17- Le regard

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(avertissement : contenu explicite. Ce chapitre a été co-écrit avec Emilie Latieule)

Elle le fixait, exempte de la moindre once de peur, sans détourner le regard. Elle paraissait statuaire, sans jamais cligner des yeux. Leur éclat, leur bleu à la fois si clair et trop lumineux, presque électrique, deux taches d’azur froid sur la chaleur de sa peau hâlée le plongeaient en transe. Enfin, elle cilla lentement, parfaitement consciente de la puissance attractive d’un si inoffensif mouvement, si négligeable, finalement. Mais irrésistible. Il savait qu’elle usait de ses armes pour le séduire et qu’elle y était experte. Il aurait pu même citer par le menu le fil de toutes les ruses qu’elle pourrait employer pour atteindre directement à sa luxure et lui faire perdre pied. Il n’avait même pas l’excuse de ne pas être au fait que de telles femmes, conditionnées et dressées à cet art de la volupté et de la perdition, étaient un danger mortel pour tout homme d’honneur ; ce dernier se devait de s’imposer la sagesse de les éviter.

Mais c’était peine perdue. Il la voulait ; maintenant. Les barreaux de fer entre elle et lui se muaient en un insupportable obstacle. Saisissant impatiemment le trousseau de clef tenu à bonne distance des prisonniers, il fit jouer la serrure de la porte de la cellule, attirant l’incompréhension avinée du plus proche des geôliers qui fit mine de s’approcher pour s’enquérir de ce que souhaitait le Légide de Mélisaren. Sous le regard hypnotique et brûlant de la captive qui semblait se jouer autant de la situation qu’elle se moquait des conséquences, ce dernier foudroya le taulier aviné, d’un regard qui ne souffrait aucun commentaire. Ce dernier décida de s’occuper de ses affaires sans demander son reste.

Zaherd revint à son obsession après cette agaçante interruption, réalisant que, pendant un instant, l’idée l’avait belle et bien hanté de prendre cette fille à même le sol sale et froid de la cellule. Elle ne bougea d’un pouce quand il ouvrit la grille, le fixant toujours. Ni sourire, ni la moindre moue qu’il eut pu traduire en une émotion, sauf ce regard intensément sensuel, qu’il eut décrit comme une braise ardente et pourtant glacée par l’absence de toute crainte. Le cœur froid d’une beauté irradiante, de sa chevelure noire jusqu’à la finesse de ses chevilles au dessin félin.

Pourtant, à l’instant, elle n’était, et de loin, pas au meilleur de ses apparats. Après des jours passés entre les quatre murs étroits de cette cellule sans commodités, elle était hirsute et sale, la soie translucide du court débardeur qui voilait à peine ses seins lui collait à la peau. Son pagne était dans le même état et, bien entendu, elle sentait un mélange immonde de musc et de fosse d’aisances, la puanteur qui finissait par adhérer à tout ce qu’on pouvait enfermer dans ces geôles. Zaherd décida qu’elle nécessitait un bain. Nulle réelle compassion dans son impulsion, mais le désir de profiter de cette esclave tout son saoul et dans les plus plaisantes conditions, fut-il nécessaire de patienter. Et c’était sans doute un bien : il aurait peut-être le temps de se reprendre bien qu’il n’ait nullement l’intention de renoncer à satisfaire son désir qui lui mordait maintenant l’entrejambe et lui embrasait le souffle.

Il attrapa le poignet de la fille, brutalement. Elle eut un geste de recul son regard prenant un air de défi. Il aboya :

— Suis-moi, et n’essaye pas de résister.

Sonia ne répondit qu’un sourire ravageur et malsain. Elle se laissa guider par le Légide, non sans résister de petits coups rebelles ; elle n’essayait nullement une bravade, bien futile dans ces lieux, mais seulement de réveiller et agacer la virilité et l’instinct dominateur du militaire. Elle lâcha un soupir lascif, se cambrant dans son jeu de dupe avec l’officier. Elle ignorait où il la menait, mais nullement pourquoi. Et elle en profiterait à foison.

Zaherd l’entraîna dans les couloirs de la caserne jouxtant les prisons de la capitainerie dont il était le chef incontesté. Sans se préoccuper des quelques regards tombant sur lui, mais surtout sur son étrange et fascinant fardeau qui se laissait guider en mimant de manière fort convaincante la rébellion et la fatigue, il déboucha sur la vaste cour d’exercice que Sonia avait entrevue à son arrivée, avant d’être jetée dans sa cellule. Mais bien sûr, Zaherd ne se dirigeait pas vers les portes d’enceinte de la capitainerie. Tirant toujours l’esclave sans ménagement, il prit la direction de la grande bastide qui dominait la cour sur une terrasse plantée de jardins potagers et d’arbres fruitiers, elle-même à l’ombre des murs du vaste palais de l’Agora. Sonia comprit rapidement que les lieux étaient sa demeure, ce que les réactions nerveuses et serviles des serviteurs à l’arrivée de leur maître lui confirmèrent.

Le regard azur de l’esclave ne quittait pas le dos du Légide qui la traînait derrière lui, notant pourtant dans les moindres détails les couloirs et la circulation des lieux. Les appartements débordaient d’une forme de richesse propre aux officiers vétérans de guerre ; partout trônaient trophées et œuvres d’art que Sonia reconnaissait sans hésiter comme le fruit d’années de tributs et de pillages. Un petit sourire malsain se dessinait à peine à ses lèvres quand Zaherd la propulsa sans ménagement dans le bassin de la salle des bains après avoir passé un rideau fermant l’entrée de la pièce surchauffée. Sonia se laissa aller sans marquer de résistance alors qu’elle chutait dans l’eau. Elle laissa l’onde la submerger avec délice avant qu’elle ne se redresse pour face à cet homme dominateur qui aiguisait son envie de jouer. Debout, elle le toisa de toute sa hauteur, arrogante alors même qu’elle devait pourtant relever la tête, pour poser son regard licencieux sur lui.

Zaherd sentit monter une brusque colère. Comment osait-elle avoir une telle audace ? Cette assurance odieuse qui se dégageait d’elle était un défi dont il ne pouvait se détourner et elle allait en sentir passer le prix.  Il la mâterait comme il avait maté les plus orgueilleuses esclaves et elle ramperait comme toutes les autres à ses pieds pour le supplier.

— Lave-toi, tu empestes !

Le ton était sans appel, rude et violent ; une caresse pour Sonia qui en éprouvait un plaisir au frisson. Sans pudeur aucune, elle ôta les étoffes salies et trempées qui ne voilaient plus rien de ses formes pour les jeter sans un regard sur le carrelage de la salle des bains. Ses mains commencèrent alors à louvoyer sur son corps alors qu’un soupire envieux s’échappait de ses lèvres entrouvertes. Elle sentait le désir brûler son corps et elle n’était pas seule ; le Légide avait le visage presque cramoisi et la chaleur des lieux n’en était en rien la cause. Il aboya un ordre sec à la voix agacé :

— Je t’ai ordonné de te laver, pas de te caresser !

