1- Celui qui cherche

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 Le soir éteignait ses dernières lueurs sur l’immense port qui paraissait sans fin, et semblait vouloir engloutir dans une forêt de mâts l’entièreté de la baie d’Armanth. Du coté des terres, aussi loin que la vue pouvait porter par dessus les toits serrés en grappes des pâtés de maisons hautes, la cité-état s’étendait, en sautant de canaux en îlots jusqu’aux collines. Construite sur la lagune, la ville enjambait par son milieu le fleuve Argas, et grimpait en pente douce entre des jardins et des bois, pour grignoter le flanc de la falaise qui faisait office de rempart naturel à toute la façade nord de la cité.

Armanth était le plus grand port commercial de Mares Saeparent, les Mers de la Séparation, dont les berges accueillaient l’immense majorité des villes et des cités-états de Loss. Armanth en était la seconde plus grande dans tout l’hémisphère nord. Du moins pour ceux de cette planète qui savaient que, sous le ciel nocturne toujours barré de l’immense et brumeuse lune d’Ortentia, leur monde était sphérique.

Le soleil venait donc mourir en répandant ses derniers rayons sur la terrasse de bois d’une taverne sans fard. Bouge pour matelots et dockers, elle avait littéralement les pieds dans l’eau. A cette heure, y dansait sur une piste de sable, avec une lascivité fatiguée, une esclave défraichie mais audacieuse et pas maladroite, qui essayait de son mieux d’offrir un divertissement à ses rares spectateurs. Il n’y avait pas une demi-douzaine de clients à s’attarder sur elle.

Tous las de leur journée de travail, ils goutaient à la douceur du soir, après une journée d’été chaude et harassante. Avec la fin du jour se levait enfin une brise fraiche, et bienvenue, pour souffler un peu des âcres puanteurs venues de la cité abritant plus de deux millions d’âmes. La taverne, miteuse, ne risquait pas de déborder de clientèle, et d’ailleurs, seul le patron servait encore les clients qui s’attardaient à y boire son mauvais vin.

Debout sur la terrasse, appuyé nonchalamment à la rambarde en dédaignant comme à son habitude tables et tabourets, et sans doutes le seul à vraiment regarder la danseuse, Jawaad buvait un thé qu’il ne pourrait jamais finir tant il était infecte.

Sa contemplation solitaire fut interrompue par un des clients aviné de la taverne, sans doutes un marin, qui après avoir quitté le comptoir d’une démarche qui ne laissait aucun doutes quand à son ébriété, le rejoignit sur la terrasse. Il se planta devant lui, après l’avoir observé un bon moment, chavirant un peu, sans cacher sa curiosité :

 » — T’as un sacré beau bijou, là. « 

 » — Et ?… « 

Jawaad leva son regard de la tasse au breuvage infâme, pour toiser l’importun. Il dépassait allégrement d’une tête son interlocuteur. Pour Armanth, c’était un homme de grande taille.

Jawaad avait un visage qui arborait les traits d’un métis à la peau mat. Il semblait être à moitié athémaïs, l’ethnie régionale, à moitié du sang de l’un des peuples à demi-barbares du nord-ouest des Mers de la Séparation. Une impression d’impassibilité, et des expressions illisibles, accentuaient encore une sorte de nonchalance arrogante. Un regard noir et incisif, une barbe de trois jours et une crinière de cheveux noirs soignés mais à dessein en désordre, et lâchement retenus par un catogan achevaient le tableau. Il émanait de sa savante nonchalance feinte une aura de chasseur. Quelque chose de notoirement félin, qui évoquait clairement le prédateur.

Si les Lossyans eussent été des lions et autres grands fauves, lui aurait pu être comparé au léopard. Celui qui sait que sa force tient dans sa capacité à frapper d’un coup, sans pitié ni avertissement.

Paradoxe supplémentaire, il n’avait pour toute arme qu’un coutelas de travail lacé au biceps dans son fourreau. Les armanthiens sont fréquemment armés, et en général, bien mieux que cela. Et il portait des vêtements noirs et sobres : un kilt de lanières de cuir et de lin épais par dessus un pantalon étroit, que retenait une large ceinture à poches débordants de divers outils, et un simple gilet discrètement brodé ouvert sur son torse nu. Des atours dont la richesse ou la qualité n’apparaissaient pas de visu pour qui ne connait pas très bien les étoffes et les modes. Son seul apparat, finalement, était un pendentif de la taille d’une pièce de monnaie, retenu par une chaine à son cou, et qui de près, évoquait un complexe astrolabe. Le motif eut d’ailleurs rendu perplexe tout astronome. Le bijou semblait fait d’un argent brillant et éclatant, enserré dans une châsse d’or rose.

