6- Mélisaren

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(Avertissement : contenu explicite et pouvant heurter la sensibilité des plus jeunes)

            « — Une autre dose de péramine, et préparez-moi un cathéter et un drain ! »

            L’homme penché au dessus de sa patiente affichait une haute stature, et cette allure voutée que l’âge impose aux grandes tailles. Sans doute autrefois aurait-il rivalisé sur ce point avec Jawaad. Mais dans son cas, la jeunesse n’était plus qu’un lointain souvenir, que rappelaient ses boucles de cheveux d’un blanc cassé dépassant de son bonnet, se prolongeant en une barbe taillée avec soin, que cachait un masque chirurgical.

            Duncan était un des premiers médecins sur l’ensemble du Sud des Mers de la Séparation à user de ce genre de précautions sanitaires, dont il enseignait la méthodologie sanitaire et l’utilité le plus souvent possible et qu’il avait imposé à tout son personnel en cas de besoin. Comme ici, alors qu’il opérait avec dextérité et précision l’esclave de son ami, sous son regard.

            Jawaad était à l’autre bout de la grande pièce entièrement carrelée de blanc, du sol au plafond. Appuyé contre le mur, bras croisés, il obéissait à la consigne stricte de ne pas approcher à moins de trois mètres. Sa présence était d’ailleurs un privilège, qu’avait admis Duncan. Pour tout autre, il aurait refusé tout spectateur qui ne soit pas de ses élèves ou du personnel de son hospice.

            Son assistante, comme lui revêtue d’une grande blouse blanche, d’un bonnet et d’un masque, opina, pour aller chercher ce que demandait le doyen, et préparer une seringue du puissant antalgique qu’avait réclamé Duncan. Jawaad observait Lisa, plongée dans le coma depuis le matin. Il conservait le plus parfait silence, sans un mouvement. Il aurait eu du mal à prétendre comprendre ce que faisaient les deux médecins, en détail, tout du moins. Mais il était en fait facile de le résumer:

            Ils tentaient de sauver sa petite terrienne, pour laquelle il avait pris tant de risque pour la confier à temps à son vieil ami.

***

            Sonia était perchée au sommet du grand mât de la Callianis, plusieurs mètres encore au dessus de la hune. De son perchoir, elle pouvait doublement profiter du vent frais qui dissipait les relents nauséabonds des quais, et d’une vue unique sur tout le port qui se prolongeait en pente douce, jusqu’à la cité abrité par de puissants murs posé sur les flancs du massif rocheux lui tenant lieu de socle.

            Elle goûtait avec délice à la caresse du vent, et aux rayons du soleil qui tombaient doucement sur les collines à l’Ouest, quand son farniente paisible fut interrompu par une voix puissante, qu’elle reconnut aussitôt :

            « — Descend de là ! »

            Sonia roula sur elle-même, pour finir sur le ventre, perché sur son mât. Elle leva un sourcil pour toiser Damas, qui des mètres plus bas, la fixait depuis le pont. Et tout à fait dédaigneuse, elle reprit sa position première, à se faire dorer au soleil.

            Damas insista :

            « — Hey, tu es sourde ?! »

            « — Je suis bien, là ! »

            Damas lâcha un juron, sentant la moutarde lui monter au nez. Le jemmaï était patient, et il aurait fallu un sacré mauvaise foi pour prétendre qu’il fut dur ou cruel avec les esclaves, mais il avait horreur qu’on remette en cause son autorité, surtout sur son bateau, et devant ses hommes en plein travail de remise en état du navire. Forcément, ils ne loupaient rien de l’échange. D’autres auraient envoyé un marin aller chercher la frondeuse, mais pour le coup, Damas se sentait personnellement visé :

            « — Tu va voir ce que tu va prendre, si je dois venir te chercher ! »

            Le rire de Sonia répondit à sa dernière menace. Il souffla un grand coup par le nez, et d’un bond, commença à grimper au mât.

            Vite.

            Très vite !

            Damas était agile et n’hésitait pas : les prises s’enchainaient sans aucune pause et il grimpait comme une flèche. Sonia ouvrit des yeux surpris ; et ravis. Le jeu promettait d’être amusant, et c’est en riant qu’elle se leva, non pour descendre devant la menace, mais pour narguer encore le jemmaï, l’attendant avec une arrogante provocation, debout sur son perchoir de toute sa splendeur.

            Damas pesta encore, mais on aurait pu deviner son sourire parmi les traits crispés de son visage taillé à la serpe. Il avait eu un aperçu des talents d’acrobate et de voleuse de Sonia, tout comme de son effronterie qui confinait à la témérité. Il était curieux de voir jusqu’où elle irait et commençait à s’amuser de voir à quel point elle pourrait le défier, même si cela le forçait à exiger trop d’efforts de son épaule blessée.