En guise de réponse, un soupire de plaisir s’échappa de la bouche envieuse de Sonia alors qu’elle achevait d’enfoncer encore un peu ses doigts au sein de son entrejambe avant de les ôter avec une lenteur savante. Puis dans un mouvement époustouflant de sensualité, elle se détourna pour rejoindre le bord du bassin, où se trouvaient brosses, huiles et savons.

Zaherd se sentait de plus en plus à l’étroit sous ses braies alors qu’il détaillait cette femme si fascinante et désirable. Alors qu’elle se lavait et pouvait enfin évacuer toute la puanteur qui adhérait à sa peau, le Légide entreprit de défaire boucles et ceintures et se dévêtir pour la rejoindre dans le bassin, tentant d’afficher la contenance d’un homme dominant ses pulsions. Mais ses gestes trop frénétiques le trahissaient totalement. Il claqua des doigts vers Sonia et la vit alors dessiner un sourire à ses lèvres. Il se demanda très franchement s’il devait s’en féliciter ou en prendre peur. Et il croisa son regard ; des yeux dénués de crainte. En y songeant, jamais il n’avait croisé une esclave pareille. Tout autant qu’elles étaient, elles apparaissaient peu ou prou hantées par la peur, la crainte du Maître et de son pouvoir ou des conséquences de sa déception. Mais chez elle, cette appréhension n’existait pas. Elle n’avait aucun doute, ce qui le troublait encore plus et qui nourrissait d’autant son désir.

Sonia délaissa huiles et savons à l’ordre muet du Légide pour s’en approcher, détaillant son corps musclé et balafré d’autant de guerres que d’efforts, se passant légèrement la langue sur les lèvres. Elle se pencha dans l’eau chaude pour s’agenouiller, avant de venir poser ses mains délicates sur les chevilles du vétéran. Lentement, elle vint caresser la peau de sa jambe de sa joue, sentant le dessin de ses muscles, remontant inexorablement vers sa virilité au garde-à-vous. Se redressant un peu après un coup de langue gourmand, Sonia vint à l’assaut du sexe offert à ses appétits, le faisant glisser entre les lèvres, coulisser dans sa bouche pour le sucer pleinement. Lâchant un grondement bestial, Zaherd ne put résister à l’attraction et d‘une main ferme saisit la chevelure d’ébène de l’esclave pour imposer le rythme qu’il souhaitait, s’imaginant la diriger et s’imposer à elle. Il sentait ses lèvres prendre possession de son membre et il l’enfonça encore plus profondément dans sa gorge. Il en dégustait la sensation experte ; par les Haut-Seigneurs, c’était une jouissance. Mais cela allait trop vite, il sentait monter la libératrice pression de l’extase. Il n’était pas question qu’il cédât à dominer les attentions de cette esclave ; c’était à lui d’imposer le rythme.

D’un mouvement violent, il écarta la tête de la fille à l’instant où il épancha tout son plaisir sur son visage. Souhaitant la salir, il se délecta du spectacle, d’autant plus quand il la vit se passer la langue les lèvres avec une gourmandise animale. Il lui ordonna de s’essuyer le visage des mains et de lécher ses doigts, s’imaginant avec un plaisir conquérant l’humilier. Mais Sonia y prit au contraire un délice qu’elle afficha outrageusement, le fixant toujours de ses prunelles d’azur. Elle le défiait encore, ce qui ne fit qu’exciter d’autant plus Zaherd. Il l’attrapa de nouveau par les cheveux sans douceur, pour la tirer hors du bain et la plaqua contre le mur, lui écrasant le visage contre le marbre. Sonia lâcha un gémissant douloureux empreint d’un plaisir non dissimulé. Du pied, le Légide lui écarta les jambes avant de s’enfoncer d’un mouvement sec du bassin. Il voulait la dominer, la posséder et la prendre comme un animal. Définitivement dévoré par la sensualité de cette esclave, il allait la chevaucher, ici même, et la faire hurler de plaisir jusqu’à rameuter sa maisonnée entière.

Le Légide ne se préoccupa aucunement que le marbre parfois rugueux du mur puisse être inconfortable pour la femme qu’il prenait avec force. Sonia se laissait emporter sans retenue à son plaisir : elle n’avait ni barrière ni la moindre limite morale qui puisse la freiner quand elle se faisait baiser aussi violemment et bestialement. Bien au contraire, elle en jouissait de tout son être et elle profitait alors entièrement de l’extase que lui procurait celui qui s’imaginait à ce moment la posséder.

Elle sentit l’homme passer d’entre ses cuisses, délaissant son intimité, à entre ses fesses et son plus étroit orifice. Elle ne retenait en rien ses cris de plaisir qui alarmerait sûrement bel et bien quelques serviteurs des appartements du Légide.  Ses mains plaquées contre le mur, ses ongles griffaient la pierre. Elle exultait de plaisir à le sentir en elle, s’enfoncer sans douceur dans son bas-ventre, coulisser entre ses fesses dans un grognement de fauve. Zaherd s’imaginait être maître de la situation, la posséder et la dominer, lui faire mal même. Cette illusion que Sonia encourageait dans sa jouissance était un autre plaisir dont elle se délecta encore plus alors qu’il jouissait pour la troisième fois dans le creux de ses reins.

L’éducatrice qui exultait encore fut soudain libérée de la brutale emprise du Légide quand ce dernier chancela, souffle coupé. Éberlué, sous la stupeur de tant de plaisir consécutif, il réalisait son âge, même s’il portait un symbiote choisi sur mesure pour nourrir sa vigueur guerrière. Il en avait bien trop demandé à son cœur pour ne pas le payer d’une brutale faiblesse et, s’il parvint à faire les quelques pas vers le banc qui longeait le bassin des bains, il s’y effondra en devant céder toute fierté.

Sonia se décolla du mur dans un mouvement lascif, droite et altière, rayonnante de luxure. Elle était endolorie en effet ; l’homme n’y avait pas été de mainmorte. Mais cette douleur n’était pour elle que le prolongement d’un plaisir dont elle se remémorerait toutes les sensations pour en prolonger l’extase. C’était la malédiction des Languirens, de pouvoir jouir même dans la souffrance, de le rechercher, même ; au point de ne pouvoir se refuser à aucun homme. Cependant, Sonia en acceptait le fait avec autant d’évidence qu’elle admettait la nécessité de respirer. Quant à l’incapacité prétendue des Languirens à se refuser aux hommes, elle était la première à rire de cette prétention et en démontrer l’inexactitude, du moins avec elle.

—  Qui t’a dit de bouger ? Je n’en ai pas fini avec toi !

Zaherd tenta de se redresser, mais ses jambes étaient tout autant vidées de force que sa virilité de substance, et il ne pouvait pas tromper l’esclave qui le regardait batailler en vain. Elle pencha la tête de côté et leva un sourcil circonspect, voilant sa déception que le jeu en finisse si vite à son goût. La faim la tenaillait encore et il en aurait fallu bien plus pour l’assouvir.