De toute évidence, l’intrus, ivre comme une outre, qui venait le déranger fixait toute son attention sur le riche apparat en question.

 » — Hé ben, tu sais, j’connais plein d’gens qui s’raient vachement heureux d’avoir un truc comme ça. C’est qu’ça doit valoir cher. « 

 » — Et ?… « 

 » — Hé bien moi, tu vois, je s’rai bien content de l’avoir dans la poche, ton bijou… « 

Jawaad ne fit aucun geste, sa tasse toujours en main. Un sourire de mauvaise augure se dessina, à peine discernable aux plis de ses lèvres. L’ivrogne devant lui fit alors mine de s’avancer, de manière menaçante.

Vêtu d’une tunique lacée de toile écrue, qui avait vécu des jours meilleurs, sur un pantalon bouffant élimé, assez sale pour tenir debout tout seul, il puait la saumure et l’alcool frelaté. Mais il portait un imposant poignard enfilé à sa ceinture. La lame faisait presque une longueur d’avant-bras.

Jawaad répliqua, toujours aussi impassible :

 » — Tu ne l’auras pas. Il vaut plus cher que ta vie, et c’est ce que tu perdras si tu t’y essayes. « 

Le marin était pratiquement sur Jawaad quand celui-ci se redressa brusquement, quittant son appui. L’ivrogne posa la main sur le manche de son poignard. Il n’avait pas grande raison d’hésiter ; aucun des clients de la taverne ne se donnerait la peine de venir au secours de sa cible. Il y avait sans doute de meilleures chances qu’ils attendent plutôt leur tour de piller le cadavre et se partager le butin.

Sur ces quais, dans la Basse-Ville, l’arrivée de la nuit coïncidait avec des rues désertées par les manants, les ouvriers et les patrouilles. Et il y faisait franchement sombre. Il était interdit d’entretenir toute lumière qui ne soit pas couverte dans toute la ville, à l’exception des plus grandes allées, et de l’Alta Rupes, afin d’éviter des incendies. Ils auraient aisément ravagé des pâtés de maisons entiers, la plupart étant construits de bois et de torchis. Autant dire que la nuit tombée, les bas-quartiers comme celui-ci appartenaient à tout ce que l’ombre peut attirer de vermines et gredins ; et la garde se contentait de timides patrouilles et de ramasser les morts malheureux à l’aube.

L’ivrogne gronda d’une voix pâteuse, levant le bras pour saisir le bijou de Jawaad :

 » — J’vais l’avoir si j’veux, crevure! Alors tu m’le donnes, ou j’le prends sur ta carcasse. « 

Il n’eut pas le temps de finir son geste. Il se prit le contenu de la tasse de mauvais thé en plein visage, sursautant de surprise. Et bien sûr, il ferma les yeux par réflexe.

Ce qu’il regretta la second d’après.

D’un geste vif, Jawaad l’interrompit en lui saisissant le poignet, lui assénant un coup de talon dans la rotule. Tout en le déséquilibrant d’une impulsion, il acheva de le sonner d’une terrible gifle sur l’oreille. L’homme était déjà hors de combat lorsque Jawaad le repoussa violemment du plat de la main, droit dans le plexus, qui l’envoya mordre la poussière à trois mètres de là.

Jawaad n’avait pratiquement pas bougé de sa position d’origine. Mais droit et alerte, alors que son adversaire crachait, toussait et étouffait lamentablement à terre, il fixa les entrées de la terrasse, puis la salle ouverte de la taverne. Une partie des clients au bar, en fait la moitié, s’intéressait soudainement à lui.

On attaquait rarement un maitre-marchand à Armanth. Et bien que Jawaad ne fit strictement pas le moindre efforts pour afficher les toilettes exubérantes de ses confrères, et donc faire connaitre son rang, il s’attendait en général à ce qu’on l’identifie comme tel.

Certains taxaient d’ailleurs régulièrement son assurance d’orgueil malavisé. Jawaad ne leur aurait pas donné tort. Il n’avait pas l’allure de ses pairs, mais il faisait quelque peu figure de légende eu égards à ses habitudes et les histoires courant sur lui. Il était donc relativement connu, et pas qu’en bien. Seul, donc, il devenait dans ces coins mal famés une proie tentante. Tout du moins pour des hommes qui ne réfléchissaient pas plus loin que le bout de leur nez. Attaquer un maitre-marchand, même imprudent, avait un peu des réputations de suicide par sbire interposé, à Armanth.