            Atteindre le sommet du grand mât ne lui prit pas une minute, accompagné par les exclamations et les encouragements de ses marins, qui depuis le pont, regardaient la scène en se demandant, hilares, comment cela allait finir. Sonia le toisait toujours, fière et arrogante, perchée sur le mât.

            Et par toutes les mers, qu’elle était belle, et qu’elle le savait. Damas eut un autre sourire alors que sa proie n’était que deux mètres au dessus de lui, à l’idée de comment il pourrait profiter de la suite des événements avec une si sensuelle esclave.

            Et resta l’air bête.

            Sonia venait de plonger parmi les cordages, et de se rattraper avec l’assurance époustouflante d’un singe dans son arbre, pour se balancer du grand mât à la misaine et courir sur le gréement, riant toujours en le narguant de plus belle. Les marins s’esclaffèrent au spectacle, ravis d’assister à la démonstration d’acrobatie.

            « — Foutrepute ! » Damas oublia la suite des jurons qu’il avait en tête et s’élança à sa suite, sous les acclamations de ses hommes tandis qu’il plongeait et se rattrapait en suivant le même chemin de balancier. Cette esclave n’allait quand même pas le ridiculiser, lui, à son propre jeu !

            Le vieux Jaspus péchait sur son coin des quais depuis des années. Il les avait vus grandir, quand le port avait été entièrement rebâti en un immense complexe de hangars à flottilles alors qu’il était tout jeune. Il en avait même été l’un des charpentiers sa vie durant, jusqu’à ce que ses jambes et la vieillesse ne le trahissent. Et depuis, plus par soucis de tuer le temps que d’agrémenter vraiment son quotidien de poisson, il venait pécher ici chaque jour, salué par les dockers et les artisans de marine ; tout le monde le connaissait un peu. Et il disait en riant qu’il avait tout vu.

            Mais ça il n’aurait jamais imaginé en être témoin sa vie durant. Il eu juste le temps de comprendre que les deux silhouettes qui venaient, il n’aurait jamais su dire comment, de sauter de mât en mât sur trois navire consécutifs, s’aidant des boutes pour se balancer tels de véritables singes, allaient lui tomber dessus, qu’il recula brutalement. C’était un réflexe qu’il traiterait plus tard de totalement idiot, quand la première des deux silhouettes s’écrasa au milieu des sacs et cageots empilés sur le quai. Il eut le temps de voir que c’était une femme, presque nue ; par tous les dieux, qu’elle pouvait être belle. Et elle riait aux éclats, poursuivie par un homme aussi sinistre d’apparence qu’elle semblait radieuse. C’est au moment où la femme s’élançait à nouveau, courant jusqu’au mur de l’atelier voisin pour sauter d’un bond et, il ne saurait dire comment elle avait fait, grimper sur le toit dans le même mouvement, que la réalité, et son sens de l’équilibre se rappelèrent à lui. Il glissa brusquement et alla rejoindre sa ligne de pèche dans les eaux de la rade.

            Il y eu un grand plouf qui noya ses imprécations outrées.

            Damas talonnait sa proie, admiratif de sa célérité et de son agilité, qui égalait amplement la sienne. En voyant le vieillard tomber à l’eau, il ralentit le temps de donner un grand coup de pied dans un tonneau, en guise de bouée de sauvetage :

            « — Accroche-toi, grand-père ! »

            Mais il ne s’attarda pas. Il était hors de question de laisser filer Sonia, qui courait déjà sur les toits, faisant chuter des tuiles dans sa course, sans que cela ne semble pourtant la ralentir.

            Sur les quais, la clameur des hommes qui suivaient le spectacle incongru enflait encore. Les marins présents sur les navires qui avaient assisté à la démonstration d’acrobatie dans leurs mâts s’enthousiasmaient à suivre la course-poursuite sur le port, et encourageaient en criant, qui l’esclave flamboyante, qui le jemmaï opiniâtre. Ils étaient rejoints par les dockers et les travailleurs des quais, abasourdis, mais surtout, amusés, et ravis, d’assister à la scène. Les paris lancés étaient tous en faveur de la fille, mais sans doutes plus sous l’influence de ses atours, que par considération objective de ses talents. Ce serait de toute manière un souvenir dont ces hommes parleraient pour longtemps.

