18- Zaherd

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Quatre jours avaient passés et Lisa cessait de compter chacun d’entre eux comme un poids. Elle ouvrit les yeux, le nez contre le drap de til léger du lit de Jawaad, avec une masse pesant sur ses reins. Le temps d’émerger des brumes qui séparaient désormais chaque matin le monde onirique de ses discussions avec Orchys de la palpable réalité de l’éveil, elle constata qu’Azur était affalée tête, épaules et bras en vrac contre son dos. Ce qui lui valut de se rappeler les circonstances qui avaient conclu la soirée et s’étaient prolongées tard dans la nuit et d’en piquer un immédiat fard, quand elle ressentit à son ventre l’évocation émouvante et érotique d’étreintes échevelées.

Elle avait, dans les bras de Jawaad, découvert une autre facette de sa consœur : Azur était depuis longtemps débarrassée de quelques freins moraux que ce soit concernant la sexualité ; c’est avec passion et nombre de rires qu’elle avait joué avec Lisa, d’une liste de délices que cette dernière préféra éviter de dénombrer, histoire de conserver un peu de sérénité pour la journée.

Jawaad avait de toute évidence quitté la cabine en catimini. Ce qui aurait été impensable quelques semaines plus devenait maintenant coutumier : Lisa, désormais plus sereine, cessait de se réveiller au moindre bruit ou mouvement nocturne. Tout du moins quand elle dormait près de son maitre. Elle eut une question en tête, finalement complexe : était-ce les conséquences des longs échanges avec Orchys dans cette sorte de bulle hors du temps, l’influence du Languori sur ses sens et ses émotions… ou les sentiments qu’elle pouvait avoir, où dominait cette impression d’être en sécurité près de Jawaad ? Elle réalisa que la réponse était impossible à déterminer, tandis qu’elle s’extirpait lentement de l’étreinte d’Azur, qui gémit un peu de protestation à perdre son oreiller vivant. Il pouvait tout aussi bien s’agir d’amour, que du conditionnement que Sonia lui avait infligé ou encore, plus simplement, la réaction d’une profonde contagion émotionnelle envers celui qui était son propriétaire et protecteur à la fois, dans un monde qu’elle qualifiait toujours de cruel et dangereux. Orchys avait son point de vue, hostile au maitre de Lisa et peu flatteur sur le sentiment vécu par sa protégée, mais qui ne parvenait pas à convaincre la terrienne, troublée par la complexité ce qu’elle ressentait envers Jawaad. Mais depuis ces deniers jours, malgré de fréquents retours de ce sujet avec son mentor virtuel, elle cessait d’être hantée ou effrayée par cette question ; elle la vivait enfin sereinement. Tout du moins cela y ressemblait. Et quand elle pensait à Elena, sa sœur, c’était désormais sans larmes, mais avec l’espoir concret de pouvoir la retrouver, tôt ou tard. Un espoir que, là aussi, Orchys entretenait, l’employant comme levier pour pousser Lisa à en assimiler le plus possible sur le Chant de Loss.

Azur dormait toujours et, au vu de la lumière se faufilant par les hublots de la cabine, le jour ne devait être levé depuis bien longtemps. Lisa enfila ses vêtements en silence. Dehors, elle pouvait entendre les éclats de voix des marins et le bruissement constant de la vie des réfugiés sur les quais.  Elle avait cru ne pouvoir expérimenter ce qu’Orchys lui apprenait sur le Chant, mais la solution s’était présentée d’elle-même par l’initiative de Jawaad. Ces derniers jours, de manière très régulière, il l’avait testé, lui demandant de tenter des prouesses qui, des plus simples, se compliquaient un peu plus chaque jour, lui apprenant, avec sa manière rude, directe et autoritaire, à se concentrer pour y parvenir. Il avait caché son étonnement à constater à quel point Lisa pouvait maitriser avec aisance toutes les facettes du Chant ; mais la terrienne n’avait pas été dupe de son apparente indifférence : il se posait des questions. Fallait-il lui expliquer comment elle en avait appris autant ? C’était son secret, son univers intime, sa petite liberté, ô combien précieuse, que cette relation étrange avec l’avatar onirique de cette ancienne légende de Loss vivant comme une sorte de fantôme ou d’entité virtuelle, dans le médaillon de loss-cristal du Maitre-marchand.

Mais sans expliquer ce que cachait le pendentif à son maitre, elle ne pourrait en percer l’énigme qui la hantait chaque matin. Et tôt ou tard, Jawaad verrait qu’elle dissimulait ce secret. Déjà Azur lui avait posé nombre de questions et avait bien entendu vu qu’elle en esquivait la plupart pour ne pas avoir à détailler le contenu de ses nuits ; si cette dernière s’en inquiétait ou considérait que leur maître devait le savoir, elle lui dirait tout, si ce n’était déjà fait.

Lisa allait devoir prendre une décision, avant d’être mise au pied du mur. C’est l’esprit encombré de ces réflexions qu’elle ouvrit la porte de la cabine pour déboucher sur le pont de la Callianis, dans l’air doux du matin.

— Tu as mis le temps.

Le ton était tranchant. Elle faillit hoqueter, mais Jawaad, nonchalamment appuyé contre la paroi, juste à un pas de la porte, un thé à la main, remuant le pied pour amuser le lori qui lui mordillait la botte, affichait une moue exempte de reproche. Lisa comprit qu’il lui faisait remarquer qu’il l’avait entendu se réveiller.

Finalement, peut-être était-ce le bon moment. Il n’y en aurait jamais d’autre meilleur, pour tout raconter.

***

Damas se cognait assez rarement dans les gens. Une question de savant mélange entre instinct d’assassin et de pied marin. Mais il dut admettre qu’il devait vraiment être très préoccupé, car il ne vit que trop tard la masse de muscle du colosse qui venait de se glisser derrière lui. Le choc le secoua nettement plus que la montagne vivante qu’il venait de percuter.

Thanlan afficha un large sourire devant le Jemmaï qui levait la tête, surpris :

— Je te cherchais !

— On peut dire que tu m’as trouvé, l’ami. Mais je suis assez pressé ; la quarantaine est achevée, alors dès qu’arrivent les services civils de la ville pour trouver comment reloger et accueillir les réfugiés, je pars chercher mon esclave.

— Justement, je voulais te parler de Sonia.

Les quais grouillaient d’activité. Partout, réfugiés, volontaires, gardes et marins s’activaient à rassembler les affaires du camp improvisé qui leur avait tenu lieu de refuge près de douze jours durant. Pour les survivants d’Erasthiren commençait un avenir incertain ; mais au moins avaient-ils échappé au sort qui leur aurait été réservé si Duncan n’avait pas réussi son pari de parvenir à endiguer la Rage. On ne pouvait pas dire que les réfugiés débordaient véritablement de joie, mais le soulagement d’être libres et en vie se lisaient sur leurs visages. Techniquement, tous ces gens pouvaient désormais se passer de l’aide de Damas et des marins de la Callianis. Et ce n’était pas trop tôt, de son point de vue.