Se penchant sur son adversaire assommé, le maitre-marchand lui retira le large poignard à sa ceinture, tandis que le groupe au comptoir rejoignait à son tour la terrasse. Le patron qui les servait alla d’ailleurs prudemment s’abriter, sifflant pour appeler son esclave qui arrêta sa danse en le suivant précipitamment. Les clients restant décidèrent qu’il était grand temps de s’égayer eux aussi.

Cela ressemblait de plus en plus à un guet-apens.

Jawaad se tourna vers la rambarde, à l’opposé des hommes qui approchaient. Et jetant négligemment le poignard dans les eaux sales de la lagune, il se réinstalla pour attendre le petit groupe en croisant les bras, après un dernier regard sur les allées du quai de chaque coté. La situation allait clairement en s’envenimant.

Il étira pourtant un sourire en coin, totalement incongru.

Ils étaient quatre, et sûr d’eux, à approcher le pas décidé. Mais cette fois, ce n’étaient pas des marins ivres. Ils auraient pu tromper au premier regard un observateur inattentif, affichant la dégaine de travailleurs des quais aux oripeaux sales et défroqués. Mais ils se déplaçaient avec méthode, entourant leur proie, comme des spadassins prêts à en découdre. Mains sur leurs armes, prêts à frapper, celles-ci étaient bien trop entretenues et riches pour leurs atours de haillonneux.

Le sourire en coin si assuré du marchand rendit perplexe l’un des hommes, mais il ne comprit pas de suite. Son collègue eut plus d’instinct. Il regarda à sa gauche, là où la terrasse débouchait sur les quais. Il avait vu le regard de Jawaad s’y attarder.

Cela lui sauva la vie.

Il vit surgir de la rue, chargeant tel un ghia-tonnerre en furie, un géant noir, qui dépassait de deux têtes tous les hommes présents. Il eut le temps de s’esquiver en perdant l’équilibre, mais se rappellerait longtemps cette sensation horrible d’avoir senti l’acier d’une lame énorme glisser contre son cou, et mordre sa chair avec une force colossale, tranchant dans le cuir de son col.

Son collègue, juste derrière lui, n’avait pas compris le sourire. Il n’eut jamais le temps de réaliser pourquoi sa proie semblait si confiante. Le cimeterre du géant, poursuivant sa course, lui trancha l’épaule jusqu’à lui broyer la cage thoracique et le poumon. Il mourut sur le coup.

En un instant, l’assurance des trois spadassins restant vacilla. Un autre homme, accourant derrière le géant noir, les chargeait lui-aussi. Mais avant même d’arriver à leur contact, il balança le bras, et un poignard se ficha dans le torse du coupe-gorge qui était le plus éloigné de Jawaad. L’homme touché au cœur bascula par dessus la rambarde de la terrasse, pour pousser son dernier râle dans l’eau saumâtre.

En seulement quatre seconde, deux des hommes étaient morts, un troisième blessé. Le dernier assaillant, encore épargné, lâcha son arme qu’il avait à peine eut le temps de dégainer, et prit ses jambes à son cou, traversant la taverne désertée pour fuir par la porte donnant sur les rues. Il aurait vu un démon surgir des trous noirs de l’Abime, qu’il n’aurait pas couru plus vite.

Damas allait l’épingler d’un autre poignard de jet, quand Jawaad leva la main pour arrêter son geste.

« — Laisse-le courir. »

« — Quoi, tu veux laisser un témoin en vie ? »

Le maitre-marchand quitta son appui de la balustrade pour approcher le blessé à terre, qui fixait avec une terreur quasi religieuse Abba, le géant noir qui avait manqué le décapiter. Celui-ci était dressé au dessus de lui, cimeterre levé, et à la folie meurtrière de son regard, il savait que sa vie était en sursis.

Jawaad répondit à Damas :

« — Oui. Il racontera ce qui s’est passé. » et s’adressant au géant: « Abba, non. »

Le géant noir baissa son arme, les veines du cou palpitant de rage. L’envie ne lui manquait pas d’achever salement l’homme qui avait tenté d’agresser son patron.

