3- la Tempête

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            Le ciel s’assombrissait à l’horizon. Damas avait été le premier à le voir, mais le barreur avait rapidement ressenti la tension qui commençait à saisir la Callianis, aux premiers vents de travers, tandis que la houle prenait de l’ampleur. Damas pesta. Il fallait s’y attendre : on évitait de naviguer pendant la saison des pluies, justement pour le risque de ce genre de grains. Il lança ses ordres sur le pont :

            « — Réduisez les voiles ! »

            Le navigateur tenait la barre sans trop de mal encore, mais il était devenu plus vigilent, un œil sur les flots, l’autre sur l’anémomètre :

            « — On va y avoir droit, là, même en contournant les nuages. J’en vois pas trop la fin. »

            « — Prends dix degrés tribord. Si on peut esquiver cette masse, ce ne sera pas plus mal. A condition qu’elle ne nous suive pas. »

            « — Puisse les dieux t’entendre, Damas. »

            Le jemmaï ne répondit pas, le regard sur la mer. Il ne croyait pas dans les dieux, lui, mais dans l’homme. Et l’homme allait être mis à l’épreuve si l’énorme masse sombre qui commençait à manger le ciel rougeoyant du crépuscule rattrapait la Callianis.

***

            Lisa avait réussit à servir le thé sans impairs ; ou tout du moins sans autre impair que sa peur maladive, que Jawaad ne releva pas. Le navire se balançait un peu plus durement sur la houle qui avait grossi, et même Azur avait trahit assez vite un peu d’inquiétude. Elle n’aimait pas la mer, et si elle s’était accoutumé à voyager ainsi avec son maitre, dès que le temps devenait capricieux, elle perdait vite de son calme. Les Ar’hanthia ne sont pas connus pour avoir le pied marin, et la jeune femme ne dérogeait pas à la règle. Elle commençait à avoir un peu la nausée, d’ailleurs. Mais réalisa vite que c’était la même chose pour la jeune terrienne.

            Lisa n’avait pas plus voyagé en bateau de sa vie, qu’elle n’était monté sur un cheval. La houle faisait tanguer la Callianis, et il était très difficile de s’habituer à ce mouvement quand on n’y était pas acclimaté. Les va-et-vient du navire balloté sur les vagues commençaient à la rendre malade.

            Jawaad claqua des doigts et désigna à la jeune terrienne dans un coin du bureau, une bassine métallique. Il n’était guère surpris que sa nouvelle acquisition fut sujette au mal de mer, le contraire l’eut même étonné. Et quand elle alla chercher l’ustensile, il claqua à nouveau des doigts, et montra ses pieds, où était déjà installé Azur, la tête sur sa cuisse, déglutissant un peu, nauséeuse et pâle. Une fois la jeune femme à ses pieds elle aussi, Jawaad retourna aux documents qu’il rédigeait :

            « — Tu t’y feras. »

            Lisa répondit par un hoquet. Elle avait un teint déjà blafard, et la situation ne s’arrangeait pas. Jawaad attrapa le coté de sa tête d’une main, et plaqua la jeune femme contre sa jambe d’autorité :

            « — Inspire par le nez, respire fort. Et ne retient rien si tu dois vomir. »

            Il ne fallut pas bien longtemps pour qu’arrive l’inévitable. La nuit commençait à tomber, mais Jawaad eu juste le temps d’allumer la lampe au loss de son bureau, que Lisa se penchait sur la bassine prise de crampes, et vomissait brutalement. De l’autre coté du marchand, Azur, qui jusque là n’avait que quelques nausées, eu à son tour un haut-le-cœur au spectacle désolant.

            Jawaad plissa les narines brièvement, mais n’en fut pas autrement perturbé. Il délaissa ses notes, et après un regard sur Azur et une caresse brève à sa joue, pour lui permettre de s’éloigner un peu, il attrapa sa tasse de thé qu’il n’avait pas fini, et la glissa sous le nez de Lisa, qui redressait piteusement la tête, l’estomac torturé :

            « — Boit ! »

            La jeune femme attrapa maladroitement la tasse, qu’elle vida d’une traite. Il en restait près de la moitié. La nausée persistait et n’allait sûrement pas s’arrêter en si bon chemin. Mais le liquide suave et doux-amer eut le mérite de chasser le gout âcre et atroce de sa bouche.