— Tu saurais ce qui lui est arrivé ?

— Depuis avant-hier, ouais. Le Légide de la ville l’a récupéré, après qu’elle ait été arrêtée en ville. Depuis il la garde chez lui, et de ce que m’en ont dit quelques potes de la garde, il a l’air de s’y accrocher sérieusement et veut se l’approprier.

— Sauf qu’elle m’appartient et je n’aime pas qu’on vole mes affaires !

— C’est bien ce que je me suis dit ; je l’aime bien, ta San’eshe et comme je n’aime pas qu’on vole les affaires des gens qui ont gagné mon respect, je te propose de te filer un coup de main pour régler cette petite affaire.

Damas s’arrêta pour observer le géant, qui ne portait plus la moindre marque visible de ses dernières péripéties. Il s’en étonna : l’homme avait accumulé pas mal de blessures qui auraient demandé autrement qu’une poignée de jours pour cicatriser et s’estomper, alors que face à lui, il semblait frais comme un gardon. Il reprit :

— Dis-moi, tu serais Eïm le Voyageur ? Y’a quand même pas mal de choses qui m’interrogent à ton sujet.

— Je le serai, qu’est-ce que cela changerait pour toi ?

— Tu as gagné mon respect, toi aussi, donc rien en soit. Mais j’aime savoir avec qui je vais me fourrer dans les ennuis.

— J’aurais dit la même chose, ouais. Oui, je suis bien Eïm le Voyageur, l’Hérétique, le tueur de Drakya, aux Cents Vies et tout le reste. Et si tu demandes, la moitié des surnoms sont vrais.

Damas éclata de rire, avant de reprendre, veillant tout de même à éviter que la discussion n’ait de témoins attentifs :

— T’es au courant que tu viens de me dire que tu es donc la plus grande légende vivante de toutes les Mers de la Séparation ?

— Ha ça, je suis le premier à le savoir. Mais je suis trop idiot pour m’en servir à payer mes bières. Et je ne te raconte pas combien de types en quête de gloire ou fâchés de mon existence rêveraient de mettre fin à ma légende.

— Je ne fais pas partie de cette liste et je garderais ton secret ; merci d’avoir répondu. Et pour ta proposition, j’accepte. Allons à la rencontre de ce Légide, nous allons avoir une intéressante conversation !

***

Raego avait beau avoir changé ses frusques détrempées pour des vêtements secs, il éternua à en faire sonner les vitres du bureau, faisant naitre sur le faciès d’Abba une moue dubitative qui le rendait d’autant plus bestial. Farfouillant dans ses poches vainement, il passa la manche de sa chemise sous son nez humide, avant qu’Alterma ait eu le temps de lui tendre un mouchoir propre.

— Désolé, j’ai choppé froid.

— Le rhume. Une des choses contre lesquelles le meilleur des symbiotes ne protège pas, commenta la comptable de Jawaad.

— Ouais, surtout quand tu passes la moitié de la nuit à la baille.

Abba se tourna vers Joran, qui s’était blottie sur un coussin à ses pieds :

— Va faire un bon grog chargé, allez, file.

La petite rouquine se leva prestement après un sourire pour disparaitre vers les cuisines, tandis que le colosse des Franges fixait Raego :

— Raconte-nous. Tu as rencontré les hommes d’Ezio ?

— Ça, ce fut la partie facile, oui. Surtout avec la somme que vous m’avez allouée pour les appâter. Avec ce que je connais de Franello et de ses habitudes, l’affaire devrait bien se passer et si ce n’est pas le cas, tout ce que notre prévôt pourra obtenir, c’est de remonter jusqu’à un homme louche qui a disparu de la circulation.

Alterma eut un sourire :

— Vous vous avérez bien utile et efficace pour un homme louche.

— Ha ouais, ça ouais. On reparlera de mes émoluments plus tard, d’ailleurs. Mais je n’ai guère de gêne à assumer que je suis un homme louche, dont on a du mal à suivre la piste ou le passé. Raego rajouta avec une pointe de fierté : ça fait partie du métier et si on ne sait pas s’en accommoder, on finit au fond de la baie avec des chaines aux pieds.

— Ils t’ont paru compétents ?

— Difficile de le savoir, mais Ezio n’aurait pas proposé des bras cassés pour rendre service à votre patron si j’ai bien compris ?

Damas confirma d’un signe de tête :

— Ils ont une vieille histoire ensemble, oui. Je n’aime pas du tout ces gars dont l’honneur dépend du sens des vents et du bruit de l’or, mais on n’avait pas le choix et c’est la recommandation que Jawaad nous a envoyée par courrier. Bon… et tu dis que ta nuit a été compliquée après cela, alors ?

— Il ne fait pas bon aller et venir dans la Cordellerie en ce moment. Je dirais qu’on a un mélange de spadassins de la Guilde des Marchands, d’agents civils de l’Eglise, d’espions de la Garde, de miliciens loués à bas prix et de compagnies mercenaires en chasse commandée. Entre l’attaque de votre maisonnée, la mort du Bey et des Chanteurs de Loss mêlés à tout ça plusieurs fois, il y a pas mal de maitres-marchands et d’aristos qui s’affolent un peu et prennent les devants pour trouver des coupables. Et à ce stade, tout ce qui pourrait faire office de bouc émissaire devient bon à prendre. J’ai compté une demi-douzaine de descentes de milices, de la Garde et des Ordinatorii jusqu’au fond du cul de la Basse-Ville. À défaut de ne pas savoir quoi pourchasser et qui accuser, ils font le plus de bruit possible pour couvrir leur impuissance. Résultat, j’ai dû courir à peine deux rues après avoir quitté nos deux nouveaux compères, pour échapper à toute une meute de mercenaires de la Compagnie du Ventre Noir, qui lâchaient leurs chiens au hasard sur tout ce qui avait le malheur de traîner dehors !

Alterma fit une grimace surprise dans un « ho » sceptique :

— C’est alors pour cela que vous nous êtes arrivé trempé comme une soupe ?

— En grande partie. Bénie soit la saison des pluies ; une belle averse a fini par tomber en pleine nuit, elle m’a débarrassé de l’odeur des canaux. Mais j’ai dû y nager un bon moment, le temps de me faire oublier des chiens. À mon avis, il devait y avoir pas loin de cent sbires armés à foutre le bordel dans toute la Basse-Ville, de la Cordellerie jusqu’aux limites du Marché aux Cages. Ils tentaient de capturer dans une grande nasse tout ce que la rue pourrait compter de mendiants, vagabonds et autres ivrognes nocturnes, avec l’espoir vain d’y attraper quelque proie digne d’intérêt au milieu de toute cette fange malheureuse. Et ça n’a pas dû se faire sans bagarre quand on connait les relations cordiales entre les milices des différentes guildes du coin.

