19- A la guerre

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— Pourquoi le lui avoir dit ?!

Lisa tiqua devant la désapprobation d’Orchys. Elle s’étonna de réaliser que l’entité qui hantait le pendentif de Jawaad puisse se mettre en colère. Son premier réflexe, qu’elle détesta constater, fut de baisser les yeux en détournant la tête, coupable :

— Pa…parce que rien n’est plus précieux pour…pour lui. Parce qu’il aurait su que je cachais un secret… et qu’il m’aurait forcé à… à le lui raconter.

— Mais c’était TON secret ! Ta liberté ! Pourquoi le sacrifier ?!

Lisa garda le silence un long moment, partagée entre ses instincts de soumission et sa propre révolte. Elle faillit renoncer à parler, lutter, tenter de s’expliquer. Qu’est-ce que cela pourrait changer, finalement ? Orchys n’existait pas, elle n’était qu’un fantôme hors du temps, si éloignée du monde de Loss tel que la terrienne le connaissait qu’elle ne pouvait le saisir. Lisa ne s’adressait qu’à un spectre, quel qu’il soit, et restait seule face à ce monde qu’elle craignait tant.

Pourtant, cela ne suffisait pas. Elle manque de s’avouer vaincue et rester timorée, mais finalement, elle éclata brutalement :

— Je devais lui dire pour comprendre ! Et vous ne pouvez pas m’aider à ça ! Vous n’êtes qu’un fantôme du passé ; rien de ce que je vis, vous n’en avez connu ! Vous m’avez dit que vous étiez une cheffe de guerre, vénérée comme descendante d’Athéna, marchant comme tous les Chanteurs de Loss dans votre monde tel des dieux sur terre ! Il n’y a plus ni dieux ni Chanteurs de Loss ! Dans le monde où je vis, les rares qui ne sont pas morts sont craints et asservis ! Nous sommes devenus des démons ! Tout ce que vous avez été a été réduit à néant ! Par votre faute !

Orchys encaissa le coup un uppercut prit de plein fouet. Au-delà des mots de sa protégée, il y avait le flot des informations qu’elle transmettait à travers le complexe lien mémoriel que l’astrolabe nouait entre leurs deux esprits. Elle reprit pourtant, le ton plus bas ; c’était à son tour de sentir la culpabilité faire son œuvre :

— Nous ne savions pas ce que nous allions provoquer. Je ne le savais pas. J’ai inventé et transmis à mes disciples ce que tu appelles le Chant des Abymes pour mettre fin à dix ans de siège, de batailles vaines, de famines et de massacre. Pour mettre à jamais un terme à la guerre.

— Aucune arme absolue n’a jamais arrêté la guerre !

Orchys se prit de plein fouet les visions difficiles à saisir des champignons atomiques et des dévastations des armes nucléaires de la Terre, suivie des ravages sur les hommes et les villes, condamnant les survivants à l’agonie. La similitude avec son propre pouvoir et l’épouvantable destruction qu’il avait causée la firent frissonner d’horreur. Elle reprit, encore plus bas, manquant à son tour de détourner les yeux devant la jeune femme :

— Tu me rends coupable de la manière dont l’Histoire de Loss a fait de toi une esclave. Comment pourrais-je te le reprocher. Me pardonneras-tu ma faute, si je te dis que j’en ai conscience, bien au-delà ce que tu imagines ? J’agissais pour les miens ; j’ai grandi dans une guerre sans fin où notre pouvoir était l’arme ultime de tous les camps, et moi la plus puissante de toutes. Je voulais mettre fin à ce cauchemar. J’en ai créé un autre. Mais je voudrais te révéler mon intime motivation…

Orchys tendit la main vers la joue de sa protégée. Dans ses yeux, comme dans ceux de Lisa, brillaient des larmes. Elle fit glisser sa main sous le menton de la jeune terrienne, pour la fixer dans un silence intime, qu’elle brisa dans un chuchotement :

— Je suis morte depuis bien longtemps et je n’ai de ma mort que le récit que tu portes dans ta mémoire. Mais je voulais mettre fin à cette guerre pour parvenir à trouver réponse au mystère qui me hantait et que j’ai tenté de percer en explorant les secrets de mon astrolabe. Jawaad, mon descendant, a raison : c’est une machine, créée par des êtres qui ont précédé notre arrivée sur Loss. Eux aussi, j’en suis convaincue, vinrent des Etoiles comme d’autres encore avant. Qui nous a menés sur ce monde, Lisa ? Qui y a placé nos prédécesseurs ? Pourquoi ont-ils disparu ? Il y a quelque chose, une entité qui a fait ces choix font nous sommes issus, dont tu es issue, toi qui a été arrachée à ton monde pour finir dans le nôtre, comme tant d’autres. Cela arrivait déjà à mon époque et tu m’as appris que ça n’a jamais cessé.

Orchys fit une pause, fixant les yeux de Lisa si pareils à deux puits de jade, brillant de larmes, qui renvoyaient en reflet son propre regard, ô combien semblable. Elle hésita presque à reprendre ses propos, comme si le poids de ce qu’elle allait avouer était trop lourd :

— Ma quête est morte avec moi, et même si Jawaad semble chercher des réponses, c’est à toi que je veux la transmettre. Lui souhaite sans doute y trouver le pouvoir et le moyen de préserver sa vie. Toi, tu veux des réponses. Les mêmes que les miennes. À défaut de tout espoir de retrouver ton propre monde, je voudrais t’offrir celui de comprendre les secrets qui t’ont forcé à vivre dans le nôtre. Je voudrais que tu reprennes là où la mort m’a interrompu. Je ne suis qu’une mémoire et un fantôme, certes, mais un fantôme qui t’accompagnera autant que possible pour trouver la vérité. Veux-tu bien poursuivre ma tâche ?