            « — Dis-moi ce que tu sais sur le thé ? »

            La question était incongrue, alors que le tangage s’accentuait. Jawaad leva la tête, pensivement, un bref moment. Si Damas ne l’appelait pas sur le pont, c’est qu’il gérait parfaitement la situation, et le maitre marchand retourna son regard noir sur Lisa, qui le fixait avec une tête surprise, et un peu défaite. Posant son regard sur la lampe au loss et sa lumière dorée, elle se demanda fugacement comment étaient fabriquées les ampoules à filament ici, quand, sur Terre, cela avait pris des années de perfectionnement pour Thomas Edison, leur inventeur. Comme elle n’en avait jamais vu que chez Jawaad, et uniquement pour son usage personnel, elle se doutait bien que cela restait des raretés. Elle déglutit, quelque peu pitoyable, et répéta tout ce qu’Azur lui avait expliqué et raconté sur le thé et son art. Elle n’omit rien, elle avait absolument tout retenu, même si elle avait du mal à être claire dans ses propos, nauséeuse au possible. Son explication fut interrompue par un autre haut-le-cœur qui s’acheva dans la bassine, et quand elle se redressa encore, Jawaad lui tendait un verre d’eau. Il gardait Azur à l’œil, qui n’en menait pas bien large non plus. Mais cette dernière avait compris le but de son maitre : distraire la jeune terrienne de son malaise en la forçant à se focaliser sur autre chose. Elle ne cacha pas cependant sa surprise ; elle pensait qu’elle aurait sans doute retenu l’essentiel de la préparation du thé, mais pas l’entièreté de son discours sur son art, et sur les différentes manières de le réussir. La jeune terrienne avait apparemment tout mémorisé du premier coup, au mot près.

            « — Alors, c’est toi qui préparera mon thé demain. » Ce faisant, Jawaad fit un signe pour qu’Azur revienne vers lui, l’accueillant en attrapant doucement son menton : « Va chercher des bananes dans la réserve. Le grain va durer un peu. »

            Azur hocha la tête et se releva, un peu hésitante sur ses pieds, même si le ballotement était encore modéré. Si elle était elle-même un peu malade, elle avait bien plus l’habitude de circuler sur un navire tanguant, que Lisa, qui n’aurait pas été bien loin dans son état.

            Les bananes n’étaient pas tout à fait un luxe du coté d’Armanth. On en cultivait dans les plaines côtières, et elles participaient à la base alimentaire des villages de bord de mer de l’Athémaïs. Et en effet, c’était une des rares choses efficace pour non pas contrer le mal de mer, mais éviter de devoir vomir sa bile l’estomac vide. Azur en avait fréquemment besoin, et celles à bord lui étaient quasi exclusivement destinées, même si tout le monde appréciait d’en déguster.

            Sur le pont humide et glissant, les marins s’activaient vigoureusement. Ici, tout le monde allait pieds nus, ou presque. Les meilleures chaussures du monde n’auraient pas adhéré sur le bois détrempé. Il fallait ramener les voiles, et faire virer le navire pour contourner la tempête. La jeune femme en voyait parfaitement la masse noire découpée sur l’horizon couleur de feu, et déglutit nerveusement. Ca ne la rassurait pas du tout. Mais autour d’elle, les hommes ne semblaient pas s’en affoler. Ils étaient juste très occupés, et savaient tous quoi faire. Il n’y avait à leur avis aucunes raisons de s’inquiéter pour un grain à venir qui pouvait être esquivé en grande partie ; et la plupart avaient déjà connu bien pire.

            Elle était presque arrivée aux cuisines, donnant sur les réserves sous le pont avant, quand elle entendit la vigie hurler :

            « — Voiles à l’horizon ! On dirait un galion d’Imareth ! »

            Azur se glaça, et fila en courant dans les réserves. Comme pour elle, il y eu un moment bref de silence parmi les hommes sur le pont. Un galion d’Imareth dans les parages signifiait un pirate. S’ils avaient de la chance, il avait un butin ou des marchandises à écouler, et se désintéresserait de la Callianis. S’ils n’en avaient pas, le navire se cherchait une proie. Et venait de la trouver.

