orage lointain. Il n’évoque rien à personne qui n’y soit entrainé. Et sûrement pas des citadins dormant sur leurs deux oreilles.

Sonia n’avait jamais été citadine, même si on avait eu cesse que de l’enfermer peu ou prou entre quatre murs depuis la durée d’une vie humaine. Son ouïe restait celle d’une San’eshe, peuple des jungles si aguerri aux moindres bruits que l’ancêtre de son village dont elle se rappelait si peu aurait pu battre le meilleur guetteur de cette ville au jeu de qui entends le mieux. Et pour l’éducatrice, allongée sur la banquette de pierre dure recouverte de vieille paille de la cellule où elle patientait, ce lointain tonnerre suivi de clameurs à peine audible était aussi clair et lisible que les mots tracés sur une feuille blanche.

Sonia n’en conçut pourtant aucune surprise. Elle n’eut qu’un sourire, presque de délice inquiétant, le regard voguant sans rien fixer, à l’horizon restreint du plafond plongé dans l’obscurité. Elle écoutait un murmure qu’elle seule pouvait entendre. Ce murmure venait de son symbiote qui répondait à d’autres. Cette nuit il était fort loquace. Et si elle ne pouvait comprendre les chuchotements, qu’elle n’aurait jamais tenté d’expliquer à qui que ce soit tant cette perception était étrangère au sens commun, de ces créatures liées à leur hôte, ni combien ce soir échangeaient ainsi, elle en saisissait les frémissements : mélange subtile d’excitation, d’inquiétude, de rage sanguinaires et de victoire intellectuelle.

Un événement se produisait aux conséquences complexes. Les prémices d’un chaos dont elle goutait sans retenue la subtile annonce. Brièvement, elle regretta que jamais ne fut achevée sa formation de chaman, quand on l’arracha à son peuple massacré pour le prix de leurs femmes et de leurs enfants. Elle aurait pu comprendre et parler la langue des symbiotes.

Mais qu’importait. Elle avait retrouvé le lien avec eux, la sensation d’un murmure caressant ses sens, presque érotiquement. Et cette nuit, ils annonçaient ce qu’une fusillade et des cris lointains venaient confirmer. D’ici à demain, la quiétude de Mélisaren serait ébranlée pour longtemps…

***

Lisa ouvrit les yeux dans l’obscurité. L’air dans son dos était légèrement frais, chargé d’humidité. Mais elle se tenait dans un cocon chaud et doux dont l’odeur, des fragrances mâles un peu fauves mêlées de savon et de cuir, était pour elle un parfum envoutant. L’esprit entre rêve et éveil – mais était-ce un simple songe ? – elle se souvint qu’elle s’était endormie la tête contre le torse de Jawaad, retenue sur son lit par un bras autoritaire qu’il avait enroulé autour de sa taille, caressant ses reins jusqu’au creux des globes de son fessier ; mais sans jamais sembler animé par l’idée de profiter plus intimement de son esclave, seulement de ses frissons et de la douceur de sa peau offerte. Elle se souvint qu’elle en avait ressenti un sentiment agaçant de frustration qui lui brûlait le ventre tandis que sa réticence fondait comme si elle ne pouvait plus se justifier. Mais finalement Jawaad avait cessé ses caresses et s’était endormi. Lisa n’avait pas osé bougé et s’était assoupie à son tour.

Il dormait encore et l’avait relâché et poussé un peu sur le côté de sa couche, mais elle avait enfoui son visage entre son épaule et les draps, blottie contre lui. Doucement, et elle ne se mentirait pas de songer qu’elle le faisait à regret, elle s’écarta de son maitre, qui ne bougea pas d’un cil, pour glisser du lit et poser un genou, puis l’autre, sur le plancher de la cabine. A l’autre bout de la pièce dormait Azur, sur une couche à même le sol, emmitouflé sous un épais drap de lin. Lisa eut une moue brève de compassion pour sa sœur de chaine. Jawaad l’avait ignoré toute la soirée ; elle avait dû manger sur le pont au lieu de partager le repas de leur maitre et il ne lui avait permis de revenir dans la cabine que pour aller se coucher.