Lisa soupira :

— Si je survis assez longtemps pour cela…

— Nous nous y efforcerons et, désormais, nous savons la valeur que tu as pour Jawaad, ce qui t’offre une bonne protection. Il a cependant aussi raison sur un point : toi, tu peux comprendre comment fonctionne la machine où nous nous trouvons en ce moment. Personne d’autre ne le pourrait sans doute mieux.

— Mais je n’en ai pas la moindre idée… et puis, Jawaad ne le retire jamais de son cou, je ne sais pas comment il me permettra de l’étudier.

— Gageons qu’il t’expliquera tout ce qu’il sait dessus. Le reste, je vais te l’apprendre et tu sauras tout ce que j’ai pu découvrir sur l’astrolabe. Mais j’y mets une condition…

Lisa esquissa un sourire, elle avait deviné sans mal ce que serait la demande d’Orchys :

— Que jamais je ne révèle ce que vous allez m’apprendre à Jawaad ?

— Exactement, Lisa.

— J’y mets… alors une condition à mon tour. Je tiendrais ma promesse… jusqu’à ce que ma vie ou la sienne en dépende directement. Vous voulez bien ?

— Comme pourrais-je refuser ?… Je suis d’accord et, de toute manière, je ne pourrais faire autrement. Tu l’aimes.

***

Le verrou, bien que sommaire, de la fenêtre accepta enfin de céder, si brusquement qu’emporté par son élan, Janus bascula en même temps que le battant. Elena se surprit elle-même de parvenir à attraper d’une main son comparse avant sa chute, et de l’autre le cadre de bois avant que celui-ci n’aille claquer violemment contre le mur. Elle manqua de glisser au passage sur la surface détrempée par l’averse du parapet.

Janus ravala sa salive en se redressant :

— Ho merde… merci, ça aurait mal commencé sans toi.

Elena ne dit rien, mais le foudroya d’un regard mécontent. Il avait été assez ardu d’arriver jusque-là et elle n’avait pas envie de devoir faire machine arrière urgemment. Perchés sur une étroite corniche, en pleine nuit, à dix mètres au-dessus de la cour intérieure d’un domaine de l’Église sur la Strada Aeris, ils faisaient figure, si jamais un noctambule curieux venait à lever les yeux, d’oiseaux offerts à un tir aux pigeons facile.

Heureusement, il n’y avait plus en faction qu’un garde, abrité de la pluie battante sous le porche d’entrée de la villa, observant nerveusement les alentours. La diversion, menée plus tôt par les comparses de Janus et appuyée par d’efficaces larrons choisis par Ezio, avait éparpillé le reste des Ordinatorii à deux pâtés de maison de là. Le prince avait organisé un vrai-faux cambriolage, ici dans l’atelier d’un orfèvre, pour en couvrir un autre et suivi d’un petit incendie pour s’assurer qu’il faille se porter au secours d’éventuelles victimes. Elena avait trouvé la ruse simpliste, pourtant celle-ci avait fonctionné. Les lossyans ne devaient finalement pas, en général, être aussi méfiants qu’elle l’aurait imaginé.

Ramenant sur la corniche les cordes qui leur avaient permis d’atteindre la fenêtre depuis les toits, Elena et Janus se faufilèrent sans bruit dans le bureau de Franello. Si la nuit couverte par de lourds nuages orageux était bien pratique pour leur intrusion, elle rendait compliquée de s’orienter dans la pièce. Et la fouiller allait s’avérer un autre problème.

Elena chuchota :

— On fait comment ? On n’y voit rien.

— Je ne t’avais pas dit que c’était prévu ?

— Non !

— Ho… ma faute alors… attend, je te montre.

Accroupi, Janus sortit précautionneusement de sa besace deux petites lampes de melia bleu luminescent, aux apparences de petite lanterne sourde avec un réflecteur et un prisme. La lumière émise était ainsi directionnelle et étroite. Le voleur tira un sourire amusé en voyant la tête surprise de sa comparse tandis qu’il lui en tendait une :

— Une lampe à œil. Tu n’en avais jamais vu ?

Elena reprit une moue maussade et peu amène en prenant la lampe :

— Si. Je ne vous pensais pas assez évolués pour avoir ce genre de choses. Bon, ne tardons pas.

Janus soupira :

— Tu pourrais t’émerveiller de temps en temps, pour changer.

La terrienne ne répondit pas. Elle commençait déjà à examiner les lieux pour savoir où fouiller. Le bureau était meublé de bibliothèques amplement fournies et les murs qu’elles ne couvraient pas s’ornaient de portraits et de scènes au style Renaissance tardive et Maniériste, qu’Elena aurait comparé à des tableaux religieux, mais au ton souvent martial. Et bien sûr, il y avait le bureau, d’un massif bois rouge sculpté avec une finesse de détails époustouflants, posé sur un épais tapis. Sous un véritable éclairage, la pièce aurait sans doute révélé tout un luxe précieux et raffiné que les quelques bibelots et objets utilitaires posés çà et là sur des guéridons laissaient à deviner.

Janus procédait au même examen que sa comparse, le nez sur les rayonnages, tâtant discrètement les ouvrages, vérifiant l’intégrité du bois pour déceler des compartiments secrets. Au bout de longues minutes infructueuses, Elena s’approcha du bureau :

— Si ces documents sont importants, il aura toujours voulu les avoir à portée de main.

— Tu penses à quoi ?