            Damas pesta depuis la passerelle, près du gouvernail. La Callianis était bien armée, certes, et les hommes de bord n’étaient pas plus des bleus que des tendres. Mais le navire était relativement petit. Il n’affichait de loin pas la puissance de feu d’un navire de guerre, et en cas d’abordage, il serait dépassé en nombre. Le jemmaï leva la voix pour alpaguer le mousse non loin :

            « — Va chercher Jawaad ! »

            Puis il revint au pilote :

            « — Tiens la barre ; on va remettre de la voile, ça va secouer, il faut être sûr qu’il ne chasse pas, et pour ça, on va prendre du champ. »

            « — A tes ordres. C’est toi le premier maître, Damas. Mais on va vite savoir si cette coque est aussi solide qu’elle est rapide. »

            « — Je sais. C’est le moment de prier tes dieux, Clessar. »

            Damas planta là le barreur, et descendant sur le pont, criait et ordonnait la manœuvre. Les marins s’agitaient dans un chaos seulement apparent, ils connaissent tous leur affaire ; personne ne discutait les consignes. Ce n’était pas forcément prudent de déferler les voiles à nouveau avec une tempête à l’horizon, des vents de travers et une houle grandissante. Mais devant le risque d’un abordage, tous savaient que la plus sage décision possible était de semer le navire qui semblait vouloir intercepter leur route. Jusqu’à tout du moins que le grain ne leur arrive dessus.

            Le mousse tapa violemment à la porte de la cabine du capitaine, pour se retrouver nez à nez avec Jawaad, le toisant d’un regard noir et froid comme une nuit insondable. Le jeune homme à peine sorti de l’adolescente, et qui faisait bien une tête de moins, déglutit un grand coup. Il dut faire un effort pour ne pas balbutier sur le coup devant le taciturne maitre marchand, qui semblait l’observer comme on fixe une mouche dérangeante sur une table immaculée.

            « — Heu, capitaine, Damas vous demande sur le pont, on est… »

            « — Je sais. » Jawaad poussa d’un geste qui ne se discutait pas le jeune homme, et se dirigea sur le pont droit vers son second, qui aidait à la manœuvre dans l’agitation générale. Il y avait pratiquement tout l’équipage en branle-bas, et le maitre-marchand, même en s’approchant, dut lever le ton, ce qu’il n’aimait guère devoir faire.

            « — Raconte ! »

            Damas se tourna vers son ami, le temps de le rejoindre au milieu des marins qui allaient et venaient dans tous les sens. Le bateau commençait à chahuter nettement plus, en prenant de la vitesse, et le tangage s’accentuait :

            « — La vigie a confirmé : un galion, aux voiles de l’Imareth, à l’horizon. Il semble croiser notre cap. Alors soit on a de la chance, soit on en a pas. »

            « — Mettons que nous n’en avons pas. Fait ouvrir l’arsenal, et déployer les focs. Branle-bas de combat. Nous allons le semer. »

            Damas acquiesça sans discuter, il avait vu le sourire assuré de son ami, et c’était le moment d’avoir confiance en lui. Il se tourna et hurla d’une voix surprenante de vigueur :

            « — Vous avez entendu le capitaine ?! Au taff, hissez-moi les focs, et bordez-moi tout ça ! Branle-bas de combat ! »

            Le jemmaï se dirigeait déjà vers le pont inférieur pour aller ouvrir l’armurerie, mais beuglait encore parmi l’équipage :

« — Et éclairez-nous ! »

            Jawaad le regarda s’éloigner. Derrière lui, le mousse était toujours debout, l’air figé et un peu perdu, et tandis que Jawaad montait à la barre, il le fixa un bref instant, et l’interpella d’une voix sèche :

            « — Rejoints ton poste. Ce soir est l’heure des hommes. »

            Azur avait entendu les cris et les premiers ordres, en revenant empressée vers la cabine de son maitre. Et immédiatement, un nœud était venu se serrer à son ventre, ce qui n’arrangeait pas du tout son mal de mer. A peine entrée dans la cabine, elle sentit que la Callianis commençait à tanguer de plus belle. Et ça n’allait pas s’améliorer.

            Ca n’était d’ailleurs pas non plus du goût de Lisa. Elle était prostrée dans un coin de l’amoncellement de tapis, couvertures et coussins qui servaient de couche aux deux esclaves, au pied du lit du maitre-marchand. Et penchée au dessus de la bassine, qu’elle avait vidée comme elle avait pu par les lucarnes de la cabine, elle tentait dans des haut-le-cœur pitoyables de vomir alors qu’elle avait l’estomac vide. Azur songea que la nuit serait longue. Mais que le mal de mer ne serait désormais plus la chose la plus à craindre pour les heures à venir.