Mais si Lisa voulait parler à Azur, elle ne souhaitait pas la réveiller. Pas de suite. Avant, elle voulait comprendre quelque chose. Elle se redressa, attrapa doucement sa tunique courte pour l’enfiler dans le même mouvement puis, sans un bruit, elle se glissa vers la porte de la cabine et l’ouvrit discrètement pour sortir sur le pont, refermant derrière elle.

La fraicheur moite de la nuit embrumé la fit immédiatement frissonner. L’ambiance était étrange, digne d’un tableau surréaliste auquel on aurait ajouté un fond sonore fantomatique de cordages vibrant et de métal tintant au vent léger. La vue ne pouvait porter au-delà de vingt mètres, se noyant dans la faible lueur laiteuse d’un brouillard presque palpable. Sur le pont dormaient une cinquantaine de personnes tous abrités sous des couvertures chaudes, fournies par les bons soins de la ville aux réfugiés. Certains n’avaient pu avoir de natte, mais le bois était autrement plus confortable que la pierre froide des quais. Des bruits légers de ronflements et de gémissements se faisaient entendre de temps en temps. Lisa savait qu’il y avait sûrement des gardes de faction sur le quai, surveillant tout événement qui aurait pu alerter qu’un Enragé entrait en crise. Mais avec la brume, ils n’y voyaient pas mieux qu’elle. Elle ne serait pas dérangée, il lui suffisait de rester discrète.

Si elle avait rêvé, rien n’arriverait, mis à part sa déception. Etrangement, elle songea que cela la rassurerait ; elle serait alors ramenée à une certitude banale qu’elle avait simplement imaginé les visions de cette nuit. Bien sûr, elle pourrait s’inquiéter de sa santé mentale, mais cette crainte avait-elle un sens alors qu’elle avait plongé deux fois déjà en pleine démence ? Le Languori, la dernière en date et la plus terrible, avait brisé les murs entre sa conscience déjà abimée et ses démons intérieurs au point d’avoir ravagé son âme, sans qu’elle sache comment elle avait pu en revenir saine d’esprit, si ce terme avait un quelconque signifiant. Faire des rêves qu’elle croyait réels et croire en des chimères seraient un moindre coût, finalement.

Et puis, le fait qu’elle soit bel et bien Chanteuse de Loss ne constituait-il pas une autre véritable folie ?

Lisa ferma les yeux, et se mit à fredonner. C’était imperceptible, à peine un murmure qui n’aurait pu rivaliser avec la musique du vent dans les cordages et les matures de la Callianis. Mais immédiatement, elle retrouva la plénitude rayonnante de ce lien qui l’unissait au Loss. Elle pouvait le voir. Elle parvenait à en suivre les lignes de forces que le métal déroulait à travers le navire depuis ses moteurs à lévitations, heurtant celles, si discrètes mais si rayonnantes des armes à impulsion et jusqu’à la lampe à loss et d’autres instruments dans la cabine de Jawaad. Le monde redessiné par le loss-métal était un bleu aux nuances courant du cyan au safre, en passant par l’azur et l’électrique, fait d’arcs de force électromagnétique dansant dans un mouvement constant, comme une plongée dans les fractales infinies de Mandelbrot. Il redessinait toutes les formes et tous les volumes si clairement, par cette nuit de brouillard que même Ortentia ne pouvait percer, que Lisa aurait pu arpenter le pont sans risque d’y cogner rien, ni personne.

Et c’est ce qu’elle fit.

Dans la tranquillité de la nuit, Lisa arpenta à pas lents le pont de la Callianis, les yeux clos, tout à son doux murmure presque inaudible. Elle passait près de chacune des silhouettes endormies, surlignés par les lignes de force mouvante du loss dansant au gré des fredonnements de son Chant. Et de chaque être vivant sur le pont, tandis qu’elle s’en approchait, elle pouvait voir d’autres lignes fines et pures courir et se mêler aux vagues ondulantes du champ bleuté. Le loss était en fait partout présent, en quantités infimes. Même les lossyans en portaient des traces. Ici et là, un halo plus vif signalait la présence d’un symbiote agrippé à son hôte. Ailleurs, les fines lignes semblaient agitées de soubresauts vifs et débordant de vitalité ou au contraires apathiques et frappées de faiblesse.