            Deux bonds plus tard Damas était sur les toits, dans une nouvelle chute de tuile sur les dalles de grès des quais, et les interjections colériques des quidams qui n’avaient pas reculés assez vite et venaient de manquer se faire fracasser le crâne. Il n’en avait cure, mais plus la poursuite se prolongeait, plus il était admiratif. Il n’y avait sans doute pas plus de vingt personnes à Armanth à savoir l’égaler dans ce genre d’efforts physiques, et ici, Sonia le mettait pratiquement à mal, même s’il aurait pu prétendre sans mauvaise foi que sa blessure l’handicapait. Mais il prévoyait de lui faire payer cher sa provocation dès qu’il pourrait lui mettre la main dessus.

            Sonia filait comme le vent. En vingt pas, elle traversa une passerelle de planches, s’accrochant aux poutres des échafaudages pour s’y glisser comme un serpent, sous le regard médusé des ouvriers. Elle en entamait l’ascension avec tant d’aisance que ça en semblait impossible. Tout au spectacle, et pour cause, il y avait de quoi admirer autant la prouesse incongrue que le corps sensuel et presque totalement exposé de l’éducatrice, qui ne portait guère plus que quelques bijoux, un minuscule débardeur diaphane et un long pagne de soie, les ouvriers resté nez en l’air ne virent pas arriver le second bolide.

            Mal leur en prit.

            Damas n’avait ni le temps, ni la moindre envie de freiner ses ardeurs, courant comme un dératé. Les six ouvriers devinrent soudains à leur corps défendant, autant de quilles percutés par le jemmaï. Les bruits de leur chute dans le canal d’évacuation en contrebas, et leurs hurlements et insultes, ne le freinèrent pas le moins du monde, tandis qu’il attaquait lui aussi l’ascension de l’échafaudage. Huit mètre plus haut, Sonia, perché au sommet de l’édifice, riait encore, provocante et splendide, exultant de vie, cherchant brièvement du regard la voie par où échapper à son poursuivant et prolonger leur cavalcade.

            Elle la trouva. Damas en eut la mâchoire tombante.

            Sonia se jeta dans le vide. Le sol était quatre étages plus bas ; une chute mortelle à coup sûr, et le jemmaï acheva de rester ébahi quand il comprit. Sa proie se rattrapa aux filets étendus à sécher contre les quais, glissant dans les mailles pour amortir sa chute et se rétablir sur les dalles, sans efforts.

            Il jura. Non, il n’allait pas essayer une telle acrobatie qui avait toutes les chances de lui briser le cou. Mais il attrapa une des cordes à poulies de l’échafaudage, et dans un puissant élan, s’y laissa glisser en se balançant, pour rejoindre le plancher des vaches à son tour. A vingt mètres de là, Sonia venait de fendre la foule, qui, toujours en pleine admiration, la laissait passer en s’exclamant enthousiaste, avide du spectacle. En trois bonds par dessus un muret de caisses et de tonneaux, elle filait dans une ruelle transversale. Quelques dockers et marins hurlèrent de plus belle, exultant d’avoir gagné leur pari.

            Damas reprit son souffle, et s’élança à la poursuite de Sonia, à toutes jambes.

***

            Azur tournait en rond, dans le grand atrium de l’hospice. La villa était étendue, attenante à un grand jardin intérieur entouré de colonnades, que dominaient les deux étages du bâtiment principal. Tout le reste étaient dépendances, logis du personnel, en plus de la boutique pharmaceutique ouverte à même la Via Pallia, l’artère principale de la haute-ville de Mélisaren. Mais tout le monde était occupé, à cette heure, et vaquait dans un brouhaha léger et discret. Tout le monde, sauf Azur.

            La salle de chirurgie était à quelques pas de là, ouverte sur le corridor du jardin intérieur. Mais la psyké avait été rapidement chassée et intimé d’attendre dehors, pendant que l’ami de son maitre, Duncan Hazelon, doyen des médecins de la ville, et pour tout dire de toute la région, s’occupait à sauver sa consoeur. Elle était trop loin pour entendre et au regard noir de Jawaad, elle avait obtempéré tête basse, sans discuter. Depuis, elle attendait.

            Cela ferait bientôt trois heures, au moins. Elle avait pu profiter de l’une des fontaines pour s’abreuver, et, pour tenter de passer le temps, avait observé le défilé des patients, des visiteurs, des malades. Il y avait beaucoup de monde à travailler ici, dont une demi-douzaine d’esclaves, mais elle supposait qu’ils ne devaient pas tous appartenir aux propriétaires des lieux. Les esclaves de l’hospice portaient la même tenue, une tunique courte de lin blanc, au liseré rouge, de qualité, et une paire de sandales confortables. A les voir déambuler, elles semblaient bien traitées. Et très occupées. Apparemment, il n’y avait que des femmes.