—  Je ne compte pas m’enfuir, maître… mais je crains que la bataille ne soit finie, non ?

La pique était accompagnée d’un sourire carnassier, littéralement narquois. Zaherd en eut le feu au visage d’agacement, l’effronterie de cette fille n’avait aucune limite : même après lui avoir montré qui était le maître, elle jouait encore. Il alla pour se redresser, cette fois avec la sérieuse envie de rosser l’impudente, quand apparut au rideau de la salle de bain une femme d’une trentaine d’années à la chevelure châtain, dont la tunique modeste, qui s’arrêtait au-dessus du genou, signalait plus efficacement encore que son collier de fer scellé son rang d’esclave. Prudente, elle fit tinter les clochettes pendues au chambranle de l’entrée des bains pour signaler sa présence, qui fut accueillie par un « quoi ?! » brutal du Légide.

—  Maître, je vous supplie de pardonner mon intrusion… madame votre femme m’envoie… prendre nouvelles de vous, maître. Elle s’est alarmée des… heu… des cris…

Zaherd balança une série de jurons en chassant l’esclave, toujours en train de tenter de reprendre contenance. Sonia resta immobile quant à elle, souriant de toutes ses dents dans une grimace inquiétante. Elle y aurait été encline, elle aurait éclaté de rire à la face du vétéran. Mais non seulement n’était-ce pas dans sa nature, qu’elle voyait aussi l’opportunité de profiter de l’homme aussi outrancièrement qu’elle le pourrait. Car, elle n’en doutait pas une seconde, il ferait désormais tout pour garder l’esclave qu’elle était pour lui ; l’éducatrice conclut amusée que ce serait une agréable distraction en attendant le moment où Damas pourrait enfin venir chercher la chercher. Ce qui adviendrait au face à face entre son maitre et le Légide lui arracha un frisson de délice pervers.

***

Jawaad se pencha sur elle, venant fixer ses yeux. Fascinée, aussi craintive que confiante, son regard était semblable à un lac aux eaux de jade brillant, d’une profondeur à s’y noyer. Des yeux, si verts qu’ils en semblaient d’une lumineuse pureté, devenaient une beauté rare que tout homme convoiterait. Il en conçut une profonde satisfaction. Elle lui appartenait, et bien plus que par la simple légitimité qu’elle fut son esclave et sa propriété. Avançant encore son visage, avec une lenteur assumée, tandis qu’elle n’osait un mouvement, il pouvait voir ses narines frémir pour happer son odeur ; sa proximité enivrait ses sens, et ses pupilles se dilataient en trahissant le désir qui maintenant envahissait son esprit et son corps.

Jawaad huma à son tour. La fragrance de la petite terrienne, totalement nue, était un mélange suave et sucré, rendu subtilement floral par l’action du symbiote qu’il avait lui-même implanté à sa chair. L’Ambrose s’était lié à l’organisme de la jeune femme avec aisance et modifiait désormais toute sa chimie, la préservant du temps et des infections, la rendant infertile et faisant de son odeur corporelle un parfum subtil et d’autant plus enivrant que son désir venait s’y mêler. Cela eut sur le maitre-marchand l’effet d’une puissante décharge érotique, s’imposant à son être pour en dévaster les barrières. Il en adora la sensation, qu’il contint pourtant. Malgré la pression à son ventre, rendant étriqué l’espace où sa virilité enflait rapidement, il n’avait pas coutume de céder au désir sans le dominer.

Mais ces yeux si verts, ce regard enivré et si attentif alors qu’elle le fixait, immobile, et prisonnière sous le corps de son maitre penché sur elle ; elle ne le suppliait pas, et Jawaad conclut qu’elle n’aurait pas songé à lâcher un gémissement ni même un soupire de désir. Il attrapa son bras droit, pour le tirer au-dessus de sa tête, avant de faire de même avec l’autre, retenant ses poignets. Ils étaient si fins que sa main se refermait entièrement sur eux. Elle frissonna en se mordillant la lèvre, se cambrant dans un lascif mouvement de serpent qu’elle ne put retenir. Jawaad songea brièvement que Sonia en avait fait une bien étrange Languiren ; elle n’avait aucune idée du pouvoir de séduction que pouvait abriter son corps et son instinct au plaisir et à l’abandon et pas une once de la conscience de sa féminité.

Jawaad s’approcha encore, souffle contre souffle, frôlant ses lèvres, fixant son regard fasciné dont le jade s’ouvrait sur une profondeur sans fin. Elle osa enfin bouger vraiment, repliant doucement sa jambe nue qui, dans un mouvement lascif caressa celle, couverte de ses pantalons, du maitre-marchand. Elle vint l’instant d’après chercher ses lèvres. Jawaad accentua brutalement la pression à ses poignées et l’embrassa à pleine bouche, lâchant un grondement sourd de plaisir. Sa salive était sucrée, parfumée comme la fragrance florale de sa peau. Il pouvait sentir le corps de son esclave s’électriser dans un élan violent de passion, enflammant ses propres sens jusqu’à embraser une luxure littéralement douloureuse qu’il ne pourrait laisser inassouvie. Il grogna encore, achevant de terrasser Lisa dans un baiser puissant avant de se redresser brutalement, l’entrainant avec lui en tirant ses poignets joints.

— Que veux-tu ?!

Il avait aboyé la question avec une voix sombre. Elle avait les yeux noyés de larmes naissantes de plaisir et d’émotions mêlés. Elle ne répondit que par une moue de surprise sur son visage empourpré, transcendé par le désir. C’était si évident que la question lui paraissait incompréhensible. Il répéta : que veux-tu ?!

Elle balbutia, la voix suave et hésitante :

— Vous…vous, mon maitre.

Jawaad répéta encore sa question, le regard noir. Même dévoré par la faim de luxure grondant dans ses entrailles, il restait pareil à lui-même… ou tout du moins parvenait à donner le change. Lisa hoqueta, perdue et tremblante ; difficile de savoir si c’était de désir ou de peur. Deux larmes coulèrent de ses yeux si verts et elle dut s’y reprendre à plusieurs fois avant de répondre :

— Je… je vous veux. Je voudrais… s’il vous plaît, mon maître… Je… Prenez-moi…

Jawaad hocha imperceptiblement la tête :

— Alors, prouve-le-moi.

Jawaad regardait intensément son esclave, détaillant les réactions de ce frêle corps pris à l’étau du sien. Lisa ferma les yeux pour refouler l’angoisse qui venait se nouer, comme un serpent à son ventre alors que le désir la dévorait. L’odeur de son maitre l’enivrait, l’envie la tiraillait ; mais même en train de brûler, elle lutta encore un instant – elle n’aurait même pas su expliquer pourquoi – avant de réussir à lâcher prise. Elle se cambra, venant presser son ventre contre celui de son amant, sa poitrine contre son poitrail, laissant échapper dans un souffle un soupir de désir. Son corps frissonna un instant alors qu’elle tenta vainement de libérer une de ses mains prisonnières de la poigne de Jawaad. Elle devrait faire sans. Elle releva légèrement la tête pour tendre son cou, venant déposer de doux baisers timides, mais débordant d’envie sous le menton de cet homme autoritaire et possessif, cet homme qui prenait désormais tellement de place dans son cœur.