            La psyké se pencha sur la terrienne, passant son bras autour des épaules de la frêle jeune femme, et lui tendit une des bananes :

            « — Ne la mange pas de suite, mais tu ne dois pas rester l’estomac vide. Essaye aussi de boire, boire tout ce que tu peux.

            La jeune rousse tourna vers Azur une tête défaite, et livide, aux traits tirés :

            « — Je ne savais pas…. qu’on pouvait être… aussi… malade. »

            La remarque fit rire Azur, qui elle-même devait lutter contre les nausées. Elle attrapa la cruche d’eau non loin, pour la porter elle-même aux lèvres de Lisa :

            « — Boit. Oui, on dit souvent que quand on commence à être malade, on craint d’en mourir… et au bout d’un moment, à force d’être malade, on craint de ne pas mourir. « 

            La jeune femme se lassa faire et avala quelques gorgées d’eau, avant de reprendre son souffle. Dehors, les cris et l’agitation s’amplifiait encore. Elle essuya comme elle pouvait l’eau qui dégoulinait de son menton :

            « — J’ai déjà… tellement souhaité la mort depuis que… je suis sur votre monde. Ca… ça ne me troublerait pas beaucoup… de la souhaiter encore. »

            Azur tira un sourire, après avoir bu elle-même à la cruche…. et retenu plusieurs nausées, qui devenaient de plus en plus fortes. Elle aurait elle-aussi besoin d’une bassine dans pas longtemps. Elle attrapa la chétive terrienne, pour la serrer, dos contre son buste, sans trop appuyer :

            « — Je ne vais pas te dire « ne dit pas ça ». Je vais plutôt te dire trois choses. La première, c’est qu’à ta place, tout le monde aurait souhaité mourir, et cela est même arrivé. La seconde, c’est que tu vis, malgré tout, ce qui signifie que tu es bien plus forte que ça. Et tu veux vivre parce que ta sœur partage ton sort, et que tu veux vivre pour elle. La troisième, c’est que presque tout le monde guérit du mal de mer, et que d’ici demain, ça ira beaucoup mieux. »

            Lisa hocha la tête en déglutissant. Son estomac chavirait à nouveau, et elle n’eut pas le temps de poser la question qu’elle avait en tête, se penchant pour vomir à nouveau, ce qui fut de trop pour Azur, qui la lâcha brutalement pour courir chercher une autre bassine, et rejoindre sa consœur dans leur rude et solitaire moment.

            « — Mais je crois que ça va être dur ! » commenta la psyké, toussant et crachant, en retournant piteusement vers la jeune femme.

            Et il se passa, en cet instant d’épreuve difficile, alors que la Callianis était secouée par les flots et filait à vivre allure dans les embruns, entre les voix et les cris, et les grincements du bois, quelque chose qui toucha Azur au cœur.

            Lisa, contre toute attente, et devant la tête dépitée d’Azur, alors qu’elle-même était affreusement malade, se mit à rire. Un rire nerveux, ça oui, et épuisé. Mais un rire franc et sincère. Quand elle riait, on avait l’impression d’entendre le son du cristal, la même beauté musicale que quand elle avait fredonné, la veille.

            Azur éclata de rire avec elle. Mais d’émotion, et de soulagement, elle en aurait presque pleuré.

***

            Deux heures avaient passées. Jawaad se tenait sur le pont arrière, longue-vue passée à la ceinture, et aux embruns s’était mêlée la pluie, d’abord fine, mais maintenant battante. La seule lumière sur l’océan était celle, nébuleuse et fugace, d’Ortensia, qui éclairait à peine le ciel nocturne totalement bouché. L’immense masse nuageuse de la tempête dévorait la grande lune de Loss, qui disparaissait un peu plus à chaque minute. Le seul autre éclairage était celui des lampes du bord, indispensables pour avoir une chance pour les hommes de manœuvrer. Avec pour corolaire que leur poursuivant ne pouvait les manquer dans la nuit.

            Mais l’autre corolaire était que le navire de l’Imareth avait besoin de lumière lui aussi. Le petit point brillant et fugace qui disparaissait par moment derrière les vagues se rapprochait, et suivait une trajectoire d’interception. Jawaad n’avait plus aucun doute sur les intentions de leur poursuivant. Il chassait sa proie.