            Mais avec la fin du jour, les allées et venues s’étaient faites de plus en plus rares, et ne pouvaient plus la distraire un peu de son angoisse. Ne restait qu’à patienter, et le temps passant, elle stressait de plus en plus, sans savoir comment l’opération se déroulait.

            Jawaad avait pris son esclave blessée dans ses bras dès que la Callianis avait été à quai, suivi par Azur ; et c’est sans un mot qu’ils avaient franchis la distance entre le port et la ville. La milice de la cité, autrement plus tatillonne que les gardes civiles d’Armanth, avait tenté un peu de zèle à l’arrivé du maitre-marchand sale et dépenaillé et du fardeau qu’il portait précieusement. Jawaad avait aboyé sèchement, le regard noir, accentué par ses traits tirés, pour se présenter, une chose qu’il ne faisait pratiquement jamais, et déclarer qu’il venait confier une blessée aux soins du doyen des médecins de Mélisaren, insistant sur leur relation amicale, et qu’il n’avait pas de temps à perdre. Sur le coup, Azur s’était faite discrète et toute petite, pour tenter de se faire oublier, craignant que les gardes ne commencent à devenir plus hostiles.

            Mélisaren n’était pas Armanth. Pour ces miliciens, une esclave, même blessée et à l’agonie ne représentait pas grand chose, et ne justifiait pas qu’ils aient à se presser. Seule l’insistance de Jawaad et son titre de maitre-marchand d’Armanth, avaient réussi à les convaincre. Mais Azur avait eut un frisson d’inquiétude : jamais elle n’avait vu son maitre perdre patience, et à cet instant, elle avait presque eu la sensation qu’il s’était contenu pour ne pas se mettre à Chanter et se débarrasser ainsi des hommes qui lui faisaient perdre son temps. Ce qui, s’il avait osé, aurait signé sa condamnation à mort à court terme.

            Azur avait été forcé de trotter pour suivre Jawaad, tandis qu’il arpentait les rues de la cité sans s’arrêter et à nouveau sans plus lâcher un mot, le visage froid, sombre et fermé. Face au cortège, la plupart des gens s’écartaient, curieux, et interloqués, tandis qu’il marchait droit devant lui, talonné par la psyké. Elle n’avait pas vraiment le temps de pouvoir s’intéresser à la ville qu’elle n’avait jamais visité, Jawaad la laissant toujours au port ou sur le bateau quand il s’y arrêtait et allait rendre visite à Duncan. Elle réalisa juste que Mélisaren, bien plus petite que l’immensité d’Armanth, semblait aussi plus tassée sur elle-même, faite de ruelles entremêlés aux rares voies larges, à l’architecture plus sommaire, où détonnaient parfois des façades de temples à colonnes et chapiteaux majestueux, et presque incongrus entre les rangées de maison blanches au portes basses et aux fenêtres étroites.

            Mélisaren était divisé en deux. La ville-haute possédait ses propres remparts, et les rues s’y élargissaient, agrémentés de places et de jardins. Jawaad traversa une vaste esplanade ornée d’arbres élégants et d’une fontaine ouvragée, pour pénétrer sans attendre dans une grande bâtisse, flanquée d’une boutique de remèdes pharmaceutiques, pour entrer dans la villa de l’hospice de Duncan, qui tenait aussi lieu de centre de formation pour les meilleurs médecins de tout le Sud des Plaines d’Etéocle, et, disait-on, de tout cette moitié-ci des Mers de la Séparation.

            Moins de cinq minutes plus tard, Azur se retrouvait seule ; Jawaad ayant suivi Duncan qui l’avait accueilli lui-même dans les méandres de l’hospice, pour opérer Lisa en urgence.

            Et depuis, elle ne pouvait qu’attendre.

            Elle soupira lourdement, levant un regard distrait vers les toits, des larmes voulant encore couler de ses yeux. Si la jeune femme mourrait, que se passerait-il pour son maitre ? Et pour elle ? Elle ignorait ce que pourrait faire Lisa pour sauver Jawaad du sort qui l’attendait, mais elle savait que celui-ci était persuadé qu’elle en était capable, mais qu’elle seule le pourrait. Elle ignorait pourquoi, et comment. Qu’est-ce qui rendait cette petite terrienne rousse si unique ?

            Elle essayait de comprendre, avec le peu d’informations dont elle disposait, quand son regard fixa, étonnée, la forme humaine qui déboulait de l’avant-toit des jardins, courant à toute vitesse.