Sans un geste pour aider son esclave, Jawaad ne quitta Lisa pas du regard, observant par quels artifices elle allait lui prouver l’étendue de son désir ; bien que ce fut inutile, son corps tout entier l’exprimait pour elle. La petite terrienne gémit plaintivement de frustration alors qu’elle était à nouveau ébranlée par des tremblements de frustration. Sa cuisse se pressa contre celle du Maitre-marchand, son pied venant caresser sa jambe. La passion se muait en frustration, jetant à bas ses dernières réticences, la rendant fébrile.

Soudain elle se sentit soulevée brutalement par la poigne vigoureuse de Jawaad, pour atterrir sur le ventre, ses poignets toujours emprisonnés par la main puissante de son maître. La retenant ainsi, il entreprit de sa main libre de se défaire de son kilt et de ses braies, tandis que Lisa ne pouvait retenir les ondulations lascives de son corps qui appelait de toutes ses forces à l’extase.

Une fois libéré de ses vêtements, ce qui laissa encore à Lisa le temps de goûter tout à loisir la faim d’une frustration de plus en plus avide, Jawaad glissa sa large main au creux des reins de son esclave. Lui imposant sa présence, il caressa la naissance de sa croupe, relevant sans s’en soucier l’impressionnante différence de carrure entre la terrienne et lui.  Il pouvait sentait la peau de Lisa s’éveiller et vibrer sous sa paume, l’appelant à venir en consommer les délices sans attendre. Mais il chassa la faim qui le pressait de cesser ces préliminaires. Il avait tout son temps et la douceur nacrée d’une jeune femme à sa merci à explorer pour en faire surgir tous les plus intimes désirs. Il promena sa main sur les globes de son fessier, jusqu’à l’arrière de ses cuisses, redessinant ses formes, profitant de tous les secrets de sa chair, parcourant sa silhouette chétive soumise à ses moindres gestes.

Pour Jawaad, la petite esclave devenait un jouet adorable d’intense sensibilité, faite de gémissements et de tremblements de plaisir.  Pour Lisa, c’était une forme terrifiante et irrésistible de torture. Sous la caresse de son maître, elle perdait tout contrôle : il n’y avait plus une once de son esprit capable de résister à tant d’ivresse, même pas une bribe de ses pensées pour s’en détacher. Ce qui était sans doute le plus angoissant -ou merveilleux, elle ne pouvait plus différencier ces deux concepts- résidait dans son impossibilité de comparer ce qu’elle ressentait avec tout ce qu’elle avait pu vivre auparavant. Lisa avait donné sa virginité dans les bras d’elle ne savait plus qui, alors qu’elle avait à peine quatorze ans, et elle ne comptait plus le nombre de fois où elle avait employé l’avidité des mâles à son corps pour payer sa drogue. Des enlacements vécus sans une once de passion ni le moindre sentiment, du moins pour elle ; sauf celui du manque de sa dose. Même pour le premier, maladroit et empressé, elle n’avait guère eu souvenir que le sexe ait eu vraiment d’intérêt en soit. Un plaisir fugace et fade, c’était tel qu’elle le décrivait.

Et puis, il y avait eu ces semaines au fond des caves sombres et des cages de Batsu et ses tortures dans le seul but de jouer un tour en se servant d’elle comme d’un objet brisé. Et pour cela, il avait tout fait. Lisa avait fini par assimiler le sexe à la souffrance, le contact charnel à la terreur, l’odeur des mâles à la panique. C’était encore en partie le cas. Du moins le croyait-elle, et que le Languoiri n’y aurait jamais suffi. Mais elle se trompait. Elle le réalisait, désormais : jamais elle n’aurait pu imaginer ressentir un tel plaisir par le simple contact d’une main sur son corps.

Inconsciemment Lisa entrouvrit les jambes, creusant ses reins pour offrir son intimité, appelant la caresse de son maître. Jawaad joua encore avec elle de longues et intenables minutes à lui arracher d’autres gémissements et contorsions sensuelles, avant de venir engouffrer sa main. Elle en retint un immédiat cri de plaisir.  Le Maitre-marchand glissa un doigt dans le lieu humide et brûlant, arrachant à son esclave, pour sa plus grande satisfaction, un long souffle d’extase et de supplique mêlées. Jawaad, qui aimait à contrôler sans pitié la jouissance de ses esclaves fut généreux, laissant Lisa aller au bout de son premier orgasme. Pour le moment, il était curieux de la découvrir et plus intimement la connaître. Ce qu’il constatait lui convenait particulièrement. Même si elle restait une bien étrange Languiren, peureuse des hommes et des contacts intimes, Sonia avait particulièrement bien travaillé à la conditionner et la sculpter en dédicace au Maitre-marchand, telle qu’elle l’avait souhaité. Et il en tirait profit, pour son plus grand plaisir : Lisa brûlait et n’était déjà plus que sensualité alors même qu’il n’avait presque rien entrepris.

Lentement, Jawaad écarta les jambes de son esclave, glissant sa main vers l’intérieur de ses cuisses, alimentant encore d’autres réactions érotiques sans équivoques, avant de la surplomber à nouveau. Lisa voulut tourner la tête, tenter de capturer le regard de son maitre, mais celui-ci le lui interdit, tirant sur ses bras pour l’immobiliser face contre le lit.  Aveugle, les mains emprisonnées, elle sentit alors Jawaad presser son érection conséquente contre ses fesses, lui arrachant à nouveau un geignement plaintif de désir, creusant les reins pour l’accueillir. Mais encore une fois le maitre-marchand fit cruellement durer le plaisir. N’en supportant pas plus, Lisa s’écria, suppliante :

—  Faites-le ! Par pitié… pre… prenez-moi !

Jawaad répondit d’une voix sourde, autoritaire :

—  Il manque quelque chose.

La terrienne manqua de sangloter ; ses mots tremblaient :

—  Mon maître ! Je… je vous en supplie.

Dès sa réponse, le Maitre-marchand se glissa en elle, avec une savante lenteur, pour profiter de son étroitesse. Vu la différence de taille entre elle et lui, il savait qu’elle aurait sans doute mal. Mais il connaissait bien assez le principe de conditionnement des Languirens pour ne pas douter que cette douleur deviendrait une source supplémentaire de jouissance pour la jeune femme. Lisa lâcha une longue plainte de plaisir, confirmant ce que Jawaad avait anticipé. En un instant, elle fut submergée à nouveau par une extase à la violence d’un furieux ressac.  Entre deux assauts d’un orgasme si insoutenable et délicieux à la fois qu’il lui arrachait des pleurs, elle eut un éclair de totale incompréhension : comment se pouvait-il qu’une telle jouissance existe, comment avait-elle la capacité de le vivre et pourquoi ? Mais la question fut noyée dans le flot de ses sens devenus fous de plaisir.