            Damas qui se tenait à ses cotés, et prenait le relais avec Clessar, le navigateur, pour tenir la barre, commenta, après un énième coup de bras pour dégager l’eau qui coulait de ses cheveux filasse sur son visage détrempé :

            « — On ne peut pas leur retirer ça, ils sont culottés ! Ils nous foncent droit dessus, et le vent est pour eux, mais à leur place, de nuit et avec un risque de gros grain, j’aurais fais profil bas. »

            Jawaad commenta la voix maussade et lourde :

            « — Ils ne savent pas ce qu’ils chassent. Ils ont vu un petit navire à plusieurs mâts et voilures carrées aux couleurs d’Armanth. Eux doivent aligner cinquante, ou soixante canons, et près du double de notre équipage. Leur capitaine est confiant, et les apparences lui donnent raison. De loin, nous sommes une petite proie idéale et faiblement armée, et il est sûr que nous voulons esquiver la tempête, pourquoi alors craindrait-il quelque chose ? »

            « — Mais à ce cap, on ne pourra jamais les distancer. Je leur donne… disons une demi-douzaine d’heures, peut-être à peine plus, pour nous aborder. »

            Jawaad fixa Damas, et acquiesça, avec un léger sourire au coin des lèvres, son regard noir se posant avec intensité sur son ami :

            « — Et si nous changions un peu les règles du jeu ? »

            Damas comprit de suite. Et lâcha la barre, sifflant pour être relayé.

            « — On ne pourra pas les lâcher, mais emmenons-les en pleine colère, voir s’ils tiennent le grain comme la Callianis. »

            « — Et puisqu’ils veulent en découdre, offrons-leur notre flanc… » Jawaad esquissa encore un autre sourire satisfait et pensif. Damas avait anticipé l’idée, et compris le but de la manœuvre, sans même que le maitre-marchand n’ai besoin de lui en donner le détail.

            Damas hurla les ordres, et l’instant d’après, la Callianis virait de bord pour foncer apparemment au cœur de la tempête. Le navire racé se battait pratiquement à contrevent, mais remontait sur les nuages devenus presque invisibles tant l’encre de la nuit s’épaississait. Au loin, le vaisseau de l’Imareth devait lui aussi corriger sa trajectoire, décidé à ne pas lâcher sa proie.

            Le temps de vérifier la manœuvre de leur poursuivant, à la jumelle, durant de longues minutes, tandis que la Callianis commençait à rouler sur les vagues de plus en plus fortes, et Jawaad eut l’information qui lui manquait. Le capitaine qui le traquait était désormais sûr de rattraper en moins d’une heure sa petite proie qui comme tout navire marchand ne pourrait pas résister à la puissance d’un galion armé jusqu’aux dents. Il l’aborderait bien avant la tempête, et était sans doute persuadé que le changement de cap de la Callianis était une erreur d’un capitaine maladroit, ou paniqué.

            La ruse était presque grossière, mais fit sourire Jawaad. Il n’y avait souvent pas besoin de plus, pour tromper un homme peu cultivé, ou trop sûr de lui.

            Sur le pont, tout le monde avait compris. Les marins fourbissaient déjà les pistolets-impulseurs, les canonniers étaient déjà à leur poste, et la silhouette du vaisseau pirate, visible à peine seulement à ses lumières, grandissait à toute vitesse. Son capitaine tentait de s’assurer de prendre la Callianis par le flanc, mais s’il voulait manœuvrer sans se faire distancer complètement, il était forcé de garder son cap. Jawaad descendit à son tour sur le pont, rejoignant Damas :

            « — Ancres dérivantes. Lancez les moteurs à lévitation ! »

            Le jemmaï eut un temps d’arrêt, surpris, alors qu’il relayait les ordres de son patron :

            « — Quoi ?! »

            « — Tu m’a bien entendu : que les moteurs soient prêts. »

            Même les hommes furent surpris quand Damas relaya l’ordre. Mais on ne discutait pas avec le capitaine, encore moins avec Jawaad. Il y eu un flottement, malgré tout, surtout auprès des mécaniciens connaissant bien la technologie de lévitation. On ne l’employait jamais sur mer, et pour cause. Les moteurs à loss poussaient le navire en créant une répulsion l’arrachant à la gravité terrestre, mais cela signifiait que le navire devenait alors aussi léger qu’un fétu de paille, soumis aux mouvements des vagues et aux bourrasques du vent de mer. A part -et beaucoup considéraient cela du domaine de la légende, après tout, qui pouvait prétendre en avoir vu ? – les béhémoths Apostats, rien de construit de main d’homme ne pouvait supporter de telles contraintes, sans se disloquer en une poignée de minutes.