Elena balaya le bureau de la lampe en guise de réponse, avant de s’accroupir et commencer un examen minutieux du meuble. Janus n’était pas vraiment convaincu, mais acquiesça malgré tout. De toute manière, il fallait tout vérifier. Pour le prix auquel ils avaient été payés, ils ne pouvaient se permettre de quitter les lieux bredouilles.

L’intuition d’Elena fut récompensée, ce qui soulagea son angoisse. Le temps filait vite, et chaque bruit, le plus petit aboiement dehors, la mettait au supplice. Le délai était, selon les propos de Janus : « au prochain son de gong qui annoncera le troisième quart de nuit ». Mais bien sûr, aucuns des deux n’avait ni montre ni quelque forme de chronomètre pour savoir combien de temps il restait avant ce fatidique moment. Elena douta que cela existe d’ailleurs : elle avait, ces dernières semaines, pu réaliser à quel point la mesure du temps était de peu d’importance pour les lossyans.

— Janus, viens voir. Ce panneau sculpté, au-dessus des pieds. Il sonne creux.

Le larron s’approcha, affichant un sourire de fierté à la perspicacité de sa camarade tandis qu’il examinait le panneau, donnant quelques pichenettes contre le bois :

— T’as vu juste. Ce serait logique qu’il les conserve dans un double-fond. Quoi que ça cache, on va vite le savoir.

— Il faudra déjà trouver comment l’ouvrir…

Janus poussa un juron étouffé en réponse, tandis qu’il tentait de se faufiler sous l’épais meuble, avant de reculer non sans se cogner :

— Vas-y, toi, t’es plus petite. Ça semble bien planqué.

Elena fit un non de la tête, avant de s’installer dans le fauteuil –qu’elle jugea inconfortable d’ailleurs- de Franello. Elle commença à se pencher d’un côté, puis de l’autre, glissant ses mains sous le tablier du meuble, tâtant et appuyant sur tous les reliefs :

— Il est âgé le prévôt, hm ? Il ne va pas faire l’acrobate sous son bureau pour planquer ses papiers et les en sortir. Il y a forcément une mécanique d’ouverture facile d’accès. Ha… ici, regarde !

Elena pointa un petit renfoncement sous le tablier, au milieu des sculptures, dévoilant une discrète serrure qu’il était ardu d’apercevoir. Janus vint l’examiner de près d’un œil expert :

— Ho. Hé bien notre bonhomme tient à sa sécurité. Je peux crocheter ça, mais ce n’est pas exactement donné à tout le monde.

— Je n’y connais rien en serrure. C’est si compliqué que ça ?

— C’est un modèle à gorge pour une clef de très petite taille. Plutôt difficile à faire sauter sans être un maitre de l’art, mais ça devrait aller. Écarte-toi un peu et laisse-moi faire.

Janus se vantait et aimait à présenter ses talents comme remarquables, voire uniques. La preuve en fut encore démontrée, la serrure ne lui résista pas plus de vingt secondes, avant de céder dans un bruit de mécanique grinçant, ouvrant le panneau secret. Impatiente d’en finir avec cette histoire, Elena tendit la main vers le panneau, quand soudain Janus lui attrapa le bras et la retint :

— Stop ! C’est trop facile jusqu’ici, Thin. Si j’étais cet homme, j’aurais piégé ce compartiment et tu n’en sais pas assez pour imaginer comment.

Elena manqua de grogner, mais malgré une moue mécontente, elle recula, fixant l’Armanthien, qui avait bel et bien raison : elle aurait du mal à imaginer quels pièges les esprits retors de ce monde pouvaient mettre en œuvre pour protéger leurs secrets. Elle rajouta simplement, laissant la place au voleur :

— Montre-moi, je t’éclaire.

Janus entreprit d’ouvrit le loquet du tiroir secret avec des tiges de bois, concentré à la recherche d’Elena ne savait quel danger. Le compartiment abritait des documents roulés et un petit carnet relié de cuir, que le malfrat ne toucha pas. Il sortit de sa besace une petite flasque de cuir durci dont il versa précautionneusement un petit peu du contenu, une sorte de poudre gris-jaune.

— Qu’est-ce, demanda Elena ?

— Du pollen mélangé à du sucre. Pour attirer un Scarpa. Regarde bien…

Au bout de quelques secondes, un minuscule insecte apparut entre les plis du cuir, suivi par un second, puis un autre. Il s’agissait de sortes de vers, pourvus d’une paire de pattes les aidant à accélérer leur reptation et s’agripper à toutes les surfaces, é la tête petite et noire, munie de crochets épais. Malgré leurs dimensions, à peine plus gros que la moitié d’un ongle, Elena sut immédiatement que ces horreurs étaient on ne pouvait plus dangereuses.

— Ils sont venimeux, c’est cela ?

Janus fit un oui de la tête, avant d’écraser vivement les trois scarpas, qui se gavaient du mélange de sucre et de miel, du bout de sa tige de bois. Il commenta seulement sa tâche achevée :

— Leur venin ne tue pas. Pas de suite. Au lieu de ça, au bout de quelques instants, tu perds tes moyens, tu commences à ne plus savoir ce que tu fais, tu as des idées folles et suicidaires en tête. Alors tu cours chez tes amis ou tes complices, à demi fou, supplier leur aide. Si tu as de la chance, ça te tue avant, sinon, tu meurs avec eux après des hurlements de démence.

— Pourquoi faire si compliqué, un poison mortel ferait pareil ; il n’y a pas plus rapide ?

— Parce qu’infecté par un scarpa, tu cours voir les gens que tu connais les plus proches ou les derniers avec qui tu as eu quelques relations. Idéale pour trouver tes complices, et tu es tellement perturbé que te suivre est un jeu d’enfant. En un instant, ils sauraient qu’un voleur a été empoisonné, et plutôt que le tuer, ils le laissent filer et le suivent. Efficace n’est-ce pas ?