Jawaad s’activa en va-et-vient au ventre affamé de son esclave, goûtant sans retenue à son plaisir animal, avec une complète satisfaction intellectuelle. S’appropriant totalement Lisa, presque rudement bien qu’il retint toute sauvagerie à son ardeur, il lui ravit des hurlements de plaisir, faisant écho à ses grondements rauques de contentement. L’étreinte dura un long moment, le maitre-marchand savourant chaque instant, chaque gémissement arraché à son esclave, orgasme après orgasme. Mais il se contenait, se refusant à exploser entre ses reins. Gardant toujours une complète maîtrise de lui-même, malgré l’effort intense fourni pour ne pas encore jouir, il vint s’appuyer sur son coude, se penchant pour observer le profil de Lisa.

— Regarde-moi…

Fébrile et tremblante, elle tourna la tête pour fixer son maître. Ses yeux fuyaient, trempés de larmes. Jawaad leva brièvement un sourcil à la voir pleurer, mais les prunelles de son esclave vibraient encore intensément du plaisir qu’il lui avait offert. Il ne s’étonna pas plus de ses pleurs dont il devinait en partie le sens.  Il l’observa ainsi un instant puis son regard se dirigea avec insistance vers son propre bas-ventre et sa virilité avidement dressée, avant de revenir à Lisa.

—  Ta bouche.

Lisa ouvra rond les yeux à la demande de son maître, interloquée. Il crut même la percevoir choquée. Il répéta, desserrant sa prise à ses poignets :

—  Utilise ta bouche, maintenant.

La terrienne n’était pas si troublée que cela par la demande, juste surprise. Elle avait déjà pratiqué des fellations, elle ne les comptait d’ailleurs plus. Cela avait été un moyen facile, bien que ni agréable ni reluisant, de trouver les fonds pour payer son héroïne. Mais elle n’avait jamais aimé cela… et Batsu s’était bien chargé que, pour cet acte lui aussi, elle n’ait plus que dégoût. Pourtant, à cet instant, passé l’étonnement, elle conçut du plaisir à l’ordre reçu. Sans doute serait-elle nettement plus rétive avec un autre que Jawaad, mais l’odeur de son maître ne lui donnait qu’une envie : la goûter encore.

Tirant doucement sur ses poignets, que le Maitre-marchand libéra, elle recula, sensuelle sans même s’en rendre compte, le long de son corps nu ; Jawaad ne manqua pas de constater avec satisfaction l’éveil érotique de son esclave si timide. Avec des gestes lents et incertains, Lisa approcha ses mains, mais elle fut stoppée net par un ordre au ton sourd et sans appel :

— Seulement avec ta bouche.

Lisa hocha la tête et osa un bref regard sur celui, toujours aussi noir, de Jawaad. Elle y vit pourtant le désir affamé qui y palpitait et qu’il accentua d’un sourire à peine esquissé.   Elle approcha alors ses lèvres pour un doux et timide baiser sur le membre durci, avant de le glisser en bouche. Elle le caressa des lèvres, le prenant de plus en plus profondément. Le goût de sucre floral et de musc salé de leurs saveurs mêlées la surprit, avant de l’envoûter brutalement. Presque inconsciemment, elle prit plus d’assurance et avala toute la virilité de son maître avec gourmandise.

Jawaad en gronda bruyamment de plaisir et cela la conforta, lui donnant la liberté d’une ardeur qu’elle choisissait à cet instant. Le maitre-marchand lui laissait décider du rythme et Lisa s’amusait à sucer doucement, puis, plus ardente, avant de donner des coups de langue joueurs, lécher et suçoter, puis avaler à nouveau le membre en entier. Elle faisait de l’instant un jeu délicieux qui faisait reprendre vie au feu brûlant son ventre. Soudain elle se sentit saisie par les cheveux ; Jawaad affermit une prise solide à son esclave, et cette fois, ne lui laissa plus aucune latitude à la suite des événements. En quelques instants de rudesse, il gronda une nouvelle fois, bestialement, et jouit en elle dans un râle de délivrance, qui aurait presque eu le son d’un éclat de rire ou de victoire. D’abord étouffée par le flot, Lisa en éprouva avec ébahissement un plaisir qui se répercuta intensément dans tout son corps. Elle tremblait, comme choquée par sa propre réaction, quand Jawaad l’écarta doucement de son bas-ventre pour mieux l’attirer contre lui, la retenant dos contre son large torse, haletant un peu. Lisa pouvait entendre son cœur sonner puissamment dans sa poitrine. Le sien battait vivement, presque à l’unisson.

Jawaad se pencha pour humer l’odeur chargée d’érotisme de Lisa à son cou, avant d’y poser un baiser, la retenant toujours avec juste assez de fermeté pour exprimer qu’il ne lui permettrait pas de s’écarter. Et avec une voix rauque, mais aux accents presque joyeux, une étrangeté avec cet homme, il murmura :

—  Petit démon, étrange Languiren, chaton timide… et amante passionnée.

En réponse, encore secouée, émue et à nouveau intimidée, Lisa murmura :

—  Je de…devrais vous remercier ?

— Tu pourrais. Mais je ne l’ai pas fait pour toi. J’ai pris ce que je voulais.

Le silence qui s’ensuivit amusa Jawaad. Lisa était perdue… et n’osait rien dire ou tenter. Il rajouta :

—  Comment voudrais-tu me remercier ?

Lisa hésita encore tournant la tête pour entrevoir le visage de son maître. Elle finit par bafouiller.

—  Je… je voudrais… vous embrasser.

Jawaad fit plus que sourire. Il lâcha presque un rire, les yeux plissés, pétillants. Cela ne dura que cet instant, presque unique et il ajouta :

—  Alors, qu’attends-tu ?

Quand il la libéra, elle ne se contenta pas de l’embrasser, elle lui sauta au cou, entourant sa taille de ses jambes, et se pressa contre lui de toutes ses forces, lui offrant sa bouche pour un baiser aussi long, aussi possessif, aussi entier qu’il le voudrait. Jawaad prit les trois à la fois.

***

La vaste taverne était aussi bruyante et malodorante qu’elle était faiblement éclairée. Même baignée dans la lumière d’Ortensia par la large baie menant à une étroite terrasse improvisée, elle restait assombrie par les murs et le plafond couvert de couches ancestrales d’une suie dont il valait mieux ignorer la composition. Elle participait d’ailleurs à se cumuler aux odeurs de sueur, de pisse, de vomis et de rance des lieux.