Elle voyait. Ça n’avait pas été un rêve ou un délire nocturne. Elle voyait tout, et en s’y attardant avec soin, elle pouvait voir la vie courir dans les êtres endormis sur le pont du navire. Et bien au-delà, si elle s’y essayait, pourrait-elle-même voir tous les quais et leurs occupants en perçant le voile de la nuit et des brumes.

Il y avait quelque chose qu’elle pouvait faire, pour tous ces gens, pour Duncan et son maitre aussi, de ce qu’elle voyait. Orchys avait raison. Même sans rien connaitre à la médecine ou la biologie, ces ondulations et ces soubresauts dans les lignes qui dessinaient chaque individu, elle pouvait les interpréter : elles lui disaient qui était en bonne santé, qui ne se sentait pas bien. Qui avait un symbiote, et dans quel état était-il. Avec le don de Psyké d’Azur, elles pourraient à toutes deux parvenir à savoir qui était malade et qui le cachait de peur d’être déclaré Enragé. Et peut-être ainsi Lisa pourrait-elle découvrir quel motif dans les lignes de force de ses victimes la Rage dessinait-elle ?

Lisa arrêta de fredonner, réalisant que sans le moindre doute elle pourrait recommencer, y compris yeux ouverts, sans que personne sauf un observateur attentif puisse deviner ce qu’elle pouvait faire. C’était quasi invisible. Il était temps de réveiller Azur et de lui raconter. La Psyké lirait forcément entre les lignes et Lisa aurait des difficultés à tout lui cacher. Mais la terrienne espérait que sa consœur saurait garder le secret sur ce qu’elle pourrait deviner.

Comme pour accueillir sa victoire, une faible lueur naissance apparut à l’horizon, parvenant tant bien que mal à percer un peu de la brume nocturne. L’aube se levait. Retournant vers la cabine, Lisa se mit à sourire : oui, c’était une victoire ; un pas – ho, petit certes- mais peut-être bel et bien un pas de gagné vers la liberté.

***

— Hey, laissez-moi ce garçon tranquille, il a fait votre boulot !

Le potier avait de la voix et Thanlan remercia intérieurement les Etoiles de son intervention. Face au colosse, six gardes de Mélisaren le tenaient en joue et ils étaient vraiment très nerveux. La nuit avait été agitée ; ils étaient mal réveillés, ils n’avaient pas vraiment compris grand-chose à ce qui arrivait, avaient suivis des cris et des appels à l’aide, avaient poursuivis des ombres dans une brume à faire jaillir les pires fantômes. Et pour finir par tuer trois hommes armés sans être exactement sûr que c’était une bonne idée.

Et face à eux, il y avait une brute de guerre aspergée de sang, aux allures de géant, quasi bestial dans la faible lueur de leurs lampes-tempête, et qui venait à peine de lâcher des haches ardentes.

Des haches ardentes ! Des armes forgées de titane pur et munis de mystérieuses machineries à loss pouvant faire chauffer leur lame à rouge. On prétendait que celui qui les maniait pouvait fendre tous les aciers et s’attaquer à la pierre. Mais des armes surtout, qu’on disait n’être dans les mains que d’un seul type d’hommes, ô combien redoutés : les terribles Quaetorii, les unités d’élite des légions de l’Eglise du Concile Divin. Et aucun Quaetori ne quittait l’Hégémonie, sauf à la tête d’une armée.

Thanlan n’aurait de toute manière pas rengainé ses haches. C’était le souci : même une fois éteintes, il fallait les laisser refroidir. Elles gisaient au sol, fumantes perdant rapidement leur éclat rougeoyant. Et il leva les bras lentement dans une tentative d’apaisement :

— Vient leur parler, vieil homme ! Je ne suis pas sûr qu’ils vont me croire.

Les gardes ne lâchaient pas leur cible du regard et le guerrier n’allait pas jouer avec leur nervosité. Il se ferait déchiqueter sur pied par leurs balles. L’un d’entre eux, en plus d’être aussi stressé que ses camarades, semblait perplexe. Il regardait le colosse, ses haches, le colosse, l’esprit visiblement en pleine réflexion incrédule.