— Ça ne fait que confirmer combien je hais ce monde.

— Ne me dit pas qu’il n’y a rien de semblable là d’où tu viens ?

À bien y réfléchir, Elena conclut que si, en fin de compte ; moins mortel, mais tout aussi redoutable par l’usage de la technologie de sécurité :

— Disons qu’on a aussi bien, mais nous sommes moins cruels. Peut-être après tout que vous faites avec vos moyens comme nous faisons avec les nôtres. C’est sûr selon toi, maintenant ?

— Oui, il est temps de tout ramasser et filer…

Sans demander son avis, la terrienne saisit les documents, et les éclairants commença à les consulter, à la grande surprise de Janus :

— Tu sais lire ?

— Ton esclave m’a appris, à ma demande. Elle ne sert pas qu’à faire le ménage et être baisée…

***

Sonia afficha un sourire cruel en avisant Lisa dans la cour de l’hospitalet de Duncan. Cette dernière triait des légumes frais en compagnie d’Azur et de l’une des filles du vieux médecin, toutes trois distraites par les jappements du jeune lori qui courrait de l’une à l’autre réclamant sa part de jeu. Lisa semblait sereine, détendue. Elle était heureuse à n’en pas douter, ce qui caressa brièvement d’un élan de tendresse l’esprit dément de l’éducatrice. Elle en conçut une satisfaction qui s’exprima dans un soupir équivoque avant de héler la terrienne :

— Debout !

Lisa s’exécuta immédiatement, conditionnée à force de coups et de peur à obéir à l’éducatrice. Azur réalisa immédiatement à quel point son amie pouvait la craindre, et à raison. Sonia était, de son point de vue, non seulement folle, mais de nature meurtrière et sadique ; un serpent pervers caché dans un corps parfait auquel la psyké n’aurait pas tourné le dos pour tout le loss du monde.

La gifle que l’éducatrice décocha à son élève fut brutale et absolument imprévisible, aussi rapide qu’un éclair zébrant le ciel.  Assez forte pour que Lisa, qui ne faisait physiquement pas le poids devant Sonia, trébuche contre les paniers de légumes, emportée par le choc et ne s’y effondre lourdement.

Azur vit rouge immédiatement en se redressant. Elle semblait prête à se jeter sur Sonia, mais elle n’en eut pas le temps.

— Assez !

Le mot que prononça Lisa se déforma et il fut difficile de le reconnaitre immédiatement tandis qu’il se mélangeait aux arpèges du Chant. L’espace d’une seconde, le réel fut déformé par un flouté pareil à une onde de chaleur. Sonia fut soulevée de terre comme une plume portée par la brise ; elle n’eut même pas le temps de hoqueter. Un battement de paupières plus tard, elle était propulsée à dix mètres de là, retombant violemment sur le sable épais de la cour.

Le silence tomba sur les rares témoins de la scène, tandis que Lisa se redressait, colérique, ses cheveux roux retombant sur ses épaules après avoir flotté un bref instant emporté par la charge statique du pouvoir qu’elle venait de déchainer.

Azur se précipita sur Lisa, tandis que l’esclave qui les aidait reculait, terrifiée par un spectacle qu’elle voyait pour la première fois :

— Anis ! Ça suffit, arrête !

Lisa tremblait, surprise elle-même de sa réaction, effrayée de ses conséquences :

— Pourquoi m’as-tu giflé, Sonia ?! Pourquoi donc ?! Je ne le méritais pas !

L’éducatrice, secouée par le choc, ne s’en releva pas moins avec une grâce arrogante, jetant sur l’esclave de Duncan, paralysée de peur, un regard de dédain qui acheva de la convaincre de prendre les jambes à son cou. Puis elle s’approcha d’Azur et Lisa, secouant la poussière maculant son coté qui garderait quelques traces endoloris de l’impact au sol :

— Tu devrais le savoir, mais après tout ai-je besoin d’expliquer à mon élève pourquoi son éducatrice la gifle quand elle le juge utile.

Azur leva le ton, agacée :

— Non, tu n’as pas le droit de la gifler ! Et d’ailleurs qu’est-ce qu’elle a fait, hein ? Tu n’étais pas là, et notre maitre l’a punie quand il l’a jugé nécessaire !

— Elle s’est mise en danger ; toi-même peux le comprendre.

Puis Sonia arrêta ses pas juste devant Lisa, qu’elle toisait largement. Elle vint prendre son visage dans ses mains et Azur se braqua immédiatement, prête à nouveau à sauter sur Sonia si celle-ci osait toucher un cheveu de sa consœur. Lisa se laissa elle-même faire non sans une réaction de protestation mécontente, suivie d’une brève moue résignée ; la proximité de l’odeur de l’éducatrice, le contact de ses mains sur sa peau, la chaleur de son souffle, avaient sur elle le même effet hypnotique et enivrant que les caresses et la présence de Jawaad. Son corps y répondait immédiatement avec une sensualité irrésistible, aussi bien son esprit ruminait ses reproches à l’adresse de la terrible femme. Azur retint son souffle : elle était fascinée à voir l’étrange et sincère tendresse mêlée de malice dans le regard de Sonia tandis qu’elle approchait lèvres contre lèvres de la jeune terrienne. Dans un dernier sourire, elle vint prendre les lèvres de Lisa dont le corps exulta de plaisir un bref instant. La relâchant, Sonia murmura alors :

— Tu m’eut déçu de ne pas avoir répondu à ma gifle. Tu commences enfin à réagir, mais attention aux mauvaises conseillères, Anis.