            Jaillissant tel un spectre, elle reconnut la silhouette de Sonia, qui filait le long de la toiture, et sauta d’un bond presque surhumain pour rejoindre la suivante. Abasourdie, Azur chercha qui pouvait la poursuivre, et elle vit débouler du même angle Damas, reconnaissable, même de loin, ses longs cheveux noirs et raides flottant au vent, qui courait à toute vitesse sur le faîte de la bâtisse, tentant de rattraper l’éducatrice en coupant sa route.

            La scène ne dura qu’une poignée de seconde : l’un et l’autre sautèrent pour disparaitre derrière le sommet de la toiture. Azur resta ébahie…. que se passait-il donc ?

***

Damas talonnait toujours Sonia sans la lâcher. Et il pouvait désormais rajouter une qualité à la liste qui s’allongeait, des talents de sa proie : elle était endurante. Il soufflait telle la gueule d’un fourneau, et commençait à manquer d’air, et elle ne ralentissait toujours pas l’allure. Le jemmaï ne lâchait cependant pas prise. Elle ne pourrait soutenir un tel effort, et prendre de si acrobatiques risques bien longtemps encore, elle en avait déjà pris des énormes… et cela avait failli mal tourner.

            Mélisaren est ceinte de hautes et épaisses murailles, bâties sur une saillie rocheuse à quelques centaines de mètres de la rive, dominant ainsi l’estuaire de l’Etéocle. Le port et ses dépendances étaient donc construits au pied de la ville, et reliées à elle par une allée sinueuse qui tenait parfois plus de la rampe. Entourée de quelques masures serrées qui avaient poussés en dehors de la cité, et logeaient une partie du personnel portuaire, la route rejoignait les remparts, hauts et bien gardés.

            Ce qui n’avait pas arrêté Sonia. A sa décharge, personne ne s’attend à voir qui que ce soit sauter de toit en toit, et avoir assez d’élan, et de force, pour s’agripper aux arêtes de pierre d’un mur haut de douze mètres, puis l’escalader à la force des bras et des doigts.

            Les gardes de faction sur les remparts eurent du mal à en croire leurs yeux. Encore plus quand la femme presque nue, qui venait en quelques bondes de se faufiler en pleine ville sous leur nez, fut talonnée par un homme tout aussi agile et rapide qu’elle, mais aux allures autrement plus menaçantes. La stupeur passée, les sentinelles réalisèrent soudain qu’il fallait donner l’alerte.

            En moins de cinq minutes, Damas et Sonia venaient de semer une belle panique dans la garde de la ville -et beaucoup de surprise parmi les citoyens qui les apercevaient se courir l’un l’autre sur les toits, et à travers les ruelles- et se retrouvaient poursuivis par deux pelotons de soldats bien en peine de les rattraper, mais d’autant plus colériques et décidés à arrêter les responsables d’un désordre civil inacceptable.

            Et l’un comme l’autre ne s’en souciaient guère. L’exaltation de la course-poursuite les enivraient. Jamais Sonia n’avait eu à pousser aussi loin ses subterfuges depuis le lointain passé où elle avait appris à courir sur les toits avec la même aisance que dans les arbres de sa jungle natale. Quand à Damas, jamais il n’avait eu à poursuivre une proie aussi rapide, insaisissable, et endurante, le forçant à tirer sur ses réserves et prendre des risques qu’il aurait en tout autre cas sagement évité.

            Les murs de l’enceinte de la ville-haute ne furent pas plus un obstacle que ne l’avaient été les murailles de la cité. Et les deux pelotons agacés de gardes devinrent trois, semant dans leur précipitation plus de chaos que n’en provoquaient les deux inconnus qu’ils pourchassaient.

            Perdu, le premier groupe des gardes déboucha sur la Via Pallia et l’esplanade de la grande fontaine, déclenchant des exclamations de surprise et de protestation parmi les badauds profitant de la fraicheur du soir à l’ombre des arbres. Une bonne partie de ceux-ci était constituée de représentants de la noblesse dirigeante de Mélisaren et leur suite, des gens peu enclins à ce que l’on ose troubler leur tranquillité. S’ensuivirent des échanges houleux aux limites de l’échauffourée entre la milice civile, et les escortes de l’aristocratie, dont certains étaient officiers commandant les légions régulières de la cité, et pas vraiment hommes à supporter les sursauts d’autorité de ploucs en uniforme.