Le potier approcha d’un pas sûr dans la large rue descendant vers le port, toujours déserte au premier regard mais où nombre de fenêtres et portes étaient entrouvertes sur des spectateurs curieux, souvent mal réveillés, abrités dans la sécurité de leurs masures. A sa manière culottée de s’avancer tromblon à bout de bras, Thanlan ne doutât plus qu’il fut un vétéran. Mélisaren n’avait plus connu de guerre depuis pas loin de vingt ans, croyait-il se rappeler. L’homme avait dû en être et en avait gardé l’assurance des survivants aux champs de batailles.

Et par chance, l’un des gardes, le plus âgé, qui devait approcher la quarantaine le connaissait et immédiatement baissa son fusil en se détendant :

— Akarios ! Avec cette purée de pois, on ne reconnait personne à quinze pas. Baissez-vos armes les autres. Mais toi l’étranger, tu restes où tu es, compris ?

Thanlan afficha un sourire, presque benêt tant il était incongru :

— A tes ordres, garde. De toute façon, je ne compte aller nulle part sans mes haches.

Le reste de la troupe s’exécuta, mais ils ne lâchèrent pas leur fusil pour autant. Au moins le guerrier n’avait plus à supporter d’en fixer la bouche noire et sans fond, ce qui était tout de même lus agréable pour discuter.

— Galadas, clama le potier. Ce gaillard vient de tuer quatre ou cinq ruffians qui ont fait je ne sais quelque mauvais coup, mais ça a couté la vie de deux autres vigiles, à la poterne près de chez moi. Je crois qu’ils ont fait entrer du monde, mais j’ai pas vu grand-chose. Mais pour tout dire, tu devrais remercier cet homme, m’est avis.

Le dénommé Galadas fixa Akarios avant de hocher la tête, mais toujours suspicieux ; il n’allait pas se fier à la parole du vétéran, même s’il lui faisait confiance, sans quelques précautions :

— Je vois. Baurius, Geclaor, vous restez avec moi. Les trois autres, vous reprenez la ronde et vous passez le message à tous les postes de garde, faut qu’on retrouve les pauvres hères qui criaient à l’aide ! Ils doivent se cacher ou être perdus avec ce brouillard !

— J’en ai compté une six ou huit, commenta Thanlan. Enfin, si mon témoignage vous intéresse. Ces spadassins les ont fait entrer mains attachés dans le dos en ligne, sac sur la tête, et les poussait dans le brouillard comme on lâche des férans pour la chasse.

— Des quoi ?

— Des sortes de poules. Pour amuser les nobles, une coutume Athémaïs. Tu vois ce que je veux dire ?

— Oui, je crois. Bon, Akarios se porte garant de toi et je ne vois pas de raisons de ne pas le croire. Mais je voudrais que tu nous montre le… la…

— Le massacre ?

— Oui, et que tu me dises ton nom.

Depuis le début de la discussion, le même homme continuait à dévisager Thanlan avec une moue de perplexité qui ne cessait de grandir pour se changer en crainte qu’on aurait pu sans mal qualifier de superstitieuse. Galadas aboya, agacé :

— Qu’est-ce qu’il y a, ce sont ses haches qui te font trembler comme une pucelle ?

— Mais sergent, justement, réplica le garde qui avait aisément quinze ans de moins que son chef. Les haches ! Sa taille ! Les tatouages à son bras !

— Oui, et quoi, tu vas te décider à le cracher ?!

— C’est Eïm ! C’est le Voyageur !

La réponse de Galadas se traduisit par une tape sans ménagement derrière la tête de son subalterne. Thanlan regarda ailleurs, plus précisément vers le potier, qui haussa les épaules à la moue quelque peu gênée du colosse. Que ce dernier fut le légendaire Voyageur ou pas, Akarios n’en avait cure et de toute manière il aurait rappelé que celui qu’on appelait Eïm était, disait-on, invincible. Et Thanlan, blessé à la hanche, saignait fort bien pour un immortel et se tenait en appui sur une jambe pour soulager son pied endolori. Cela ne ressemblait guère à la description de la sorte de demi-dieu parfois infernal, parfois sanguinaire, parfois encore héroïque, qu’on faisait du Voyageur.