Lisa resta silencieuse, aussi bien envoutée par le bref, mais si brûlant baiser, que perplexe des propos qui avaient suivis. À son corps défendant, elle en fut pourtant touchée au cœur, ressentant une fierté véritable à avoir comblé l’attente de Sonia. Ce qui l’agaça tout autant, mais c’eut été nier l’influence que l’éducatrice pouvait avoir sur elle ; elle n’avait jamais cherché à se pencher sur les sentiments complexes qu’elle pouvait avoir pour son ex-tortionnaire, mais elle n’était pas dupe de leur force et de leur intimité.

Azur, quant à elle, comprit immédiatement : les mots sibyllins de l’éducatrice étaient pourtant bien choisis et ce fut la première fois que la psyké s’avouerait partager totalement le même avis que la San’eshe. Elle aussi en fut émue, réalisant le lien profond qui unissait la cruelle professeure à son élève, et que Sonia venait de lui laissait lire sans rien en cacher. Plus tard elle veillerait, si l’éducatrice ne le faisait pas elle-même entretemps, à expliquer à Lisa que ses deux plus mauvaises conseillères, Sonia n’avait que trop raison, seraient sa peur et sa colère.

***

Zaherd était d’humeur massacrante et avoir perdu l’esclave qu’il avait tant convoité n’en constituait qu’une cause parmi d’autres, autrement plus graves. Mélisaren aurait dû recevoir des nouvelles de ses attachés diplomatiques partis s’enquérir de la position de Nashera. Mais pas plus eux que les espions que le Légide avait envoyés sur leurs traces ne donnaient signe de vie. La conclusion s’imposait fatalement : Ils avaient été interceptés et soient étaient devenus otages, soit gisaient au fond de quelque trou à l’état de cadavres. Onaxaphore avait bel et bien décidé d’en finir avec la rivalité ancienne entre sa cité et Mélisaren et ne s’embarrassait de toutes évidences plus de parlementer. Quelque part le long du fleuve, ses armées marchaient pour venir conquérir le plus grand port de commerce du Sud de l’Etéocle, autant dire le plus grand de toutes les Plaines.

Seul dans son bureau, tenant une plume figée au-dessus du papier qui scellerait sa carrière et l’avenir de sa ville, Zaherd hésitait. Sur le document, l’ordre de réquisition des troupes, de toutes les légions et de la garde de la cité. Qu’il signe et de facto il imposait à l’Agora de voter pour le nommer chef de guerre plénipotentiaire… ou pour sa destitution immédiate.

Il soupira lourdement, et finit par poser la plume, et éteindre le réchaud qui maintenait liquide la cire qui aurait servi à sceller sa missive. Zaherd n’avait aucun désir de devenir Imperius, même si de toute évidence la situation ne lui laissait guère d’alternatives. N’était pas tant qu’il craigne les conséquences sur sa carrière d’un tel poste : il avait atteint cet âge où l’on peut admettre la fin des choses. Mais plutôt ce que cela impliquerait en termes de pouvoir, de responsabilités et de fatalité. Quand venait la fin de la guerre, l’Imperius était le premier jugé pour les conséquences de celle-ci et sur ses actes et décisions durant tout son mandat. Si cela s’achevait glorieusement, le plus souvent, cela pouvait aussi sonner le glas de l’homme porté précédemment au triomphe. Zaherd ne cherchait pas de triomphe ; et si toute sa vie il s’était préparé à la guerre, elle restait ce qu’il abhorrait le plus en ce monde.

Signer ce document, c’était officiellement admettre la guerre, qu’il pressentait imminente. Zaherd pesta soudainement, avec tant de violence que son secrétaire, dans la pièce adjacente, en sursauta d’effroi. Il n’avait aucune preuve que des troupes soient en marche sur Mélisaren, mais aucune preuve du contraire, seulement des faisceaux d’indices convergeant tous vers la conclusion que Nashera ne pouvait avoir aucun autre objectif que les attaquer. Mais comment décider du destin de ses armées et de sa ville sans aucune preuve concrète ?

Mériaden, le secrétaire, allait rejoindre son patron pour s’enquérir de son état quand on tambourina à la porte pour l’ouvrir sans attendre. L’homme qui venait de prendre cette liberté rare, un des gardes particuliers du Légide au rang de capitaine, était essoufflé. Zaherd tonna encore :

— Bordel à foutre ! Que se passe-t-il encore ?!

L’officier inspira un grand coup, pour lâcher :

— Mon Légide, j’ai des nouvelles qui ne peuvent pas attendre…

— Quoi ? Parle !

— Des légions. L’étendard de Nashera flotte à leur tête. Ils sont à deux cents milles de là et descendent l’Etéocle !

— Tu en es sûr ?! D’où vient l’information ?

— Deux marchands fluviaux ont grillé tout le loss-métal de leurs moteurs pour venir rejoindre nos éclaireurs, mon Légide. Ces derniers viennent à peine de nous faire parvenir le message.

— Deux cents milles. Ils vont devoir s’approvisionner en cours de route, mais cela veut dire qu’ils seront sur nous dans huit à neuf jours au plus. Combien sont-ils ?

— On ne sait pas, mon Légide. Des légions entières et nombre de vaisseaux d’escorte. Mais les bateliers n’ont pu en dire plus.

Zaherd lâcha un lourd soupir, tournant le regard sur la missive qu’il avait hésité à signer l’instant d’avant. Le destin venait de décider pour lui. Il reprit à l’adresse du capitaine :

— Alors ils viennent par la terre… Je veux deux compagnies d’éclaireurs de la garde réparties par pelotons sur toute l’embouchure du fleuve et sur au moins quarante milles, avec des cavaliers chargés de transmettre les messages. Je te confie cette tâche dès que tu seras en état. Mériaden ! Écris-moi une demande de réquisition immédiate de trois navires lévitant rapides pour appuyer les éclaireurs et tu l’apportes toi-même au Port !