Abba était un colosse, à la peau noire des Franges. Vêtu d’un sarouel ample et chamarré, retenu par d’épais ceinturons, les cheveux noués en tresses innombrables, agrémentés de perles de verre colorées, il suffisait, quand on voulait le décrire, du qualificatif de géant, pour avoir tout dit. L’homme aurait pu avoir un peu plus de vingt ans, comme largement plus de trente, son visage était si puissant, empreint de bestialité, qu’il semblait trop sauvage et brutal pour lui donner un âge. Il était simplement massif, à tous points de vue. La plupart des portes n’avaient pas été pensées pour un gaillard si grand, et si largement bâti ; il était d’ailleurs fréquent dans un moment de distraction qu’il l’oublie, et ne se cogne.

Abba se tourna vers Jawaad, au dessus de sa victime ; celle-ci aurait été à peine un peu plus épouvantée, elle se serait sans doute pissée dessus :

« — T’es trop miséricordieux avec cette racaille. Au moins si je le finis, la leçon sera entendue clairement ! »

« — La leçon est déjà donnée, Abba. Et il va la transmettre. »

« — Un cadavre est un bon message ! »

« — Un cadavre ne parle pas assez bien. »

Le marchand approcha du dernier spadassin à terre. Celui-ci venait de commencer à uriner dans ses braies. Jawaad le toisait avec indifférence, aussi calme qu’Abba semblait colérique :

« — Tu as entendu ?… La leçon est donnée. Tu sais quoi dire à ceux qui t’ont payé, toi et les autres. Transmets à tes patrons le salut de Jawaad le Maitre-marchand, et dit-leur bien que qui tentera encore de me tuer ne verra jamais, lui, venir son assassin. »

La taverne s’était vidée depuis belle lurette, si vite qu’il aurait été difficile de savoir où était passé le reste des clients. Même le marin ivrogne, qui venait de récupérer de sa rouste, s’éclipsa au plus vite, sous le regard particulièrement sinistre et inquiétant de Damas, qui hésita brièvement à le rajouter à son tableau de chasse.

***

De l’autre coté du bouge, un homme vit fuir et disparaitre piteusement les uns après les autres les soudards qui avaient survécu à l’assaut de Damas et Abba.

Raevo n’était pas un spadassin, lui. Ou tout du moins, il en était une version autrement plus efficace, entrainée, et discrète ; pour tout dire, le meilleur terme pour le qualifier eut été : espion. Savamment dissimulé dans la pénombre de la rue, alors que la nuit achevait de prendre ses droits sur la ville, il observait les dernières et rares allées et venues des retardataires se pressant de retourner au confort rassurant de leurs logis. Et qui ne tenaient pas du tout à savoir ce qui venait de se passer du coté de la terrasse de la taverne, et des trois hommes peu rassurants qui s’y trouvaient encore.

Prudent, Raveo n’avait pas jamais approché le maitre-marchand qu’il avait pour consigne de surveiller, depuis la veille. Pour apprendre les habitudes de sa proie, il faut toujours commencer modestement, et il était donc resté en retrait, invisible et toujours largement à distance pour disparaitre à la moindre alerte. Les nuits claires d’été lui compliquaient un peu la tâche, car Ortensia illuminait alors sans nuages la pénombre. Mais rien qui n’aurait arrêté un homme de ses talents, qu’il comparait fièrement à un art, pour lequel il se faisait d’ailleurs grassement rétribuer. La proie qu’il avait donc charge d’étudier et surveiller, dans l’objectif de lui dérober discrètement ses moindres secrets, était sans conteste nanti de ressources dont il faudrait tenir compte.

Raveo s’était attendu à ce que le maitre-marchand ait de bons gardes du corps ; il n’était pas déçu. On devait même jalouser ces deux là, vu leur efficacité. Les hommes de ce poids politique savaient s’entourer, Jawaad ne dérogeait pas à la règle. Mais Raevo avait été surpris de constater que le maitre-marchand n’hésitait pas vraiment à se passer d’escorte, et pour cause. Même seul, ce n’était apparemment pas un gibier facile.

Maintenant, l’espion avait une exacte idée de l’ampleur de sa tâche, et de comment procéder. Il avait déjà une bonne estimation de combien il demanderait à son commanditaire pour poursuivre son travail. Raevo ne tuait jamais ; ce serait gâcher ses réels talents. Enfin… presque jamais, car de temps en temps, c’était une nécessité qui ne lui pesait pas tellement sur la conscience ; que la victime soit innocente ou non. Mais alors qu’il s’effaçait dans la nuit avec une telle aisance qu’un chat en aurait éprouvé de la jalousie, il souhaita d’une pensée ironique bien du plaisir à qui voudrait tuer Jawaad.