— Ça ne va pas compliquer l’intrusion chez Franello, tout ça ?

Raego répondit en secouant la tête. La petite rouquine d’Abba venait de revenir en trottant, discrète, et lui tendait un bol chaud d’un mélange de vin et d’eau-de-vie parfumé d’épices et de miel, qu’il réceptionna avec un merci et un grand sourire, tandis que l’esclave filait se réinstaller dans le giron de son géant de maitre. Soufflant sur le liquide brulant, il répondit :

— Pas plus que la chose n’est déjà compliquée. Franello vit sur la Strada Aeris : c’est chic, c’est bien gardé, mais c’est très animé ; y’a des artisans et les maraichers pas loin. Que la noblesse et les maitres-marchands soient en ce moment paranoïaques ne changera pas grand-chose dans ce quartier.

Alterma intervint après un sourire vers la petite Joran, façon de lui rappeler qu’elle appréciait sa compagnie :

— Et comment cela va-t-il se passer, maintenant ?

— Eh bien, ils ont tous les éléments en main pour planifier le coup. Je leur ai fourni des moyens de me contacter à travers le réseau d’Ezio, il reste donc à attendre, et je vous informerai de tous les développements.

Abba grogna un peu :

— Ça reste quand même des méthodes douteuses, aussi bien sur l’honneur que sur les résultats.

Alterma hocha la tête :

— Oui, mais une réalité s’impose : on ne peut pas combattre un ennemi sans comprendre quel est son objectif. Franello n’est peut-être qu’un sous-fifre qui agit pour le compte de l’Espicien ou même du Cardinal de l’Athémaïs. Mais nous sommes aveugles, Abba ! Et pour commencer à apercevoir quelque chose, avoir des informations, il faut accepter d’user des mêmes méthodes que notre adversaire. Alors, si ce cambriolage donne des résultats, nous pourrons enfin décider… disons qu’alors, vous aurez latitude et éclairage pour engager vos méthodes plus directes.

***

Le silence qui s’ensuivit le récit de Lisa lui fit se demander si par quelque facétie, elle s’était mise à parler en français et plus en athémaïs.

Si le mutisme n’était guère surprenant chez Jawaad, réaliser que son histoire avait figé Azur, pourtant au courant, aussi bien que Duncan qui en savait beaucoup, l’avait-elle appris, sur le pendentif de son maitre, était presque effrayant. Elle leva les yeux sur le maitre-marchand qui répondit presque imperceptiblement d’un signe de tête avant de s’intéresser à Duncan. Ce dernier loucha sur sa tasse de thé. Il allait falloir quelque chose de plus fort.

— Jawaad, tu savais tout cela ?!

— Non. Mais elle a trouvé seule une partie de ce que je ne parvenais pas à résoudre.  Maintenant, il lui faut le reste de l’histoire.

— Il va me falloir un verre… un truc fort.

— Moi aussi.

Azur et Duncan ouvrirent des yeux ronds. Jawaad venait de proposer de boire de l’alcool, ce qui n’arrivait jamais ! Lisa qui l’avait appris depuis un moment s’en étonna aussi, bien qu’elle ait du mal à saisir la portée de ce qui pouvait tant frapper sa consœur et le vieux médecin. Mais celui-ci se reprit en affichant un large sourire :

— C’est une journée de changements ! Anis, sous mon bureau, tu trouveras une petite carafe et des verres, sert ton maitre et moi, s’il-te plait. Puis il se tourna sur Jawaad :

— J’espère que tu ne romps pas un serment ? Je ne t’avais jamais vu boire.

— Il y a un serment : ne jamais être ivre. Je ne le romps pas. Je n’aime pas l’alcool. Je fais ici une exception, pour un vieil ami.

Lisa revint avec les deux breuvages, le lori, qu’elle avait baptisé Kaïto, courant dans ses pattes avec la ferme intention de grimper sur sa maitresse attitrée histoire de prendre de la hauteur. Jawaad la laissa servir Duncan, avant saisir son propre verre. Même petit et rempli aux deux tiers, il ne le finirait jamais. Mais il le leva pour honorer le vieux médecin et trinquer avec lui avant de reprendre :

— Il est temps que j’explique à Anis l’histoire de mon pendentif. Et sont réunies ici les seules personnes à savoir.

Duncan acquiesça et Azur, assise en tailleur sur un tabouret bas, fixa Jawaad à ses dernières paroles, pour demander :

— Mais jamais vous ne m’avez vraiment raconté cela, mon maitre ?

— Tu sais l’essentiel, ma psykée. Cependant, tu vas maintenant en avoir le récit complet.

Lisa s’installa sur son coussin au pied de son maitre, Kaïto juché sur son épaule. Le maitre-marchand avala une petite gorgée de l’eau-de-vie. Il ne toussa pas. Mais sa grimace provoqua le rire franc de Duncan, auquel il répondit par un sourire avant de commencer :

— Mon astrolabe est sans doute une des toutes premières choses que mes yeux aient vues. Il était au cou de ma mère…

***

L’après-midi tirait à sa fin. Le soleil déclinait déjà, rappelant que l’été se préparait d’ici peu à céder la place à l’automne. Damas constata d’ailleurs que les vendanges battaient leur plein ; elles commençaient assez tôt dans l’année sous le climat chaud des côtes sud de l’Etéocle. Tandis qu’avec Eïm, le Jemmaï avait remonté les pentes douces de la Haute-ville vers le Palais de l’Agora, tous deux avaient plusieurs fois été ralentis ou stoppés par des carrioles débordantes de paniers d’osier, pleins à ras bord de grappes mûres. Tradition locale, pas une seule famille bourgeoise ou aristocratique de Mélisaren n’aurait dérogé à la tradition de faire son propre vin dans ses caves personnelles. Ouvriers et livreurs étaient d’autant plus empressés que le risque d’épidémie de Rage les avait pour la plupart bloqués dans les murs de la ville, leur faisant perdre dix précieuses journées qu’ils avaient bien l’intention de rattraper au mieux.