— A vos ordres, mon Légide ! répondit l’officier, repartant en courant, tandis que Mériaden restait figé. Ce dernier était si blême qu’il aurait pu se confondre aux bustes de marbre qui ornaient les piliers contre les murs du bureau. Zaherd le ramena à la réalité en aboyant :

— C’est trop tôt pour se pisser dessus, bouge-toi par les abimes ! Désormais, nous sommes en guerre !

***

— Thin, d’accord que ces documents soient fascinants, mais on est pressés, là !

Elena répondit sur le même ton bas que Janus, s’éclairant à la lueur de sa lampe à oeil :

— Attends encore. Tu n’as aucune idée de ce que c’est, Janus.

— Et toi donc ? On a été payés pour les chourer, pas pour mettre le nez dedans. Y’a des curiosités qui ne sont pas bonnes à assouvir.

— Je crois savoir, oui. Et aussi pour qui nous travaillons et en quoi c’est si important. Mais partons d’ici, oui. Simplement, pas question de remettre ces documents sans que j’ai tout lu !

Par-dessus la pluie et le vent venant de la fenêtre restée entrouverte s’imposa un bruit assourdi. Il aurait pu échapper aisément à une personne sans méfiance, mais Janus le reconnut immédiatement comme des pas venant du rez-de-chaussée :

— D’accord, d’accord, souffla-t-il. Mais on file, maintenant, range-moi tout ça !

Le duo franchissait à peine le rebord de la fenêtre pour entamer l’ascension vers les toits, cette fois-ci en devant se passer des cordes qu’ils avaient pu employer à l’aller, mais qui avaient été détachées pour plus de discrétion, que les pas s’accélèrent à l’étage. Il était évident que quoi qu’ils aient pu prendre de précautions dans leur cambriolage, quelque chose venait de susciter la vigilance d’au moins un des gardes de la maisonnée.

La confirmation fut donnée de manière brutale. Janus entamait déjà l’ascension en s’aidant d’un piolet, suivie par Elena qui s’arc-boutait sur le parapet que la porte du bureau s’ouvrit bruyamment. L’Ordinatori qui s’engouffra en premier lâcha un cri rageur en voyant les silhouettes en train de disparaitre par les fenêtres. Avant qu’il n’ait cependant le temps de beugler pour sonner l’alerte, son comparse qui le suivait agit sans chercher à se poser de questions. Dégainant un impulseur, il tira dans le tas, malgré ses faibles chances de faire mieux que trouer le décor. Son réflexe fut cependant fort malheureux. La balle siffla proche du visage d’Elena. La peur s’engouffra immédiatement dans son esprit et elle y répondit par ce qui était désormais la voie la plus naturelle qu’il lui soit : elle se mit à Chanter.

Janus en parlerait longtemps par la suite, mais toujours à demi-mot. Décrire exactement ce qu’il n’avait qu’entrevu était déjà bien trop pour sa tolérance à l’horreur. La voix d’Elena était devenu une musique cacophonique qui lui avait donné l’impression de faire trembler toute la bâtisse ; ou était-ce l’explosion qui s’ensuivit l’instant d’après ?

Mais ce qui le choqua fut la conséquence du souffle. Il n’en vit rien d’autre que le corps désarticulé de l’un des gardes, devenu un pantin brisé d’os et de sang, traverser en s’y déchirant la fenêtre du bureau, suivi d’éclats de bois et de verre, et de fétus de papier. Elena avait seulement Chanté pendant une ou deux secondes, le temps de trois notes. Et en trois notes, elle avait provoqué les dégâts que seul un baril entier de poudre -ou un démon enragé- pouvait faire. Il en resterait marqué à jamais.

Mais dans l’immédiat, et malgré un retour de bile violent et âcre à la bouche, il avait d’autres chats à fouetter. Il tendit le bras pour tirer Elena vers lui, qui vacillait, agrippée de son mieux aux bas-reliefs du mur :

— Ne lâche pas !

Elle lui répondit par un regard vidé, si profond que sur l’instant, il aurait pu s’y noyer. Mais il avait compris que chaque Chant avait, apparemment, un prix physique à assumer. Soutenant la terrienne, qui fort heureusement n’était pas du genre à se laisser porter sans fournir d’effort elle aussi, il grimpa jusqu’au toit, juste à temps pour échapper à deux tirs imprécis venant du sol. La nuit, toujours aussi noire et pluvieuse, leur faisait cadeau d’un manteau d’obscurité qui allait bien les aider.

Elena commença à se reprendre une fois sur le faîte de la maison du prévôt. Elle accéléra le pas, décidée, courant vers l’issue de secours aménagé à l’aller. Il fallait espérer que les cordes pendantes, dissimulées contre des conduits de cheminées dans la ruelle qui donnait accès aux arrière-salles du domaine, n’aient pas déjà été remarquées.

Le duo les trouva bel et bien toujours en place. Il devait y avoir un dieu quelque part à remercier, si Elena y avait jamais cru. Mais elle l’aurait sans doute plutôt maudit si elle avait prêté foi à quelque puissance supérieure.

Quelques ruelles plus loin, alors que Janus s’empressait de rejoindre le lieu de rendez-vous bien choisi pour retrouver leurs complices, Elena l’arrêta en lui attrapant le bras, et l’entraina sans explication sous un porche dissimulé.