— Arrête de raconter tes sornettes, Blaurius, rajouta Galadas ! Eïm était sans doutes déjà mort que ta grand-mère, qui te bourre le crâne de contes à faire peur, n’était pas née ! Bon… Alors, étranger, quel est ton nom ?

— Thanlan est le nom où on me connait ici, tu pourras demander aux tenanciers du Chien Salé et sans doutes que la capitainerie du port m’aura notée dans ses registres, s’ils ont fait leur travail. Je viens d’un trou perdu de l’Athémaïs si tu tiens à savoir le reste, au fond de la vallée de l’Argas.

— On verra aux détails plus tard, allons voir la poterne.

— Je peux ramasser mes haches ?

Le sergent opina en réponse, tandis qu’il en rajoutait une autre sur le crâne de son jeune subalterne qui avait eu le malheur de faire mine de protester. Le guerrier ne commenta pas en ramassant avec précaution ses armes. De tout manière il aurait confirmé le soupçon de Glaurius que personne ne l’aurait cru ; il avait déjà vécu la même scène, plusieurs fois. Et puis il se passait très bien de la célébrité, la sienne n’allait pas toujours de pair avec de bons accueils.

Quelques pas plus loin, et alors que le jour se levait, offrant un début de lumière rasante qui chassait la brume, Galadas, accompagné de Thanlan, de ses deux gardes et du potier se retrouvait face au spectacle de désolation de la farouche bataille. Il planta avec assurance ses poings sur ses hanches, ordonnant à ses gardes de chercher d’éventuels survivants. Mais intérieurement, il n’en menait pas bien large : c’était la première scène de bataille aussi violente sur laquelle il posait les yeux, lui qui en général traitait au pire les règlements de compte au poignard ou au sabre.

Thanlan pointa du doigt les deux gardes morts au pied des escaliers menant de part et d’autres de la poterne au chemin de ronde de la muraille :

— Voilà, c’est celui de gauche que j’ai vu tomber, il était déjà mord quand je suis arrivé. Bon… en plus j’étais un peu bourré… Et j’ai vu ces gaillards encapés faire entrer des prisonniers à la queue-leu-leu en m’approchant. Je me suis dit que je n’allais pas laisser cette bande d’égorgeurs faire sans leur expliquer qu’on occis pas sans conséquences et tu imagines la suite.

— Et tu sais ce qu’ils faisaient, questionna Galadas ?

— Ha non, je n’ai pas trop pris le temps de demander ! Ils étaient armés comme des cataphractaires. Je me suis surtout soucié de rester en vie et les empêcher de filer.

— Tu as fait ça… tout seul ?

— Presque, intervint Akarios ! Je suis juste venu filer un coup de main quand j’ai été sûr que ma femme et mes gosses ne risquaient rien, mais ce grand gaillard était déjà dans le tas à mouliner de ses haches ardentes comme un diable jailli des abimes !

Galadas opina, et fixa le colosse qui le forçait à tendre le cou et lever la tête tant il était grand et vaste :

— Et tes haches ?… Je ne connais que les meilleurs officiers de l’Hégémonie pour avoir des armes ardentes.

— Eh bien, si tu tiens à savoir comment je les ai eus, je veux bien te raconter, sergent. Mais croit-tu que ce soit le plus urgent dans l’immédiat ?

— Tant que cela ne me réserve pas de mauvaise surprise, ça peut attendre.

Le second des gardes de Galadas s’était approché du passage taillé dans le rempart, enjambant les cadavres pour se pencher sur eux. Après quelques examens, il se redressa, interrompant la discussion de son chef :

— Hé, il y en a un en vie, sergent !