            Pour les rares gardes qui parvinrent à se dépêtrer de l’esclandre, il était trop tard pour parvenir à retrouver la piste des deux monte-en-l’air qui avaient semé cette zizanie. Sonia était déjà loin, et sautait des toits de l’hospice, vers un arbre qui lui servit d’échelle improvisée d’où elle dégringola sous le regard éberlué de deux servantes rapportant leur linge du lavoir. Elle avait pu apercevoir brièvement la scène sur la grand-place, ce qui lui offrait un large répit pour semer les gardes, mais Damas, lui, la talonnait toujours. Elle était presque à bout de forces, et elle ne lui échapperait pas. Cette pensée la fit sourire.

            Sonia bifurqua vers une petite ruelle couverte de tonnelles fleuries, cherchant un abri pour reprendre son souffle. Le portillon d’un jardin à l’arrière-cour d’une villa de maitre lui donna une échappatoire, où elle s’engouffra, pour trouver une cachette parmi les taillis parfumés. La nuit commençait à tomber, rendant plus aisée de se dissimuler dans l’ombre des fourrés. Le cœur battant, le souffle douloureux à manquer de la faire tousser, elle songea qu’elle avait sûrement semé Damas. Elle pouvait entendre au loin les gardes s’affairer vainement à essayer de les retrouver.

            Elle réalisa tardivement qu’elle avait sous-estimé le jemmaï.

            Damas avait failli perdre sa proie. La haute-ville était émaillée de jardins clos et de rangées de peroniers au feuillage épais et aux ombres fraiches. Dès que Sonia avait quitté les toits de l’hospice, elle avait disparue de sa vue, et il avait pensé qu’il était semé. Ce qui le contrariait particulièrement.

            En toute évidence, leur course-poursuite avait été un jeu, et un défi. Sonia avait ralenti plusieurs fois, pour attendre le jemmaï, une provocation qui accentuait le caractère ludique de leur cavalcade risqué. Damas avait pris le challenge au pied de la lettre, et oublié ses premières humeurs qui auraient valu à Sonia de passer un très mauvais moment. C’était un duel, entre deux êtres aux compétences et entrainements similaires, où l’un et l’autre se testaient. Le fait est que le jemmaï avait été époustouflé et conquis. Il n’y avait pas grand monde pour être capable de lui tenir tête ainsi. Depuis que Sonia avait réussit à filer en pleine ville au nez et à la barbe de la garde, il s’était mis à la désirer ; il la voulait. Et puisqu’elle se prêtait avec tant d’ardeur à ce duel, il n’allait pas se gêner pour la faire sienne.

            Mais à constater qu’elle avait disparue, il se demanda si elle ne tentait pas finalement réellement de s’enfuir. Ou de se jouer de lui. Le souffle court, il chercha du regard un haut toit, pour s’y jucher, et commencer à scruter les environs assombris par le début de la soirée, et repérer sa proie. Dans la pénombre qui venait s’imposer à la cité, ses yeux perçaient l’obscurité avec l’acuité d’un chat.

            Sonia ne l’entendit pas venir. Cela ne lui était jamais arrivé. Les taillis du jardin où elle s’était tapie pour reprendre son souffle étaient épais, et encore cachés par de denses frondaisons ; elle pouvait ainsi récupérer un peu et laisser Damas errer à sa recherche. Il devait sans doute continuer à la traquer sur les toits où il était clairement à son aise. Elle fut d’autant plus surprise du tour qu’il lui joua.

            Elle entendit le sifflement du bolas, mais n’eut pas le temps de le voir, qu’il s’agrippait à son bras en un sac de nœuds inextricable. Et Damas tira durement, faisant chuter l’éducatrice, tandis qu’il l’extrayait de sa cachette. Sonia protesta :

            « — Aïe ! Tu triches ! »

            Damas quitta la branche basse de l’arbre où il s’était faufilé sans bruits pour s’approcher, retombant lourdement à terre. Ses jambes -et pas qu’elles- lui rappelaient vivement l’effort qu’il venait de faire ; elles étaient endolories. Il n’aurait pas pu poursuivre la course-poursuite bien longtemps :

            « — Je n’ai pas souvenir que l’on se soit arrêtés pour discuter des règles. Je t’ai dis que je t’aurais, c’est fait. »

            Sonia lâcha un soupir en forme de sifflement, les dents serrées. Tel un gibier, le jemmaï tirait sur la corde des bolas, forçant l’éducatrice à devoir se rapprocher de lui. Elle tenta de se lever, mais une autre traction violente sur la corde la jeta à terre. Damas lâcha un sourire en la toisant :