Si ces ralentissements avaient agacé Damas, son compagnon de route montrait la même bonhommie joyeuse et avait même profité d’un des arrêts forcés pour négocier une belle grappe de raisin, qu’il dégustait encore quand les deux hommes parvinrent devant la poterne de garde de la cour du palais. L’endroit n’était bien entendu pas particulièrement libre et ouvert aux visites. Damas avait songé dans un premier temps à soit entrer par sa méthode favorite, c’est-à-dire discrètement et par un des murs d’enceinte, guère aptes à résister à son talent pour les incursions, soit pousser quelques beuglées pour attirer l’attention du capitaine de la garde et ainsi obtenir son face à face. Mais Eïm avait suggéré une alternative qu’il mit en œuvre devant la poterne où s’ennuyaient deux soldats :

— Salut, les gars. Pardon de vous déranger, mais je me demandais s’il était possible à mon ami et moi d’aller taper à la porte du bureau du Légide pour le saluer ? Je suis Thanlan, et si ça ne vous dit rien, c’est le type qui avec le lieutenant Akarios a passé un bout de nuit et de journée à chasser les Enragés lâchés dans la ville par une bande de cinglés.

Le premier des deux gardes, trop jeune et trop maigre pour son uniforme, la face couperosée par une ivrognerie dont il devrait rarement s’extraire, répondit d’une moue dubitative et aussi glauque que son état le laissa supposer. Son confrère, plus âgé et moins ivre, fort heureusement, réagit de manière autrement plus urbaine :

— Akarios Legathéros ?  Si je le connais ! Tu es donc le géant dont il n’a cessé de vanter les exploits ? Ben pour la carrure, il n’avait pas menti, le bougre. Mais tu as sauvé les miches du neveu de mon beau-frère avec tes prouesses ; alors, dis-moi ce que tu veux au Légide et je ferai ce que je peux pour t’aider.

Eïm tourna la tête sur Damas, lui cédant la parole. Ce dernier choisit ses mots avec soin :

— Le Légide a en sa possession quelque chose qui m’appartient et que je n’ai pas pu venir chercher jusqu’ici à cause de la quarantaine. Je veux juste reprendre mon bien, c’est le seul but de notre entrevue.

Le soldat n’était pas si dupe et cela se voyait, mais il hocha la tête après une réflexion rapide, le front plissé et demanda enfin :

— Affaire d’honneur ?

— Affaire d’honneur aussi, oui.

Eïm ne disait rien, mais le soldat le fixa à son tour :

— Tu te portes garant que ni morts, ni traitrises ? T’as de toute manière conscience que vous ne sortirez jamais de l’enceinte vivant si vous faites du grabuge ?

— Je te crois sur parole. Tu nous laisses entrer ?

Le plus jeune des deux gardes ouvrit la bouche pour protester, ses premiers mots avinés se perdirent dans un hoquet en se prenant une méchante calotte sur l’arrière du crâne par son ainé :

— Ferme-là, ta gueule empeste ! Puis à l’adresse du duo qui lui faisait face : Allez-y, mais par contre, donnez-moi vos armes. Je n’ai pas le choix, aucun visiteur n’entre armé.

Eïm hocha la tête, il s’y attendait. Damas eut une hésitation, de son point de vue, cela lui apparaissait comme plus indécent que de se foutre à poil. Mais les deux compères se débarrassèrent de leur baudrier et harnachement pour les confier au soldat, qui d’ailleurs montra un certain soin en les rangeant dans le réduit de sa poterne. Le garde rajouta :

— À cette heure, il est à son bureau, c’est à la capitainerie, au-dessus des geôles. Soyez les bienvenus, et pas de bêtises hein !

Damas lâcha en saluant le soldat :

— On va y veiller.

C’est ainsi qu’allégés de quelques kilos de métal, Eïm et Damas se dirigèrent, en traversant la cour, vers le corps principal de la forteresse, un donjon puissamment armé pour servir de dernier rempart à la défense du palais de l’Agora. La situation ne semblait pas déranger le colosse, mais Damas avait idée que même sans armes il restait plus dangereux que toute une patrouille des miliciens locaux. Quant au Jemmaï il avait encore, dissimulé dans ses amples vêtements coutumiers, de quoi en équiper mortellement trois comme lui. Il était bien entendu hors de question de passer inaperçu, pas avec dans un duo un géant dépassant pratiquement tout le monde de deux têtes. Mais mis à part quelques regards surpris et un peu intimidé, personne ne fit particulièrement attention aux deux hommes qui purent même demander leur chemin dans le labyrinthe des couloirs et escaliers de la capitainerie.

Après une étape devant le bureau clos de Zaherd, Damas put se faire indiquer que le Légide était en inspection dans les prisons de la caserne. Quelques volées de marches et de couloirs nus plus tard, il se retrouvèrent face à la large porte ferrée marquant l’entrée des geôles, que personne ne fermait plus depuis longtemps.

Dans le large hall où s’égrainaient les grilles des cellules, un petit groupe de gardes en rang serré faisait face à l’impressionnant officier supérieur et chef des armées de Mélisaren, flanqué de deux de ses hommes d’élite, tranchant par leur allure soignée et martiale avec les aspects usés et las des soldats de la prison, pour qui cette affectation était en général soit une sanction, soit une forme de retraite par défaut. Et, pareille à elle-même dans son arrogante féminité, Sonia se tenait à quelques mètres derrière le Légide, détaillant avec un regard de prédatrice les hommes passés en revue par Zaherd.

Damas plissa les yeux en apercevant la torride San’eshe, qui lui répondit d’un large sourire joueur. Il claque des doigts et montra le sol ; Sonia s’avança pour obéir sans hésiter, goutant d’avance la confrontation qui ne pourrait manquer, doublement ravie d’apercevoir qu’Eïm était de la partie.

Ce dernier s’installa, bras croisé contre le mur au sommet de la petite volée de marche qui débouchait sur le hall, après un petit salut vers l’esclave ; il commenta :

— Ça pourrait faire beaucoup de monde si la conversation s’anime. Un coup de main si besoin ?

— S’il a de l’honneur, tout ira bien, mais ouais, couvre mes arrières, si tu veux bien ?

— Avec plaisir, l’ami.

Sonia dépassait le Légide quand celui-ci prit conscience qu’il se passait quelque chose. Il aboya brutalement :

— Sonia ! Au pied ! Puis s’adressant à Damas, sans quitter sa place :

— Qui es-tu donc, pour héler mon esclave comme ça ?

Damas s’avança d’un pas :

— Son propriétaire.

Il y eut un silence, tous les hommes au garde-à-vous se retournant, un ou deux reconnaissant, soit de visu, soit par sa description, le colosse réputé héros de la basse-ville, qui se tenait derrière l’homme à la gueule sinistre et taillée à la serpe qui venait de répondre à leur officier supérieur. Sonia, toujours aussi sûr d’elle, poursuivit sur sa lancée pour rejoindre Damas. Zaherd l’attrapa par les cheveux pour la faire stopper net, la tirant en arrière sans pitié :

— Toi, tu ne bouges pas !