— Ça doit être celui que j’ai touché, commenta Akarios. J’étais pas sûr de l’avoir tué mais comme il ne bougeait pas…

Le spadassin était bel et bien vivant, mais guère plus. Il était inconscient et la balle du tromblon du potier avait fait une vaste plaie jusqu’à l’os qui saignait abondamment, ce que fit remarquer Thanlan, qui s’était avancé avec le sergent. Celui-ci, en guise de réponse, détacha un garrot de sa ceinture pour s’activer avec art. Le potier vint d’ailleurs prêter main-forte et Thanlan s’y mit aussi. Glissant ses haches maintenant refroidies dans leur étui, il attrapa le malfrat pour le soulever sans trop d’effort, bien qu’il lâcha un grognement :

— Hey, sergent ; Galadas ! Tu as l’air de savoir rafistoler un peu, alors une fois que je t’aurais déposé ce paquet où tu voudras, je ne serai pas contre tes services.

L’homme opina avant d’ajouter en aboyant :

— Hé vous deux, relayez ce guerrier, je crois qu’il en a assez fait. Et désignant le fardeau blessé dans les bras de Thanlan : Vous m’emmenez ça à la capitainerie et faites-le soigner. Et vous restez vous assurer qu’il est soigné ! Un mort, ça ne parle pas ! Thanlan, suit-moi. Je dois d’abord voir où en sont mes hommes, tu tiendras le coup ?

Le colosse lâcha un sourire entendu. Mis à part sa gène évidente et le sang qui coulait encore faiblement de sa plaie au côté, il semblait n’en souffrir en rien. Il tendit le spadassin inconscient aux deux gardes, qui eurent un peu plus d’efforts apparents à faire que lui pour porter le corps :

— J’ai survécu à quelques guerres. Ça va, j’ai de quoi patienter avant que cela ne rende ma vie compliquée.

Le sergent se tourna vers Akarios et sa pétoire que le vétéran ne lâchait pas :

— Merci mon ami. Tu en as assez fait et je me souviendrais de venir te remercier et saluer ta famille. Mais tu peux retourner près des tiens.

Le vieux potier répliqua, désignant tous les corps d’un mouvement de tête :

— Ma maison est à côté. Je vais rester dans le coin, sinon le temps que tu reviennes, tous les vagabonds et coupe-jarret d’ici au port auront pillé jusqu’à la dernière botte. Mais ne traine pas à m’envoyer du monde ! J’ai de l’ouvrage qui s’accumule.

Thanlan rajouta :

— Merci de ton aide, vieil homme. Quand tout cela sera réglé, fait-moi le plaisir d’accepter de partager une bière avec moi.

— J’y compte bien, gamin ! Soit prudent.

Quelques instants plus tard et deux rues plus loin, Thanlan suivait Galadas qui remontait la Terrasse des Muraille vers les remparts et la porte principale de la Haute-ville, à la recherche de ses hommes. Nonchalamment, le soleil jaune de Loss, suivi de son petit frère à l’éclat d’une étoile en plein jour, entamait sa course dans le ciel, donnant le signal aux citadins de se lever et vaquer à leurs corvées matinales.

Mais très vite, Galadas remarqua qu’il y avait trop de monde dehors ; des attroupements anxieux d’hommes et des femmes s’interpellaient en demandant ce qui se passait. Certains s’armaient de toute évidence contre un danger encore invisible. Et c’est Thanlan qui alerta le sergent sur des cris dans une rue transversale :

— On se bats, là-bas !

— Foutrepute, que se passe-t-il encore ?

Les deux hommes foncèrent vers la rue, criant aux curieux amassés devant eux de faire place, Thanlan ajoutant le geste à la parole en poussant la petite foule comme s’il écartait des herbes hautes. De plus près, l’évidence des sons d’une mêlée enragée mettait les nerfs du sergent à rude épreuve. Et quand il parvint devant la scène, il se figea si brutalement que Thanlan le percuta. Ce dernier n’eut qu’un commentaire devant le spectacle.

— Ho misère…

Et il attrapa ses deux haches sans hésiter pour s’avancer, laissant Galadas sidéré par le spectacle. Devant eux, deux des hommes du sergent luttaient farouchement au corps à corps face à trois quidams hurlants et semblant pris de frénésie meurtrière, si démente que l’un d’entre eux continuait ses assauts en piétinant ses propres intestins se répandant sous lui depuis son ventre ouvert. Ce qui figeait Galadas était autant l’horreur de la scène, que la soudaine idée qui venait de s’imposer à lui : ce que les spadassins avait fait pénétrer de nuit dans la ville, c’étaient des Enragés !