            « — Tu as tenté de fuir, tu as affolé la moitié des gardes de la ville, fait aboyer tout les chiens d’ici au port, tu m’as fait courir comme un dératé… et à mon avis, il y a pas mal de monde qui te doit quelques frayeurs et quelques bleus. Alors, tu connais la loi, non ? Que fait-on à une esclave qui a tenté de s’enfuir ? »

            Sonia afficha un sourire vipérin, au regard flamboyant, sans nulle trace de peur. Elle était au delà de ces craintes à ressentir la moindre véritable appréhension à son sort. Elle répondit d’une voix suave :

            « — Je risquerai par ici une mort lente et atroce, sur une place publique, en guise de leçon à tous les esclaves pour ma tentative de fuite et la zizanie que nous avons semés. Ce serait un moment désagréable. Mais surtout, quel gâchis, n’est-ce pas, maitre ? »

            « — Tu le mériterais largement, pourtant. »

            « — J’en conviens, maitre. Mais tu n’a pas envie de me réserver ce sort. Sinon, tu ne m’aurais pas laissé courir aussi longtemps, et je serai en train de répandre mon sang quelque part, un poignard fiché au corps. Tu ne rate jamais ta cible. Ou dois-je croire que j’ai présumé de tes intentions, et de ton plaisir à notre course-poursuite ? »

            Damas eut grand mal à retenir son rire à la dernière remarque de l’éducatrice. Les deux mains sur la corde, il la tirait vers lui par à-coup, et la forçait à se retrouver à ses pieds. Sonia, bien obligée de suivre, approcha jusqu’à lui à quatre pattes, le dos cambré, dans des mouvements ondulants et félins, séductrice et sensuelle, à en enflammer l’air ambiant. Damas s’en régalait.

            « — Tu ne devrais pas penser à ma place, » reprit-il. « Et tu sais que ce n’est pas toléré pour une esclave… Présumer pour moi n’est pas une bonne idée. Cela dit, tu as raison, je ne manque jamais ma cible… »

            A force de tirer, Sonia était maintenant aux pieds du jemmaï. Il était en sueur, le visage encore crispé par l’effort qu’il venait de faire, mais dans son regard brillait toujours l’exaltation de la poursuite, que nourrissait un autre délice, celui de toute la lascivité de l’éducatrice, qui lui rendait un regard brûlant aux reflets bleutés :

            « — … et je ne lâche jamais ma proie. »

            Il y eu un silence, les deux regards s’empesèrent l’un à l’autre. Il la désirait, elle pouvait le voir, et même le sentir. La puissante charge érotique et virile du jemmaï la toisant essoufflé, son regard noir brillant de l’avidité à prendre l’esclave qu’il admirait avec autant de luxure, lui arracha un frisson mordant parcourant tout son corps.

            Damas céda le premier. Attrapant le collier d’acier au cou de Sonia, il tira pour la forcer à se redresser, et la plaqua rudement contre lui. Ses lèvres devenaient un fruit carmin l’appelant à y mordre. Répondant à cette faim envahissante, il l’embrassa fougueusement, ses mains agrippant avec violence son corps brûlant, dont la peau frémissait en répondant à ses ardeurs.

            L’éducatrice gémit de délice, frissonnante, tandis que le jemmaï goutait ses lèvres et sa bouche frénétiquement, la retenant vigoureusement dans l’étau de ses bras. Elle pouvait sentir son cœur battre la chamade, encore secoué du vif effort dont ils sortaient tout deux, et son puissant parfum de sueur et de cuir, mêlé encore de légères fragrances de sang et de poussière. Elle inspira de tout son souffle, laissant les odeurs l’envahir dans une autre extase. Elle y noya ses sens dans un tumulte de plaisirs, répondant à l’ardeur de l’homme dans des ondulations sensuelles au gré de son baiser, et de ses caresses. Un autre gémissement de plaisir étouffée de sa part acheva de conquérir Damas, ensorcelé.

            Il la fit chavirer, basculant au sol avec elle, la plaquant sous son poids, en abandonnant ses lèvres, pour venir lui mordre le cou, au dessus du collier. Elle lâcha un cri surpris, et la douleur des dents pinçant cruellement sa peau l’embrasa encore dans des soupirs de désir. Damas bataillait en grondant avec le ceinturon de son kilt et les boutons de ses braies. Sonia entoura ses épaules de ses bras, le retenant à son tour contre elle.