Sonia lâcha un aïe surpris, mais son sourire laissait plutôt à croire qu’elle vivait un délice qu’un supplice. Zaherd reprit vers le Jemmaï :

— Qui es-tu et comment peux-tu prétendre être son propriétaire ?

— Damas d’Armanth, au service de Jawaad le maitre-marchand. Il désigna Sonia en tendant le bras : et le collier qu’elle porte, c’est le mien et si tu ne l’as pas encore fait, tu y trouveras mon nom gravé dans le métal.

Zaherd se maudit intérieurement, il n’avait pas plus songé à vérifier ce point qu’à changer le collier de cette esclave. Aveuglé par son désir, il s’était cantonné à l’évidence qu’elle lui appartenait désormais et son erreur le mettait dans une position inconfortable. Mais il n’était pas plus enclin à montrer une telle faiblesse qu’à l’admettre :

— Sans que personne ne soit venu en réclamer la propriété, je peux en faire ma possession, Damas d’Armanth. Tu arrives trop tard pour reprendre ton bien, je n’ai aucune intention de te la céder !

La déclaration fit tomber un silence grave sur la salle. Une bonne douzaine de paires d’yeux s’appesantit sur le Jemmaï, qui au premier abord avait peu d’arguments pour impressionner ses interlocuteurs. La moitié d’entre eux lui rendaient une demi-tête et une épaule de largeur. Ils se méfiaient autrement plus d’Eïm, toujours bras croisé, appuyé à l’entrée des escaliers et qui observait le manège avec un sourire bonhomme. Mais Damas était assez habitué au regard que la moyenne des gros-bras pouvaient poser sur lui. À vrai dire, il entretenait parfois avec un certain art cette tendance à le sous-estimer. C’est avec ironie qu’il répondit :

— Je crois, si mes souvenirs sont bons, qu’il faut une année écoulée avant que le propriétaire d’une esclave ne puisse plus faire valoir les droits sur sa propriété. C’est la même loi coutumière que pour les chevaux ou les chiens, que soit dans l’Athémaïs ou les Plaines, ce n’est d’ailleurs pas compliqué à retenir. Entretemps, il lui suffit de se faire connaitre, ce que je fais, fournir la preuve de sa propriété, ce qui est fait aussi, et discuter du dédommagement éventuel sur les soins fournis à sa propriété en son absence. Tu m’as l’air de t’en être bien occupé, Légide ; dis-moi combien je te dois, et je paierai avec toute ma reconnaissance.

— Tu ne m’a pas bien entendu ! Je garde cette esclave et c’est sans discussion !

— Je t’ai bien entendu. Elle est à moi ; légalement rien ne te permet de m’en retirer la propriété et je viens donc reprendre mon bien. Donc, si tu refuses de me la rendre, on fait comment ?

Zaherd gronda :

— On ne fait rien. La loi, ici, c’est moi qui l’applique et qui la dicte ! Tu fais volte-face et tu t’en vas ou je te fais jeter en taule toi et ta brute, pour vous apprendre à vivre.

La réponse suscita une onde de tension dans la vaste salle, les gardes prêts à en découdre sur ordre de leur officier. Sonia jubilait, s’attendant à ce qu’aucun des hommes présents n’accepte de céder devant l’autre. Et ceci pour s’arroger la légitimité de qui pourrait prétendre la posséder, elle. Il n’y avait que le géant à sembler détaché de cette confrontation. C’est de lui que vint le fatal dénouement à cette situation. D’une voix forte, Eïm lâcha :

— On ne va pas y passer trois jours, non ? Hommes d’honneur, duel d’honneur et c’est réglé !

Zaherd fut piqué au vif, alors que Damas souriait au commentaire. Impossible, dès une telle déclaration lancée, surtout pour un officier vétéran à l’honneur chevillé au corps, de s’en défaire sans mettre rudement à mal sa réputation et le respect que ses hommes lui témoignaient. Un duel d’honneur engageait immédiatement toutes les vertus d’un lossyan et s’en dépêtrer était presque impossible sans les affecter : le courage était mis à l’épreuve dans l’acceptation du combat, la sagesse l’était en admettant la résolution du conflit insoluble et qui devait être menée à son terme, et enfin l’honneur l’était par les règles du duel et de la promesse tacite qui engageait les belligérants sur leur vie.

Zaherd foudroya le géant du regard, qui ne se départit pas de son sourire franc, puis revint sur Damas, le ton aussi hargneux que son visage empourpré de colère :

— Soit, réglons cela par l’honneur ! Mais qu’as-tu donc à mettre en jeu dans un duel, puisque j’y engage cette esclave ?

Damas passa son bras derrière sa cuisse gauche, pour en dégainer un poignard, qu’il présenta par la lame. Celle-ci était de béryl bleu, translucide et ciselé en une forme meurtrière et parfaite. Une lame de tueur, fruit d’un travail d’artisan de haute volée. La garde et le pommeau, ouvragés d’argent et parfaitement équilibrés, achevaient de lever tout doute sur sa valeur :

— Ce n’est pas une esclave et je n’ai que cela qui se compare à peu près à ce prix. Mais cette arme a pris bien des vies et sauvé la mienne bien des fois. Il en existe peu de semblables, j’y suis attaché, mais voici ce que je mets en jeu. Ça, et ma parole de respecter l’issue du duel quelle qu’elle soit, à jamais.

L’offre et les propos de Damas n’étaient en rien surprenants : c’était ainsi que les choses se passaient entre hommes d’honneur. Et sa mise était présentée avec assez de sincérité pour que la refuser eût été indigne de Zaherd :

— J’accepte ton enjeu, Damas d’Armanth. Puis, beuglant à l’adresse de ses gardes : Faites-nous de la place ! Toi, donne-lui ton sabre. Puis vers Sonia : et toi, tu ne bouges pas, ce sera vite réglé…

Damas jeta un regard vers Eïm qui répondit d’un hochement de tête complice. Il serait là pour veiller sur les arrières du Jemmaï si jamais Zaherd ou l’un de ses hommes décidait que finalement, l’honneur, c’était surfait. De l’autre côté de la salle, Sonia reculait, mais elle affichant un sourire de plaisir pervers et ravie au duel qui s’annonçait, dévorant d’un regard joueur et brûlant l’homme qui allait se battre contre le Légide de la cité, pour elle.

Damas s’avança au centre de la salle, remerciant le garde qui lui tendait son sabre, avant de vérifier sommairement son équilibre. Il toisa le Légide, qui en carrure et taille, mais aussi en équipement, le dominait allègrement :

— Au dernier debout.

Zaherd répondit, selon la tradition :

— Au dernier debout ; ni mort ni mutilation, seulement l’Honneur.

À cet instant, plus personne ne pourrait intervenir sur le combat.