— Mais qu’est-ce que tu fous, encore, râla le voleur. On est salement pressés, Thin !

— Janus, les documents, qui doit les remettre ?

— Eh bien, nous, pourquoi donc ?

— Tu en es bien sûr ?

— Arrête de tourner autour du pot ; y’a quoi là-dedans, bordel ? Thin, explique-moi !

— Tu ne sais pas lire hein ?

Janus se vexa comme un gosse prit sur le fait :

— Si !… Mais… pas bien. J’vois pas l’intérêt.

Elena tira un sourire bref, mais ne commenta pas l’aveu et reprit :

— Alors je t’explique rapidement. L’homme qui a acheté ma sœur portait au cou un médaillon en forme d’astrolabe, en argent ou quelque chose comme cela. Un bijou important pour lui. Dans ces notes, il y a des schémas, des plans, des esquisses, en plus d’écrits denses. Les plans d’un lieu sous Armanth, et les dessins de cinq astrolabes semblables à celui porté par l’homme dont je te parle. Pas des copies conformes. Ils sont très similaires, mais chacun est différent. Ils sont nommés Artefacts Anciens et numérotés.

— Par les abimes… mais ce n’est pas le but de savoir tout ça ; tu es folle !!

— Non ! Tu as peut-être peur, mais pas moi. Pour avoir le pouvoir, il faut avoir le savoir. Toutes ces notes me rapprochent de l’homme qui m’a pris ma sœur. Son nom est dans ces notes, mais aussi des secrets sur des lieux souterrains, sous Armanth, que Franello croit relié à ces astrolabes.

Janus afficha soudain une mine terriblement intriguée :

— Tu parles du Labyrinthe ?

— C’est quoi ça ?

— Un secret de polichinelle pour la Cour des Ombres. Quand furent bâtis les premiers palais de la colline du Conseil des Pairs, ils ont été chercher de la pierre et de la chaux en creusant sous son pied. Y’a désormais tout un réseau de mines et de caves, reliées aux égouts et aux canaux. Mais loin en profondeur, les mines débouchent sur d’autres tunnels, très vieux ; des tunnels Anciens.

— Très vieux, tu veux dire ? Tu te répètes…

— Non. Des tunnels creusés par les Anciens, les créatures d’avant l’arrivée des hommes depuis les Étoiles ! C’est le Labyrinthe. Certaines sections permettent des raccourcis vers d’autres mines et caves dans tout Armanth. La Cour des Ombres les utilise depuis des siècles. Mais les plus profondes galeries sont… enfin, personne n’y va jamais. Elles sont maudites. Les Anciens y ont laissé de quoi damner et tuer tous ceux qui s’y aventurent.

— Franello en a des plans détaillés. Regarde !

Elena déplia les plans, complexes et sur plusieurs niveaux. Janus donna l’impression que ses yeux allaient jaillir de ses orbites :

— Par mille putes ! Il en a visité tant que ça ? Mais personne n’a des plans aussi précis, personne ne s’est aventuré si loin pour en revenir !

— Dis-moi, Janus… est-ce que ces plans sont utiles à notre client, selon toi ?

Le voleur se frotta la barbiche en hésitant, presque angoissé, mais finit par faire un non de la tête avant d’afficher un sourire de malice :

— Nous seuls savons ce qu’on a trouvé… on peut bien oublier cette carte, il l’aura emporté avec lui et qui n’a rien vu ne peut pas en parler.

— Et si elle a tant de valeur, il s’agirait, sans la lui montrer, mais seulement des copies partielles, d’un beau cadeau en bonus à Ezio et nous gardons le reste de ses secrets pour nous. Libre à toi et moi d’explorer cela.

Janus tirait un sourire de plus en plus large :

— C’est une folie, tu sais ? Mais c’est une folie qui pourrait faire notre richesse. Ça déborde de trésors, les ruines Anciennes… s’il en reste encore.

— Alors c’est décidé. Nous avons un pacte ?

Janus fixa Elena surpris, mais acheva de sourire de toutes ses dents jaunies depuis longtemps, et lui tendit la main :

— Tu te fais vite à nos usages ; tu parles presque comme une Armanthienne ! Nous avons un pacte. Et tu as ton homme pour explorer le Labyrinthe avec toi, et nous partager ses trésors.

***

Mélisaren bruissait d’une activité anxieuse, nuit et jour, depuis l’annonce officielle de la réquisition des troupes et la nomination de Zaherd en tant qu’Imperius de la cité. En d’autres termes, le grand port de l’embouchure de l’Etéocle était en état de guerre. Tout le monde savait, désormais que des troupes de Nashera descendaient le fleuve, enflant en des suppositions et des rumeurs toutes les effrayantes les unes que les autres. Dans et tout autour de la cité d’un quart de millions d’âmes, des troupes se rassemblaient en nombre pour se former en légions prenant leurs quartiers de leur mieux et pour longtemps. Désormais, toutes les murailles de la ville étaient couvertes de vigiles surarmés attendant un envahisseur dont personne ne connaissait encore l’exacte nature. Les arsenaux et forges travaillaient dans un fracas industriel à fournir des machines de guerre et canons opérationnels et équiper la garde de la cité, traditionnellement toujours mal armée comparée aux troupes éclatantes et disciplinées des légions de l’aristocratie, et des Ordinatorii de l’Église. Cette dernière, après de longs délibérés, avait décidé de mettre ses forces en alerte, elle aussi. Mais nul ne pouvait assurer que ces légions participeraient à la défense de la ville. Tout se jouerait sur la nature de l’adversaire ; autant que possible jamais les Ordinatorii ne se livraient à de luttes fratricides entre les différentes églises des cités-États.