Quand à lui, il avait un rapport à faire. Et un contrat à négocier.

***

 » — Tu sais, Jawaad, une tête plantée sur une pique, c’est aussi un excellent message. Dommage qu’Abba ai raté son coup. »

Damas s’adressa à Jawaad, en jetant un coup d’œil par dessus la balustrade de la terrasse, pour voir s’il pouvait récupérer son poignard de jet. Ce qui était peine perdue. Il avait coulé avec le spadassin au fond de la baie. Et personne de sain d’esprit n’aurait été y nager, même en plein jour.

Damas était un homme fin, et de stature moyenne. En fait, il se serait facilement caché derrière Abba. Et même manteau et armes compris, on ne l’aurait plus vu. D’autres auraient dit de lui que Damas était de toute manière si fourbe, qu’il saurait se cacher en plein milieu d’un Campo vide de foule. Ce qui l’amusait.

C’était un jemmaï, du peuple du Rift ; on n’en voyait pas beaucoup hors de leur territoire, réputé presqu’inaccessible, et dangereux. Il avait la peau tannée, au visage taillé à la serpe ; une quarantaine d’années baroudés sous quelques Mères de Toutes les Tempêtes dont on peut se dire fier de sortir en vie, et des cheveux noirs, longs et filasse, entretenus à peu près comme on le peut quand on en a pas le temps ni vraiment l’intérêt. Il portait toujours des vêtements amples, noirs comme sa tignasse, et un long kilt par dessus des pantalons, une mode fréquente pour les hommes.

Pour finir sur sa réputation de coupe-gorge, en plus de son sabre bien visible au coté, Damas cachait sous ses larges vêtements quantité d’autres armes plus exotiques et dangereuses, comme ses poignards de jet, y compris un pistolet impulseur.

Jawaad regarda faire Damas, qui abandonna très vite son idée de récupérer son arme, non sans pester. C’est qu’ils coutaient cher, ses couteaux ! Il était très exigeant avec son matériel. Le maitre-marchand commenta enfin :

« — Une tête tranchée ne parle pas. »

Damas leva les yeux au ciel un moment, puis fixa Abba lui aussi un peu dubitatif, qui laissait partir le survivant blessé. Ce dernier bafouilla quelque chose de pas très clair qui devait être un « d’accord, bien compris, monsieur, très bien compris, merci de m’épargner », mais il ne s’attarda ni à tenter de rendre ses propos intelligibles, ni à séjourner une seconde de plus devant ces trois dangers public, filant sans demander son reste, une main serrée contre la plaie de son cou.

Le géant noir lâcha un souffle qui supportait assez bien la comparaison avec le renâclement colérique d’un taureau, et se tourna vers son patron :

« — Tu prends trop de risques, pourquoi nous donner rendez-vous ici, tu as failli te faire tuer ?! »

« — J’avais des affaires… »

« — Mais on ne serait pas arrivés à temps, ça aurait pu mal finir ! »

« — Vous êtes arrivés à temps… »

Damas interrompit le dialogue de sourds. Jawaad comme de coutume semblait s’indifférer de l’incident, et il connaissait son patron : d’une part, celui-ci ne changerait de toute façon pas ses habitudes, même s’il avait eu tous les inquisiteurs de l’Hégémonie à ses trousses, d’autre part, il n’avait pas vraiment besoin d’armes en cas de gros pépin pour assurer sa protection :

« — C’était qui selon toi, cette fois-ci ? »

Jawaad mit un temps à répondre, laissant croire qu’il y réfléchissait, mais sa conviction était faite depuis qu’il avait constaté le guet-apens :

« — Amarrus Lokaï, je pense. »

Abba explosa :

« — Quoi, ce foutraille de rebut de fausse-couche de chienne galeuse, infoutu de reboutonner ses frusques sans deux esclaves pour lui tenir le bide ? »

Le maitre-marchand acquiesça d’un signe de tête nonchalant :

« — Aussi incapable de payer le bon prix pour assassiner quelqu’un qu’il l’est à gérer ses affaires. Je lui apporterai un présent en personne, pour le remercier de cette distraction. »

Il fixa ses deux hommes de main, après un bref silence, et en vint à ce qui l’intéressait réellement, en changeant de sujet :

« — Vous avez trouvé ? »

Damas qui n’était pas vraiment très causant, lui non plus, laissa la parole à Abba, spécialiste concerné par la question, et qui les avais amenés à arpenter le port pendant toute la journée :

 » — Pas grand chose. Mais on a une cargaison de marchandises déjà dressées. Pour ce qui est de tes produits « spéciaux », y’a encore des marchands assez idiots pour essayer de me prendre pour un pigeon. »

Damas étira un sourire amusé. Entre sa gueule taillée à la serpe, ses sourcils sombres et broussailleux et ses dents jaunies, l’aspect était plutôt sinistre.