***

Depuis les tours de l’Elysée, le vaste palais abritant l’administration et la chambre parlementaire de l’aristocratie d’Armanth, le delta et la baie de l’Argas, ses presque-îles et ilots couverts à en déborder par l’urbanisme chaotique de l’immense cité des Maitres-marchands, donnaient l’impression d’une maquette colorée tel un jouet pour enfants.

Mais, du balcon, Franello, loin de s’adonner à la vue, tentait au mieux de retrouver un semblant de sincérité après les auditions difficiles auquel l’avait contraint les débats consécutifs aux enquêtes menées par l’Elegio. La mort d’Albinus, les preuves de sa trahison à l’Eglise, l’évacuation des Ordinatorii impliqués avaient empêché tout jugement : il n’y avait rien pour instruire quelque procès que ce fut. Mais il lui avait fallu dépenser une somme de moyens considérables qui se chiffraient en un prix bien plus onéreux que de l’argent. Au sein même de sa hiérarchie, les questions allaient bon train désormais et l’Espicien, plus haute autorité officielle de l’Église dans la grande cité lui intimait de répondre des accusations dont son secrétaire avait fait l’objet. Ce qui réduisait d’autant plus sa capacité d’action, et le nombre de ses atouts fidèles ; l’effroyable sottise d’Albinus lui en avait couté beaucoup.

Restait Phillipus, son garde le plus dévoué, malheureusement aussi malhabile aux arts de la politique qu’il était redoutable combattant. Mais il avait l’ultime qualité de pouvoir s’acquitter de n’importe quel ordre sans jamais le remettre en question et se porter garant de la même efficace dévotion de ses hommes, triés sur le volet, pour la plupart qu’il avait formé lui-même depuis l’enfance.

Franello devait pourtant constater l’évidence : il manquait cruellement, désormais, d’alliés et d’assistants versés dans des méthodes plus subtiles en qui faire suffisamment confiance. Il avait été trop confiant, trop empressé, trop présomptueux quant à sa capacité à mener à bien sa mission. En fait, dès qu’il avait autorisé le sacrifice d’une Chanteuse de Loss pour tester Jawaad, il avait commis une erreur : se reposer sur son secrétaire et présumer que ce dernier avait compris l’importance de sa mission. Mais il n’en était rien. Cet abruti avait juste souhaité abuser de sa position pour se venger d’une ville qui méprisait aussi bien l’Église que le Concile Divin. D’autres que le prévôt auraient sûrement partagé l’indignation du secrétaire défunt ; ils étaient même nombreux dans l’entourage de l’Espicien à espérer que l’affaire permette bel et bien de trainer Jawaad devant un procès pour hérésie, et pour certains, prouver devant témoin qu’il s’agissait d’un Chanteur de Loss. L’événement pourrait alors servir leur cause et redorer d’autant leur blason qu’elle ferait chuter sans coup férir un maitre-marchand et non des moindres, mettant à mal tout le Conseil des Pairs et jusqu’à l’Elegio.

Mais Franello se moquait totalement de tout ceci. Il ne se souciait pas de savoir comment était perçu l’Eglise au sein de la plus impie et décadente ville de tout Loss ; il le savait parfaitement. Son devoir était infiniment plus important. Et il impliquait que sa proie reste libre de ses mouvements.

— Mon seigneur ?

Phillipus s’était approché sans bruit, ce qui agaça brièvement le prévôt. L’Ordinatori avait des réflexes martiaux rivés au corps et, si proche des halls ouverts où bruissaient les conversations toutes plus indignes d’intérêt les unes que les autres de la noblesse de la ville, il aurait tout aussi bien pu frôler Franello et disparaitre sans que ce dernier ne le sache jamais. Le garde ajouta, une fois qu’il eut l’attention de son maitre :

— Guerdain demande s’il peut vous déranger. Il dit que c’est important.

— Ça l’est forcément, s’il vient jusqu’à l’Elysée et sans attendre ce soir. Fais-le venir.

Franello retint un soupir de dépit qui eut été bien inutile. Si Guerdain n’avait pas patienté, c’est que les informations qu’il devait transmettre étaient de la plus grande urgence. Il se serait bien passé de sa venue en ces temps compliqués.

L’homme le rejoint et Franello lui proposa de le suivre dans une des alcôves proches. Phillipus se posta à l’entrée du balcon, s’assurant que son maitre et le messager puissent discuter intimement sans être dérangés. Guerdain avait visiblement pris le temps de se changer, arborant une tenue aux allures bourgeoises, mais on ne pouvait plus commune dans les couloirs de l’Elysée. Elle ne cachait cependant pas la lassitude de l’homme qui la portait, son manque de sommeil gravé à ses cernes bleuis et ses yeux rougis. Il ne devait pas avoir posé le pied sur les quais d’Armanth depuis plus de trois heures.

— Qui y a-t-il de si urgent ?

— Les légions de Nashera marchent sur Mélisaren, mon seigneur.

— Quoi ?!

— L’Église de Nashera n’a pu se permettre de s’opposer à la décision majoritaire ; Onaxaphore a pratiquement obtenu l’unanimité de l’Agora de la ville. Il avait tout planifié : le Premier Régent est parvenu à prouver que Mélisaren a failli à ses devoirs envers les chartes des cités-États, en abritant des Enragés au lieu de les détruire. Avec cela, il a eu les mains libres pour forcer tous les vassaux de Nashera de participer à l’effort de guerre. La levée des troupes a été brutale, ils sont déjà en marche.

— Cela devait arriver, mais pas si tôt ! Comment un tel événement a-t’il put se produire ? Il n’y a plus eu de cas de Rage depuis plus d’une décennie dans toutes les Plaines !

— Mes agents ont raconté qu’un convoi secret serait allé chercher un cadavre gelé dans un village de montagne, quelque part vers les monts Gémeaux. On parle d’un alchimiste aux ordres du Premier Régent, qui en aurait extrait un principe actif, capable de répandre le mal aussi efficacement que des contaminés. À partir de là, impossible d’en apprendre plus ; pas un nom ni une date sûre, pour le moment. Mais la destruction d’Erasthiren, puis des événements dans Mélisaren qui accueillait les réfugiés survivants confirment ce scénario. Onaxaphore a inventé la plus parfaite excuse pour mener sa guerre et rien ne saurait la freiner.

— Combien de temps avant de parvenir à Mélisaren ?

— Je dirais dix jours environ, mon seigneur, peut-être moins. Les légions sont scindées en trois phalanges : une troupe d’auxiliaires de cavalerie légère, une flotte maritime et six légions fortement escortées.

— Cela ressemble à un encerclement dans les règles. Qui d’autre le sait ?