Pour Elena s’ajoutait encore la population locale qui, pour n’importe quel lossyan, aurait été décrite comme simplement un amas de coupe-jarrets, tire-laines et autres spadassins de bas-étage venant jeter leurs andris en ragoûts âcres, mauvaises bières, et esclaves prostituées dont la jeunesse s’était fanée depuis longtemps. Pour elle, chacun de ces hères était une menace, en plus d’être bien trop exotiques à son goût. Elle se demanda un bref instant si dans sa descente aux enfers, Lisa avait fréquenté des équivalents parisiens à ce genre de bouges infâmes, à la faune humaine si peu rassurante. Cette pensée lui arracha des débuts de larmes qu’elle ravala durement. Lisa était soit à cette heure déjà morte, soit devenue une esclave des plaisirs qu’on baise à l’envie et qu’on remet dans sa cage après usage. Elle avait eu le temps de constater que, peu ou prou, c’était bien comme cela que les lossyans traitaient leurs filles asservies : comme des animaux. À la seule nuance que ces derniers savent parler, font les corvées, et qu’on peut les sauter quand on le souhaite.

Janus qui venait de passer le premier, cédant à la politesse dans ce domaine quand on accompagne une femme, se retourna en réalisant qu’Elena ne la suivait pas, figée à l’entrée de la taverne :

— Ça va, Thin ?…

Elena répondit d’une voix dure, trouvant immédiatement une excuse plausible :

— Oui… J’observe.

L’armanthien n’était pas véritablement dupe de l’explication. Il avait noté qu’Elena avait visiblement peur des gens. Mais elle le cachait bien. Sa tenue l’y aidait de surcroit. Elle avait commencé par teindre ses cheveux, désormais noirs de jais. Puis ses choix vestimentaires s’étaient portés par ce qui pouvait s’avérer le plus couvrant possible. Sur une tunique de til et des pantalons de cuir, elle avait ajouté une vaste jupe droite et fendue, un corset renforcé, un gilet ample puis une étole, avant d’achever son accoutrement par un mantel à capuche qu’elle gardait relevé. Et elle avait agrémenté le tout d’un treillis de ceintures à boucles. Enfin, un foulard dissimulait le bas de son visage, mais elle avait déjà posé des questions à Janus sur l’art des masques local, afin d’en faire produire un bien particulier quand elle en aurait les moyens. Et l’ensemble de son apparat n’avait qu’une teinte : le noir le plus profond.

Si Elena n’en avait peut-être pas conscience, Janus, lui, pouvait conclure aisément : vêtue ainsi, elle inspirait une prudence de bon aloi, car sa tenue avait les allures de celles portées par les légendaires Sicaires – bien que Janus pouvait témoigner de près qu’ils étaient foutrement bien réels pour en avoir croisé. Par prudence, personne n’irait vérifier ce qu’autant de couches de tissus et de cuir pourraient donc dissimuler.

— Allez vient. Le contact est au fond de la salle, on devrait le reconnaitre à la lampe de Mellia qu’il a… Ah oui… là-bas, sur la table. La lueur bleue, c’est lui.

Janus s’avança sans hésiter, flanqué par Elena qui constata en effet que son accoutrement suscitait quelques curiosités rapidement réfrénées par prudence. Le Ramatedo n’était pas le genre de lieux où se montrer indiscret avec les clients et passants était une bonne idée. Même les gardes de milice du quartier de la Cordellerie avaient coutume de ne chercher à en savoir trop. Une sorte de neutralité s’imposait dans ces murs sales entre les différents groupes mercenaires, forces de sécurité, gardes de la cité, et factions de la Cour des Ombres. On s’y tuait régulièrement dans les ruelles et les recoins aveugles environnants, mais dans le Ramatedo, il fallait laisser de côté aussi bien esprit de vengeance et comptes à régler, que justice et volonté de faire respecter la loi.

Se faufilant dans la foule bruyante, Janus parvint jusqu’à la table visée, pour se retrouver face à l’homme dont il connaissait le nom, mais qu’il n’avait jamais vu. La prise de contact avait d’ailleurs demandé quelques vérifications pour s’assurer de l’absence éventuelle de traquenard et le lieu du rendez-vous avait été choisi comme sécurité supplémentaire. L’individu ne détonnait d’ailleurs pas du tout de la faune bigarrée de la taverne, et serait aisément même passé inaperçu dans une réunion de malandrins de la Cour des Ombres. D’allure si moyenne qu’on pouvait d’évidence supposer qu’il le faisait exprès, il arborait des cheveux bruns mi-longs, une moustache vaguement soignée, des traits usés sur un visage presque oubliable, et sa tenue, chemise écrue et veste ouverte de cuir teint avec de vagues tessons passés depuis belle lurette, achevait à dessein d’assurer son anonymat savant. Seuls ses yeux noisette, acérés et brillants d’une certaine malice, pouvaient faire susciter un peu de curiosité.

Janus le héla, tirant un tabouret vers lui, en laissant la chaise à Elena :

— Raego ?

— Exact. Tu dois donc être Janus, non ?

Ce dernier acquiesça en se posant :

— Oui, et je te présente Thin, mon partenaire. Tu cherches donc du monde pour un travail particulier, c’est ça ?

— Particulier, pas tant que cela, mais difficile, ouais. Installez-vous, je vous invite.

Elena se décida à s’assoir après un dernier coup d’œil à la salle, totalement indifférente à ce qui pouvait se passer à une tablée parmi tant d’autres. Elle n’en était pas moins nerveuse et anticipait qu’elle le resterait longtemps. Ces hommes et femmes libres qui les entouraient n’évoquaient pour elle que crainte et dédain. Elle en était même hostile, chacun représentant tout ce qu’elle pouvait désormais détester de ce monde dans lequel elle était condamnée à vivre.

Raego nota la vigilance de son second interlocuteur, après sa tenue assez remarquable, avant de s’arrêter à ses yeux, d’un vert profond, dont la forme trahissait leur nature féminine. Il ne s’étonna pas que l’individu dissimule ses traits, mais il nota autant de détails que possible pour s’assurer de le reconnaitre au besoin. Puis il héla une esclave débordée qui s’occupait du service et commanda trois bières. Elena ne fit pas remarquer qu’elle n’y toucherait pas. Janus repris :

— Avant de commencer à parler de ton boulot, je tiens à te rappeler nos règles : on fixe le tarif, pas le client. Si tu es d’accord avec ça, tout va bien, sinon, ben cherche ailleurs.

Raego répondit dans un sourire :

— Je connais la chanson, tu as dû savoir que je suis de la maison, non ?

— Ouais, c’est ce qu’on m’a dit. On m’a aussi dit que tu as pris tes distances pour bosser en indépendant, alors je préfère être clair de suite. D’ailleurs, pourquoi tu ne t’occupes pas toi-même de ton boulot ?