            Damas ricana, comme en défi :

            « — Et quand j’ai attrapé ma proie, je ne la lâche plus ! »

            Sonia lâcha un rire aux accents de gémissement lascif :

            « — Qui a attrapé qui, maitre ? »

            Damas grogna encore, se redressant en faisant lâcher prise à la splendide créature dont il avait bien l’intention de profiter. Le désir lui nouait le ventre à lui faire mal. Il aboya, la voix assourdie par un désir qui se faisait bestialité :

            « — Nous verrons bien qui va être prise, et qui prends. »

            Damas écarta brutalement les cuisses de Sonia, pour s’immiscer en elle, d’un coup de rein. Elle cria, de plaisir, et d’envie. C’était presque un rire, une exclamation de victoire, qui résonna dans tout le jardin. Mais Damas n’avait cure à l’instant, d’être entendu ou surpris, il s’en moquait comme de sa dernière chemise, autant que des lointains échos des gardes qui les recherchaient vainement. Elle était sienne. Et il allait la prendre, tout son saoul.

            Ce fut une toute autre bataille, corps à corps, dans l’ombre des fourrés de ce jardin, que le jemmaï mena. Mais il n’ira jamais, par la suite, prétendre qu’il l’avait vraiment gagné, celle-là.

***

            La porte coulissant de la salle d’opération s’ouvrit enfin, sur Jawaad qui chercha du regard Azur. Il n’eut pas besoin de l’appeler, elle le guettait depuis l’atrium, et se précipita vers lui. Le maitre-marchand fit quelque pas, pour libérer le passage, suivi par Duncan, débarrassé de sa blouse, sa calotte et son masque.

            Jawaad ouvrit les bras dans un geste esquissé, et Azur s’agrippa à lui sans se faire prier, oubliant un peu le médecin qui rejoignait son maitre et ne cachait pas son sourire à la scène, malgré des traits tirés :

            « — Mon maitre ! Comment va-t-elle ? »

            Jawaad referma les bras sur son esclave, la laissant profiter un peu de son étreinte, venant poser un bref baiser au sommet de son crâne :

            « — Nous le saurons demain. »

            Duncan ajouta, acquiesçant en s’étirant ; on aurait presque pu entendre ses os craquer :

            « — Si elle passe la nuit, elle sera tiré d’affaire. C’est encore trop tôt pour se prononcer, mais j’ai bon espoir qu’elle s’en remette. »

            Azur se tourna, confuse : elle n’avait pas salué le vieil homme, et baissa la tête un peu piteuse.

            « — Pardon maitre, j’ai été impolie. »

            Le vieux médecin afficha un grand sourire charitable, aux dents étonnamment blanches :

            « — Non, empressée envers ton maitre, et du sort de ta sœur. Tu es toute pardonnée. »

            Jawaad esquissa un bref sourire. Duncan faisait partie des hommes les plus bons et compatissants qu’il ait pu connaitre, ce qui était encore plus marquant dans cette ville nettement influencée par la rigueur des traditions de l’Etéocle, et les règles religieuses de l’Eglise du Concile. Mais il lança une légère tape sur le crâne de son esclave, en guise de rappel à l’ordre.

            Le médecin reprit :

            « — Maintenant que nous avons tout fait pour ta fille, Jawaad, il serait temps de s’occuper de toi. »

            « — Je vais bien. « 

            « — Permets-moi d’en douter, en tant qu’ami, et médecin. Je commence par quoi : te décrire ton état d’épuisement physique, ou l’infection de la plaie à ton bras qui se répand à la quantité de blessures que tu as sur tout le corps, et qui ne vont pas tarder à te filer une bonne fièvre ? »

            Jawaad leva un sourcil perplexe, gardant toujours Azur contre lui. Bien qu’habitué aux travers de son vieil ami, il aurait continué obstinément à s’en tenir à son avis, même s’il s’agissait d’un mensonge. Il était à bout de force, et il le savait fort bien :

            « — Tu viens de passer trois heures à sauver mon esclave, je peux attendre. Une bonne nuit, un vrai repas, et ce sera réglé. »

            « — Tu n’as pas tort. Je suis un peu lessivé, mais croit-moi, j’ai fais bien pire. Tu es le bienvenu ici, la chambre d’amis est déjà prête. Va-y avec ton esclave qui ne doit que rêver de pouvoir s’occuper de toi, je vais t’envoyer mon assistante pour s’occuper un peu de tes blessures. »

            Jawaad esquissa un sourire, et lâchant Azur, qui regardant le doyen avec surprise, et curiosité, il posa brièvement sa main sur l’épaule du vieil homme :

            « — Merci. »

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2 pensées sur “6- Mélisaren

  • 03/02/2015 à 12:39
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    Waouh, quelle poursuite ! Je rêverais de la voir filmée ! Bises, Axelle !

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    • 03/02/2015 à 1:10
      Permalink

      Ha alors c’est que j’ai réussi à la rendre vivante, la poursuite !

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