— Vous êtes le premier à Armanth, à mon avis, mais je vais devoir rendre compte à son excellence Paratus et Sa Seigneurie l’Espicien. Je pense l’Elegio le saura dans les deux prochains jours, mais sans doute le Conseil des Pairs sera le dernier prévenu. L’Église de Nashera aura prévenu Anqimenès, mais aucun messager n’arrivera à temps.

— Quelle est sa position ?

— Elle a engagé deux de ses quatre légions ; c’était l’option la plus raisonnable.

— Au vu de l’excuse trouvée par Onaxaphore, en effet, l’Église ne peut rester à l’écart. Elle ne peut transiger avec ses propres édits sur la Rage. Il savait qu’il ne pourrait pas en être autrement ; toutes les Églises vont soutenir sa démarche et l’appuyer militairement. Anqimenès et nos vénérés Prophètes ne feront pas autrement. Mais c’est bien trop tôt ! Et quant à Jawaad ?

— Il est toujours à Mélisaren, mais la quarantaine a cessé, il pourrait repartir d’un instant à l’autre, mais je n’en sais pas plus. Ce n’était pas ma mission première, mon seigneur.

Franello lâcha un lourd soupir, gardant un silence préoccupé avant de répondre :

— Non. C’est la mienne en effet. Je suis au pied du mur. Guerdain, connaissez-vous des noms de grande confiance, des gens autonomes et efficaces aptes à m’accompagner de l’autre côté du golfe de l’Etéocle ?

— J’en ai mon seigneur, mais pourquoi ?

— Parce que dans l’éventualité que Jawaad ne quitte Mélisaren à temps, je dois anticiper l’éventualité qu’il subisse cette guerre. Et, quel qu’en soit le prix, il faut que nous le gardions en vie. C’est le souhait de sa très Haute-Sainteté : s’il meurt, il ne servira plus à rien ni personne.

Guerdain ne posa aucune question sur l’intérêt que l’un des Prophètes pouvait avoir pour un Maitre-marchand, aussi singulier soit-il. Il n’en posait jamais plus que le nécessaire, sa foi en l’Église lui suffisait pour accomplir ses nombreuses et complexes missions d’espion et de messager. Il n’eut qu’une brève hésitation qu’il ne chercha pas à cacher, avant de s’incliner :

— Mon seigneur, je vous trouverai pour après l’aube les meilleurs hommes de confiance pour vous suivre jusqu’aux Abimes du Rift s’il le faut.

Le messager se retira, laissant Franello seul. Ce dernier regarda Guerdain s’éloigner, et soudain, il sembla prendre le poids des années en une fois sur ses épaules qui s’en affaissèrent brutalement. Il se faisait vieux. Jamais, songea-t-il dans un bref moment d’orgueil, il n’aurait laissé par quelque imprudence que ce fut une telle situation lui échapper aussi catastrophiquement. Désormais, il faudrait qu’il se prépare à devoir mettre en œuvre l’alternative qu’il avait veillé à éviter jusque-là : s’emparer de l’astrolabe de Jawaad et tant pis sur l’espoir que ce dernier ait pu en percer le secret.

***

Zaherd tomba un genou à terre. Ce qui fut un soulagement pour Damas : il venait d’atteindre ses propres réserves et il n’aurait pas tenu bien longtemps encore face au Légide. L’homme n’avait pas plus volé sa position dans la hiérarchie militaire de Mélisaren que sa réputation ; c’était un combattant remarquable qui alliait à l’endurance et la puissance une réelle intelligence martiale, fruit de l’entrainement constant d’un homme qui ne se satisfaisait pas de l’excellence, mais seulement de l’inatteignable perfection. Le Jemmaï songea, essoufflé par l’effort prolongé que, dans un duel à mort, il ne s’en serait pas si bien sorti.

— Au… dernier… debout, Légide… souffla-t-il alors que Zaherd tentait tant bien que mal de se redresser, au bout de ses forces.

Aucun des deux duellistes n’était blessé. Leurs seules plaies étaient des estafilades et des bleus, en nombre, mais qui avec quelques soins seraient sans conséquence. L’affrontement avait été une démonstration martiale dans les plus nobles règles de l’honneur ; tous les témoins en conviendraient, comme ils admettraient tous qu’ils avaient rarement pu assister à tel spectacle martial. Aucun des deux hommes n’avait jamais eu le dessus sur l’autre jusqu’à ce que ce qui les départage soit la vigueur du plus solide des deux. Et à ce jeu, Zaherd avait cruellement senti les ravages du temps et de son âge face à son adversaire. Il cracha amèrement :

— Tu… tu as gagné. Emporte-la et va te perdre dans…

Il s’interrompit en voyant une main, quelque peu gonflée par un des mauvais coups qu’il y avait portés, apparaitre sous son nez, tendue et offerte en aide. Il la saisit et tiré par Damas, parvint à tenir sur ses pieds. Autour de la grande salle des geôles, dont le mobilier n’était pas entièrement sorti intact de la lutte, il y avait tous ses gardes, silencieux et admiratifs, et non loin, Eïm, que Sonia avait rejoint triomphante après le magnifique spectacle offert par les deux hommes qui se disputaient pour elle. Damas garda la main du Légide, et la serra en signe de réconciliation :

— J’ai gagné une victoire que tu as défendue avec ardeur. Tu as tout mon respect.

— Ton respect me coûte un bien précieux, Damas d’Armanth.

— Ce n’est pas pour rien que je me suis battu.

Zaherd retint le flot d’invectives sombres qu’il avait envie de jeter à la face du Jemmaï. L’effort lui coûta moralement ; mais s’afficher mauvais perdant face à ses hommes aurait été une seconde tache à sa renommée pour la journée. Une suffisait déjà bien. Il ravala donc son amertume :

— Et tu mérites la victoire, oui. Tu as mon respect. Mais ne m’en veut pas de ne pas m’en réjouir. Maintenant, si tu veux bien quitter les lieux avec ton esclave…

Damas hocha la tête, allant récupérer son ample veste qu’il avait retirée au début du duel. Il rajouta, faisant signe à Sonia de le rejoindre :

— Si jamais tu souhaites partager un verre, je serai honoré de te l’offrir, tu sauras me trouver au comptoir de la Guilde des Marchands.

Quelques instants plus tard, Damas, Eïm et Sonia débouchaient devant les portes de la capitainerie, après avoir repris leurs armes à la poterne. Eïm le toisa, hilare avant de faire remarquer :

— Il cognait dur, t’as une sale tête, l’ami !

Damas acquiesça et se tourna vers Sonia :

— Elle va me montrer comment elle sait prendre soin de son maitre.

L’éducatrice esquissa un sourire joueur en réponse, venant s’appuyer lascivement contre le Jemmaï :

— Avec la même ferveur que tu as mise à reprendre ton bien, mon maitre.