— Parce que d’une part, je suis connu du gars que tu vas voler, que d’autre part, le client que je représente est prêt à payer une chiée pour que l’affaire soit bien menée, et enfin, le reste ne te regarde pas. Si tu es d’accord avec ça…

Janus fit une moue faussement pensive, qu’Elena observait avec attention, déterminée à en apprendre le plus possible sur les ficelles de sa nouvelle position pour parvenir à son autonomie, puis répondit :

— Ben ça va dépendre de qui on doit voler, hein ?

— Logique. Évite de crier quand je vais te le dire : tu vas cambrioler les appartements de Franello.

— Par les Hauts… Franello ? Le prévôt de l’Espicien ? Mais tu es malade ?

Raego éclata de rire :

— Ca on me le dit souvent, ouaip ; mais pour le coup, la décision et la demande, elles ne viennent pas de moi. Tu laisses tomber ou tu veux savoir la suite, Janus ?

Elena décida qu’elle n’allait pas écouter sans rien dire, et elle lâcha, en assourdissant sa voix pour la rendre rauque, un exercice auquel elle s’était entrainée :

— Combien ?!

Janus se retint de pester, tandis que Raego répondait :

— Autant que nécessaire, mais le client propose deux barres d’or certifiées par la maison Calla ; pour commencer.

Deux barres d’or certifiées représentaient 400 andris. Une fortune qui équivalait à deux mois de revenus d’un bon négociant. Si Elena avait à peine quelques notions de l’économie et de la monnaie à Armanth, la moue ébahie de Janus lui donna confirmation que la somme était conséquente. Mais elle rebondit immédiatement, en fixant de ses yeux vifs son camarade :

— Pas assez. N’est-ce pas ?

Janus se reprit immédiatement. Elena négociait à sa place, et sans rien y connaitre en plus ! il penserait à la tancer plus tard, mais pour l’heure, elle ne se trompait pas :

— Elle a raison, quoi qu’il faille faire, on parle de cambrioler un Ordinatori et pas le moindre. Il est sénateur ! Sa baraque doit grouiller de gardes, de pièges et je ne sais quoi !

— Ses appartements, je vais vous en fournir les plans détaillés avec tous les dispositifs de sécurité datant d’il y a six mois. J’aurais bien tenté le coup moi-même, mais tu auras compris que je connais bien Franello et le risque est que c’est peut-être réciproque. Et y’a du monde qui tient à ce que je ne prenne pas le risque de fiche en l’air ce petit projet. Deux barres et deux andris d’or ; vous en dites quoi ?

— Hm… trois ? Faudra soudoyer des officiers, trouver comment distraire et éloigner des chiens, passer en douce en s’arrangeant pour que les gardes locaux aient quelques soucis de santé, prévoir de l’aide pour évacuer en douce et dare-dare…

— T’es gourmand, mais mon commanditaire avait prévu large. Trois, mais pas une ferraille de plus.  Qu’en dis-tu ? Tu tentes le coup ?

Janus prit le temps de la réflexion, aidé en cela par l’arrivée de la serveuse, une esclave aux traits usés et tristes qui paraissait quarante ans, mais devait en avoir à peine plus de trente et qui posa, tête baissée, les choppes de bières devant les clients attablés. Raego attaqua la sienne en lâchant un juron qu’Elena ne comprit pas, mais auquel répondit son acolyte avec un large sourire en attrapant sa boisson :

— Va pour cette somme, mais j’en demande la moitié d’avance.

— J’en déduis donc que vous êtes partant.

Raego extirpa de sa veste une bourse, et attrapant un petit chiffon sale enroba dans des gestes discrets la somme convenue, s’arrangeant pour que ses interlocuteurs et eux seuls puissent constater la manœuvre et le compte demandé, avant de pousser l’étoffe et son précieux colis vers Janus :

— Avant que tu prennes la somme, mon client exige que l’affaire soit réglée en deux semaines. Je vous fournis les plans, les informations sur le logis de Franello et vous, vous vous arrangez pour y entrer et dévaliser ses notes. Calepins, papiers de son bureau, livre de compte personnel… Que je sache il les range à l’abri d’un tiroir solide. C’est tout ce que demande mon client et rien d’autre.

— Des papiers ? Il veut qu’on vole des satanés papiers ?!

Elena commenta sourdement :

— Ce n’est pas l’or le pouvoir, ça, c’est juste un moyen. C’est les informations, le pouvoir. Et quelqu’un veut donc le sien.

Raego acquiesça en souriant :

— Exactement ! Et vous allez être payés grassement pour le délester de ce pouvoir ! Je ne vais bien sûr pas vous expliquer pourquoi.

Janus tiqua avant de répondre :

— J’ai entendu des rumeurs, ces dernières semaines. Il a fâché du monde, parait-il. Il risque donc de s’y attendre.

— Ah ça, à sa place, je m’attendrais à une balle entre les omoplates, oui. Mais sans doute pas à se faire barboter son matos dans son bureau. Et pour poursuivre la discussion, je vous propose qu’on aille au sous-sol, j’ai réservé une alcôve. Bon… faudra faire avec l’odeur des égouts, mais pour une première séance de planification, ce sera plus discret.

Raego se leva en saisissant sa bière, qu’il n’allait pas abandonner et, se dirigeant vers le comptoir, il parvint à attirer l’attention de Regio, le taulier local, une sorte de brute au ventre rebondi connu pour ses colères homériques et un passé houleux de mercenaire prêt à toutes les basses-besognes. En quelques mots, il se fit ouvrir le cellier qui abritait les cellules discrètes où tout le monde savait que se discutaient des affaires très privées.

Derrière lui, Janus tarda brièvement avant d’emboiter le pas de leur nouveau client, s’attardant sur Elena :

— Dans ton ancienne vie, tu n’as jamais fait cela, hein ?

Elle répondit d’un haussement d’épaules :

— Non, mais si tu n’avais pas besoin de moi, je ne serais pas là.

— Je cherche encore comment tu vas te rendre utile pour cambrioler une maison.

Elena fixa le voleur, son regard vert s’assombrissant avec une froideur qui arrivait même à l’intimider, et pourtant il se pensait rompu à ce genre de tours :

— Toutes les serrures, les portes que tu ne sais pas ouvrir, je peux les faire céder sans les toucher. Et je ne parle pas des hommes armés. Tu veux une démonstration ?

La remarque de la terrienne fit flotter un malaise soudain, qu’elle avait clairement cherché à créer. Janus fronça les sourcils, plus perplexe que véritablement décontenancé, prenant le temps de la réponse en se détournant vers Raego pour rejoindre les alcôves :

— T’as raison, mais n’oublie pas ce que tu es, ici pour tout le monde. Et je suis ton meilleur allié pour t’éviter la mort ou de redevenir ce que tu étais quand je t’ai trouvé…

***

Le neuvième jour de la quarantaine s’achevait. Le soleil jouait sur les rochers de ses derniers feux, changeant le golfe de l’Etéocle en une surface brillante de métal liquide nimbé d’orangés. L’éclat rouge se reflétait dans les cheveux bruns d’Erzebeth pour y faire naitre de flammes. Et Jawaad, silencieux depuis un moment, assis près de la capitaine-corsaire au bout du ponton le plus éloigné du camp des réfugiés, la regardait, admirant sans commentaire la beauté magique que peignait le crépuscule sur le visage et la crinière de sa voisine.