Poussant un cri de colère soudaine à l’idée que des hommes soient assez monstrueux pour s’en prendre ainsi à sa cité, il dégaina son sabre et fonça dans la mêlée, emboitant le pas à Thanlan.

L’échauffourée ne dura guère. Mais elle marquerait le sergent à jamais.

***

Azur ne dormait plus quand Lisa l’avait rejointe. La psyké avait senti le vent frais entrer dans la cabine ; elle s’était levé pour suivre sa consoeur de loin et avait observé ses agissements sur le pont. Bien sûr, elle avait vite compris qu’elle Chantait, aussi silencieux fut son Chant. Mais même de loin, quelque chose d’aussi unique ne pouvait être cachée à Azur qui peut tout lire des gens qu’elle observe. Elle se demandait quel était le but de cette expérience, mais le sourire de paix de Lisa tandis qu’elle s’y prêtait l’avait ému et elle avait donc patienté jusqu’à ce que cette dernière revienne, pour lui avouer sans s’en cacher qu’elle l’observait depuis un moment.

Le soleil matinal chassait enfin la brume ; encore timidement certes. Il était très tôt. Mais il dardait des rayons chauds et bienvenus pour chasser l’humidité de la nuit. Assises toutes deux sur le bastingage du pont arrière tandis que l’équipage et les réfugiés commençaient à se réveiller, les explications de Lisa ne prirent que peu de temps.

— Tu penses alors que tu ne rêves pas, mais que tu discutes avec une sorte de fantôme d’Orchys enfermée dans le médaillon de notre maitre… Et tu es persuadée que tout cela est vrai parce que tu as essayé d’appliquer ses leçons et que cela fonctionne. Tu sais que… que je sais que tu y crois et dit la vérité, Anis. Mais cela reste une histoire folle.

— Oui, mais tu… tu sais lire la vérité sur le visage des gens ! Tu sais bien que je n’invente rien.

— Tu es terrienne… j’ai du mal à lire les pensées sur ton visage. Je sais que tu n’invente rien, mais cela pourrait être des rêves auxquels tu crois.

— Azur, S’il… s’il te plait, croit-moi. Je… je peux dire qui est malade, je pourrais dire qui devrait être examiné par les médecins et qui est en bonne santé. Tu… tu m’as dit que les Enragés cachent toujours qu’ils sont malades, parce qu’ils savent tous que cela peut les condamner à mort. Toi tu sais quand les gens mentent et… et moi je pourrais te dire s’ils sont malades. Nous pourrions aider Duncan…

Azur fixa Lisa un moment, la détaillait de ses yeux bleus, attentive et perplexe, mais de plus en plus souriante au fur à mesure de son observation. Son sourire finit par être rayonnant et elle se pencha pour poser un baiser sur le front de Lisa :

— Il y a en tout cas une chose de vrai : tu y crois dur comme fer et cela te rends heureuse, fière, plus forte. Alors, allons préparer le petit déjeuner de notre maitre et ensuite, nous irons faire la démonstration de ce qu’une Psyké et une Chanteuse de Loss peuvent réussir ensembles.

Lisa rougit avec un sourire d’espoir :

— Tu y crois alors ?

Azur lâcha un rire tendre :

— Non, je n’y arrive pas, cela ressemble trop à un conte. Mais toi… je crois en toi…

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4 pensées sur “14- Chaos

  • 18/04/2016 à 5:42
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    Waouh ! Toujours aussi extraordinaire, Axelle, bises !

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    • 18/04/2016 à 5:55
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      Vi mais toi tu adore de base rhooo !

      Merci 😀

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      • 18/04/2016 à 5:57
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        Oui, mais à chaque fois je franchis un nouveau seuil dans l’émerveillement !

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        • 18/04/2016 à 5:59
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          Ha bha ?… Ca me touche, et m’étonne aussi, mais merci, vraiment !

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