« — Tu sais ce qu’on dit. Plus c’est grand… » commenta-t-il.

« — Oui oui, ben on le dit pas deux fois avec moi. On a donc fait le tour des cages toute la journée, le Grand Marché de la Saison Haute sera plus propice, enfin je veux dire, les barbares ça n’est pas ce qui se vend le plus. Et ça ne court pas trop les rues. »

Damas, qui était au service du marchand depuis plus récemment qu’Abba, savait malgré tout depuis belle lurette l’intérêt que Jawaad portait à certains types bien précis de femmes barbares qui étaient capturés, et revendus sur les marchés aux cages d’Armanth.

Les Lossyans appelaient barbare tout individu qui ne suivait pas les préceptes et la religion de l’Eglise du Concile. Par extension, tous ceux qui ne la connaissait pas, et n’étaient pas habitants d’une cité-état, étaient donc des barbares, ne pouvant faire appel aux lois dites civilisés. On pourrait situer leur statut quelque part à mi-chemin entre les hommes et les animaux. Pour les lossyans civilisés, les dragensmanns du nord étaient donc des barbares, aussi bien que les tribus kwanhma cousins du peuple d’Abba, loin au sud, par delà le Rift. Par extension, un étranger aux coutumes d’Armanth, ou simplement à la foi du Concile, pouvait très bien s’il était malchanceux et en lieu et place d’un accueil hospitalier et chaleureux, être chassé comme un chien, ou tout bonnement asservi.

La raison de cet intérêt de Jawaad pour les femmes barbares était difficile à saisir, d’autant qu’en général, devant les esclaves barbares mises en vente, il ne les achetait pas. Ou alors pour les revendre ; le maitre-marchand, comme beaucoup d’autres, en faisait commerce. Abba était d’ailleurs responsable de cette activité, puisqu’il était esclavagiste.

Jawaad cherchait bien quelque chose, mais sans aucune passion identifiable qui aurait alors pu donner une explication. Les collectionneurs d’esclaves sont monnaie courante, et il affichait une richesse qui lui offrait amplement les moyens de ce genre de caprices. Mais ça ne semblait pas non plus être sa motivation. Non, il cherchait quelque chose, mais sans avoir jamais trouvé utile de décrire le genre de barbare qu’il souhaitait trouver.

Jawaad n’expliquait que rarement ses actes et ses motivations, sauf si c’était absolument nécessaire. Il n’aimait pas parler, ce qui pourrait être vu comme un comble pour un négociant au rang politique aussi élevé dans Armanth. Si cela agaçait régulièrement Abba, cela convenait très bien à Damas. Il était payé, et plutôt bien, il s’était habitué aux étrangetés de Jawaad -et elles étaient nombreuses- et le marchand et lui s’étaient amplement bien assez entraidés pour qu’il eu en lui la confiance d’un ami. Sans oublier cette dette… celle qui ne regardait que Jawaad et lui.

Mais sur ce coup, il fut curieux :

« — Mais pourquoi tu cours après une barbare ? Ce n’est pas tellement ce qui manque d’acheter des captives dressées et éduquées, et ce n’est pas comme si tu n’étais pas déjà servi, avec ton Jardin des Esclaves ? »

Jawaad n’eut qu’une expression pensive, regardant dans le vide en réponse, tandis qu’il se redressait pour, nonchalamment, retourner à son domaine vers les hauteurs de la ville.

« — Parce qu’il m’en faut une. »

Damas n’en sut pas plus, et Abba lui jeta un regard à l’air entendu. Visiblement, cette quête avait commencé depuis longtemps. Et même le géant noir n’avait jamais exactement su ce que son patron cherchait, sauf une chose.

Elle devait venir de la Terre.

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2 pensées sur “1- Celui qui cherche

    • 10/08/2014 à 12:42
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      Merci ! mais il m’a piqué les yeux, ce chapitre… le recul avant relecture est un efficace moyen de voir ce qui ne va pas.

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