C’est cette dernière, alors que le plus grand des deux astres éclairant Loss plongeait derrière l’horizon, qui rompit le silence, seulement troublé des échos lointains du camp et des cris de alaris de mer bataillant pour leur pêche du soir :

— Quand un homme me regarde ainsi, je me demande immédiatement ce qu’il veut.

Jawaad répondit sans cesser son observation :

— Que pourrai-je vouloir ?

— Ce que veulent tous les hommes ; en général ce qu’ils ne peuvent avoir. Même quand ils ont tout.

Jawaad esquissa un sourire :

— C’est toi la première qui parle de posséder. Moi je te regarde.

— Je me demande bien pourquoi…

— Pas pour te posséder.

Erzebeth s’agaça, tournant brusquement la tête vers Jawaad, faisant virevolter sa chevelure bouclée :

— Tu ne sais donc pas répondre clairement à une question ?!

Jawaad s’en amusa, plissant légèrement les yeux :

— Je viens de le faire. Veux-tu me dire que je ne parle pas assez ?

— Non…

La solide femme d’épée se tut pour un long moment, plongeant ses yeux dans les billes de noirceur de ceux du maitre-marchand, avant de reprendre :

— Dis-moi ce que tu veux.

Jawaad prit à son tour le temps de répondre, jetant au passage un regard en arrière. Au l’autre bout du ponton, deux rires entrecoupés de jappements se mêlaient au fond sonore du soir. Lisa et Azur jouaient avec le lori offert à son esclave par les réfugiés, courant sur les planches avec la petite créature aux allures de furet armuré en se lançant une petite balle d’étoffe qui suscitait toute l’excitation du jeune mammalien. Après un instant et un sourire, Jawaad revint à Erzebeth :

— Je fais partie des hommes qui peuvent tout avoir. Ce soir je ne veux rien. J’ai déjà tout ce qu’il me plait ou m’est nécessaire de posséder. Je regarde ta beauté et j’en tire mon plaisir. Je profite de ta compagnie et j’en tire satisfaction. Et je songe que tu es une femme digne de combler, non un trophée de plus à ajouter à tout ce qui m’appartient.

— Mais tu as déjà tout ce que tu veux, et une vie à l’autre bout de la mer dont je ne tiens pas à faire partie ! répondit la capitaine-corsaire, secouant la tête. Ma vie, mon navire, mes responsabilités et les miens sont ici et je n’abandonnerai rien, que ce soit pour toi ou quiconque !

Jawaad attrapa sans avertissement le poignet de la Femme d’Épée. Puis dans un geste lent, vint en caresser du pouce la naissance de la paume, passant délicatement sur les veines et les tendons, sans desserrer sa prise. Il fixa à nouveau son regard, la voix sourde et paisible :

— Je n’ai rien demandé jusqu’ici, c’est toi qui brûles de savoir ce que je veux. Mais tu ne dis rien de tes désirs, Erzebeth… Quels sont-ils ?

— Ma liberté, répondit-elle, fixant troublée, hésitant à retirer sa main, le geste de Jawaad.

— Et quels autres ?

Elle soupira :

— Si je suis assurée de cela… alors le reste dépendra de toi, Jawaad.

En réponse, Jawaad se pencha pour se rapprocher de sa voisine, sans détacher son regard du sien. Constatant que même si elle hésitait, elle ne faisait aucun geste pour l’arrêter, il s’avança encore, et lâchant son poignet, il vint saisir son menton. Leurs souffles se mêlaient quand il murmura :

— Je te garantis que ta liberté restera intacte…

Il n’attendit pas sa réponse et l’embrassa. Il ne fit pas attention non plus que les rires de ses deux esclaves s’éteignirent à l’instant où elles virent le baiser et se figèrent de surprise. Il ne s’inquiéta finalement que de la réaction d’Erzebeth, chose qu’il n’avouerait bien entendu jamais, sauf peut-être à elle, un jour.

L’étreinte s’attarda. Erzebeth vint enlacer les épaules du maitre-marchand, cédant à la passion les impératifs de sa fière retenue. Jawaad la laissa choisir quand délaisser ses lèvres, ce qu’elle fit après un long moment avant d’enfouir son visage contre son cou, trahissant, au moins pour ce précieux moment, sa fragilité que personne n’avait permission d’entrapercevoir. Jawaad la pressa doucement dans un geste plus tendre que possessif et profita de l’instant, laissant Erzebeth décider du moment où rompre le silence.

Ses premiers mots ne surprirent pas Jawaad tant que cela :

— Ce n’est qu’un baiser, lâcha-t-elle dans un murmure.

La réponse du maitre-marchand fut un souffle :

— Alors pourquoi ton cœur bat-il si fort ?

— De peur…

— D’un baiser ?

— Tu sais bien de quoi.

— Oui. Tu es Femme d’Épée. La tradition pourrait t’interdire de conserver ce rang si tu deviens une épouse ; ce que tu ne peux admettre. Mais je te l’ai dit : je garantis ta liberté.

Erzebeth lâcha un soupir dont le souffle arracha un frisson à Jawaad, puis elle murmura encore :

— Alors, quoi ?

Jawaad desserra son étreinte pour attraper à nouveau le visage de son amante, et la fixer. Malgré son impassibilité coutumière, elle put lire à son visage une tendresse véritable et dans ses yeux, l’éclat de sentiments profonds. Face à elle il reprit, la voix un peu plus dure :

— Je possède tout ce qui m’est nécessaire et je ne demande rien de toi. La femme qui sera ma compagne ou mon épouse à Armanth deviendra une faiblesse supplémentaire à mon compte et un outil que mes ennemis auraient hâte d’exploiter pour m’atteindre. Je t’offre ce que tu peux attendre d’un amant apte à veiller sur toi, sans me mêler de ta vie tant que tu respectes mes deux seules exigences : prendre soin de toi et, comme moi, ne pas te mêler de mes activités. J’ai aimé ce baiser, et songe à gouter bien plus de toi, que ce fût ta compagnie ou ton corps ; et je ne compte pas l’exiger. Si cela te suffit, reste. Sinon, pars sans regret ou crainte.

Erzebeth éclata de rire, alors même qu’elle ravalait des larmes, dans un mélange d’émotion paradoxale. En guise de réponse, elle attrapa le visage du maitre-marchand pour lui dérober un autre baiser passionné. Quand elle relâcha enfin ses lèvres, il commenta, la voix amusée :

— Je prends cela comme ta décision de rester.

Le rire d’Erzebeth sonna sur le ponton. À quelques dizaines de mètres de là, Azur et Lisa qui avaient suivis la scène à défaut de pouvoir entendre la conversation, échangèrent un sourire attendri et complice.

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