Eïm lâcha un rire :

— J’ai aucun doute là-dessus !

Damas finit par rire à son tour, malgré un autre élancement à la mâchoire, tandis que le trio reprenait la route vers le port de la ville. Il attira la San’eshe à lui, prenant ses lèvres d’autorité, pour en profiter brièvement avant de la relâcher :

— Tu as raté pas mal de choses et faudra que tu me racontes comme tu as fini dans les pattes du Légide, toi.

— L’histoire ne sera guère passionnante, mon maitre. Il m’a cependant été bien utile pour prendre soin de moi le temps nécessaire à ce que tu viennes reprendre ton bien. Et il a été particulièrement loquace quant aux événements : je n’en ai pas perdu une miette au final. J’ai aussi appris quelques petites choses que Jawaad devrait savoir, mon maitre.

— Hm ? Comme quoi ?

— La guerre arrive. Et elle arrive très vite. L’Agora tient l’information secrète, mais elle ne le sera plus bien longtemps.

***

Jawaad avait fini par réclamer un thé, mais il tint à faire honneur au verre partagé avec Duncan, tandis qu’il reprenait son récit :

— Mon astrolabe apparait pour la plupart des gens comme un pendentif aux motifs singuliers et sans signification. Il s’avère qu’il n’en est rien. C’est un artefact.

Lisa cligna des yeux, perdue. Elle n’avait jamais entendu ce terme lossyan jusque-là. Jawaad lui ébouriffa la tête, avant qu’elle n’ait le temps de poser la question. La moue qu’elle afficha fit rire Azur tandis que le maitre-marchand poursuivait :

— Un objet de la culture des Anciens, les peuples qui ont vécu sur Loss avant l’arrivée des lossyans depuis les Étoiles. Un objet de mécanique et de technologie dont tout m’échappe. On connait très peu de choses des Anciens. Pour la plupart de ceux qui n’ont pas peur de fouiller leurs ruines, c’est avant tout une source de richesses merveilleuses si on échappe aux pièges et aux dangers. Pour ceux qui tentent d’étudier ces civilisations, l’évidence même est que leur science dépasse complètement notre vision du monde. Parfois, certains artefacts ont été mis en marche, certains compris et même utilisés tant qu’ils ont pu fonctionner. Mais personne ne comprend vraiment la nature même de ces merveilles, pas plus que l’alphabet, les écrits, le langage de ces créatures.

— Mon maitre… mais… ces Anciens… c’étaient des… des humains ?

— Non, Anis. On ne sait guère ce qu’ils furent, mais ils n’étaient pas humains. Il est rarissime de retrouver des dépouilles ou quelque chose qui ait pu être une représentation de ces êtres. Mais elles existent. J’en possède. D’aucuns croient qu’ils furent anéantis par le Concile Divin pour une faute passée. Je crois autre chose.

— Quoi donc, mon maitre ?

— Ils se sont entretués, quand ils ont disposé de ces pouvoirs sans limites que les terriens, sur ton monde, Anis, possèdent eux aussi.

Duncan qui sirotait jusque-là son eau-de-vie, connaissant la plupart de l’histoire, intervint tout de même, curieux :

— Tu penses que c’est cela qui a enterré toutes leurs ruines si profondément qu’elles sont pour la plupart presque inaccessibles ?

Jawaad fit un non de la tête, soufflant sur son thé :

— Il y a une autre cause, et si je parviens à percer le secret de mon astrolabe, je la connaitrai. Ce bijou a assuré une très longue vie à ma mère. Plus qu’il est possible de l’imaginer. Mais malheureusement cela ne lui suffit pas à lui donner le temps de me transmettre tous les secrets qu’elle connaissait et avait pu percer, et ceux qui lui venaient de sa propre arrière-grand-mère. Son premier secret préserve donc ma longévité et ma santé selon un effet que toi, Duncan, tu appelles une forme de radiation, une émission très faible d’une force qui fait muter les symbiotes, à fortiori les Ambroses. Mais mon astrolabe est aussi, je pense, une forme de machine. Il peut être employé comme une sorte de carte et de table de déclinaison astronomique. Tout du moins est-ce parmi les premières évidences que j’ai pu apprendre dessus. L’alphabet des Anciens n’a jamais été percé, pas plus par d’autres que par moi, malgré les moyens que j’y ai consacrés. Et s’il est bel et bien une table de déclinaison astronomique, son fonctionnement, son activation, m’échappe. Mon ancêtre, selon les dires de ma mère, était parvenu à le mettre en marche, mais ignorait comment elle avait pu réussir cet exploit et elle non plus n’était pas parvenue à en comprendre l’usage.

Un récit si long était un peu exceptionnel quand on connaissait le taciturne marchand, si avare de mots. Alors qu’il racontait, pourtant, son regard semblait briller d’une passion peu commune. Il n’en oublia pas son thé, le temps d’en reprendre une gorgée et poursuivre :

— Ma vie dépend désormais de ma capacité à percer le secret de cet objet. Il est alimenté par une sorte de pile, qui se meurt inexorablement. La radiation s’éteint, c’est ainsi que Duncan a pu en comprendre certains principes. Je me suis alors mis en quête de la personne qui serait la plus apte à pouvoir réussir ce qu’aucun lossyan ne peut accomplir.

Jawaaf fixa Lisa. Cette dernière fit une moue dubitative, qui fit brièvement sourire le maitre-marchand :

— L’astrolabe n’a jamais pu être utilisé que par des Chanteurs de Loss. Quant aux terriens perdus, ils viennent désormais d’un monde dont la science et les techniques dépassent tout ce qu’un lossyan peut appréhender. Vous pensez différemment de nous. Vous abordez les choses selon un point de vue et un regard qui nous est inaccessible. J’avais besoin d’une Chanteuse de Loss née sur Terre, jeune et apparue récemment sur Loss, avec cette culture, ce mode de pensée apte à trouver des solutions originales à un problème insoluble. Il a fallu beaucoup de temps. Tu es la première que j’ai pu trouver, Anis. Et celle que je cherchais : la preuve en est que tu es entré en contact avec ce qu’abrite mon astrolabe, bien au-delà de tout ce que je savais sur lui.

— Vous voulez parler de cette femme qui… qui hante le médaillon ? O… Orchys de Parcia ?

— Oui…  La première propriétaire du pendentif à en avoir percé les mystères. La femme-démon qui a lancé le Chant des Abimes et failli détruire tout Loss, provoquant le Long-Hiver, la mort des dieux et la chute de tous les peuples, jusqu’à l’avènement du Concile Divin et de ses Prophètes. L’être le plus haï et maudit parmi tous ; mon arrière-arrière-grand-mère, Anis.

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