Jawaad observait les préparatifs de départ de la Callianis, qui larguerait les amarres à la prochaine marée. Il avait tardé le plus possible pour tenter de convaincre Duncan et Lilandra d’embarquer à son bord et quitter la ville, mais en vain. Le vieux médecin ne pouvait abandonner sa cité au seuil d’un si grand danger, et Lilandra avait refusé net, décidé à affronter le destin de sa ville et des siens. Jawaad n’aurait pu les en blâmer même s’il trouvait ces choix stupides. Tout au plus Duncan lui avait-il confié plusieurs volumes de ses notes et recherches les plus importantes à remettre à ses confrères universitaires à Armanth.

Jawaad aurait bien insisté encore, mais plus de cinq jours avaient passés : comme tous les vaisseaux battant des pavillons étrangers à Mélisaren, le maitre-marchand devait quitter la ville sur ordre de la Capitainerie, avant que celle-ci ne déploie les chaines qui barreraient le port. Erzebeth se tenait à ses côtés, trop fière pour protester de son départ, mais la mine profondément assombrie, depuis le matin, après une nouvelle nuit passée dans la cabine de son amant. Jawaad se tourna vers elle, caressant brièvement sa chevelure bouclée :

— Bats le rappel de ton équipage et fais préparer le Défiant. Accompagne-moi avec les tiens, il te reste encore assez de temps.

Erzebeth grommela d’un ton de défi :

— Le vieux médecin n’a-t-il pas refusé, lui ? Pourquoi le ferais-je ?

Jawaad comme à son habitude ne répondit qu’après un silence passer à observer sa superbe amante, comme s’il voulait qu’elle saisisse l’évidence de la réponse, ce qu’elle ne fit pas :

— Duncan n’est pas toi. Si tu restes ici, il m’est impossible de veiller sur toi.

— Et quoi ? Tu penses que parce que tu as couché avec moi, tu as cette autorité sur moi ?! Je suis libre de mes choix, mais responsable de mes devoirs. Et mon devoir est celui d’une capitaine-corsaire d’une ville désormais en guerre. Tu te crois plus puissant que l’autorité que j’ai acceptée et qui est légitime ici ; tu te crois plus fort que mon devoir à prêter main-forte à défendre ma ville ?

Le maitre-marchand ne changea pas plus de ton que de coutume, répondant impassiblement :

— Je pense que tes sentiments pour moi me donnent un devoir, celui de te protéger.

Erzebeth répondit d’un ton narquois et mordant :

— Et les tiens pour moi, Jawaad ?! Je ne suis pas plus aveugle de mes sentiments pour toi que les tiens pour moi ! Mais ils n’y changeront rien et je puis vivre sans, sois-en sûr !

— Et mourir ?

— C’est un risque. Celui de toute Femme d’Épée, celui de tout soldat, de tout marin, même celui de l’homme que tu es.

— La guerre arrive, ce risque est grand désormais. Songer que tu puisses mourir sans que je puisse intervenir me déplait.

Erzebeth éclata en repoussant la main de Jawaad qui caressait ses cheveux, soudainement colérique :

— Il ne fallait pas aimer une Femme d’Épée, Jawaad ! Je ne suis pas une des femelles que tu peux collectionner pour ta satisfaction personnelle ! Ma liberté vaut plus que toi, et mon équipage attend de moi que je me tienne à sa tête face à tout ce qui viendra tenter de faire siège devant notre ville ! Quel honneur aurais-je si je fuyais devant la bataille, comment me regarderais-je d’avoir préféré suivre un homme, que mon devoir ?! Quel genre d’homme d’honneur es-tu pour croire que j’aurais accepté ?

Jawaad fronça les sourcils, le regard assombri, mais il n’eut pas l’occasion de répondre. Des éclats de voix venant des quais et de plus loin sur le port attirèrent son attention ; plusieurs personnes courraient, et l’instant d’après, sonnaient les gongs du tocsin.

Jawaad attrapa sa lunette pour la déplier et observer la cause de cette agitation. Il n’eut guère à chercher longtemps :  à l’horizon apparaissaient déjà des voiles et de hauts mâts de puissants galions. À leur sommet flottaient des étendards rouges et noirs qu’on ne pouvait manquer. Tendant la lunette à Erzebeth qui la prit à son tour pour scruter, il glissa de nouveau sa main dans ses cheveux. La capitaine-corsaire y répondit par un frisson non de plaisir, mais d’effroi quand elle se mit à compter. Surgissant lentement des brumes marines, c’était près de trente navires de guerre qui s’avançaient en ordre sur le port.

Jawaad laissa son amante observer le spectacle formidable, le regard assombri comme il l’était rarement, puis inspira avant de se pencher sur Erzebeth, la fixant un moment avant de commenter :

— La cause de notre mésentente n’a plus lieu d’être. C’est une flotte de Nashera et elle ne laissera aucun navire quitter le golfe. La bataille pour Mélisaren commence et nous allons devoir y participer tous deux.

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5 pensées sur “19- A la guerre

  • 26/08/2016 à 11:10
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    Toujours extraordinaire, Axelle ! Bises !

    Répondre
    • 26/08/2016 à 11:21
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      Tu en pense quoi, comme fin cliffhanger ? C’est bien ?… je suis pas du tout sûr de moi.

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      • 26/08/2016 à 11:23
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        Oui, c’est superbe ! On n’a qu’une hâte, c’est de lire la suite ! Bises !

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        • 26/08/2016 à 11:28
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          Merci de tout coeur ca me rassure.

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  • 26/08/2016 à 11:21
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    Tu en pense quoi, comme fin cliffhanger ? C’est bien ?… je suis pas du tout sûr de moi.

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