            Mais Jawaad avait une idée en tête, et sauf peut-être pour les plus novices membres de son bord, car même la Callianis avait deux ou trois mousses inexpérimentés, et qui n’avaient jamais servi sous les ordres du maitre-marchand, tous les marins restaient confiants. Dubitatifs, certes, mais ils n’auraient pas remis en doute les choix tactiques de leur capitaine.

            Il n’y avait que Damas à se demander ce que Jawaad pouvait mijoter. Il le saurait bien assez tôt, mais le jemmaï n’aimait guère ne pas deviner par avance ce que pouvait préparer son ami.

            En moins de quinze minutes, tout le monde était sur le pied de guerre, et les ancres dérivantes lâchés freinaient encore la Callianis, qui semblait pourtant vouloir fondre sur la tempête. Mais à la barre, Jawaad fixait la nuit à la longue-vue, et donnait des directives précises et sèches au navigateur. Il gardait un cap qui allait couper la route d’interception du navire pirate, mais visait surtout à prendre la tempête sur sa frange. Si son plan fonctionnait, il suffirait de décrocher dès la fin de l’assaut, l’ennemi neutralisé, et virer complètement au vent, pour esquiver le monstre. Si son plan échouait… hé bien, il n’avait plus qu’à espérer que la Callianis soit à la hauteur de ses attentes.

            Il se pencha par dessus la rambarde du pont arrière :

            « — Extinction des feux ! »

            En un instant, la Callianis fut pratiquement plongée dans le noir. L’heure de vérité approchait.

***

            Azur et Lisa s’étaient endormies l’une contre l’autre, emmitouflées dans les couvertures chaudes de leur couche commune. La jeune terrienne avait encore vomi tout ce qu’elle pouvait, tandis que la houle grossissait, et Azur elle-même était terriblement malade. Et les bananes qu’elles s’étaient efforcés de manger n’étaient pas restées bien longtemps dans leur estomac. C’est à bout de force qu’elle s’était blotties dans les bras l’une de l’autre, Azur ayant renoncé à tenir le rôle qu’elle s’improvisait de grande sœur de substitution. Le bateau tanguait, et roulait maintenant sur les vagues, tandis que la tempête approchait, et les deux jeunes femmes se réveillaient régulièrement sous les secousses. Mais l’épuisement se chargeait de les terrasser à nouveau rapidement.

            Azur se réveilla à peine quand Jawaad passa baisser la flamme de la lampe de sa cabine. Il posa sur elle un regard sombre et dur, et ressortit aussitôt. Elle avait eu le temps de lire sur ses traits ce qu’il n’avait pas eu besoin d’exprimer : que les événements allaient se précipiter. Le sommeil s’effaça brusquement, mais elle serra un peu plus contre elle sa jeune consœur, dans un réflexe pour se rasséréner. Deux fois dans sa vie, elle avait été témoin d’un abordage, et avait même été blessée légèrement, la seconde fois. A chaque fois, elle avait surtout souvenir de sa terreur, et du chaos. Puis des gémissements des blessés, de l’odeur d’ozone laissée dans l’air par les impulseurs, mêlée à celle douceâtre du sang. Le mal de mer s’estompa, pour laisser place à une autre nausée, sa poitrine comprimée par l’angoisse. Finalement, elle envia un peu Lisa, qui dormait toujours, terrassée de fatigue. Et elle veilla à ce que cela dure, appréhendant la bataille à venir, et la terreur qui s’abattrait alors sur la terrienne.

            Damas, appuyé au bastingage, le visage grave et concentré, fixait la mer démontée, fouettée par la pluie, qui avait pris une teinte d’un bleu pratiquement aussi noir que l’encre. La masse du navire pirate était parfaitement visible, à moins d’une demi-lieue, et à la lunette, il aurait pu voir s’activer son équipage qui devait se préparer au premier assaut.

Autour de lui, tous les hommes étaient prêts. La plupart armés de fusils et pistolets impulseurs, ils attendaient, dans une tension palpable. Ils étaient groupés par deux, ou trois, à la manœuvre des canons braqué sur leur cible qui grandissait à chaque minute. Autant que possible, l’un des servants gardait près de lui une haute plaque de blindage épais de la même facture que les couches de lins collés des linotorcis des gardes Ordinatorii. A courte portée, ces boucliers arrêtaient avec une efficacité certaine les balles des fusils.

            Sur le pont arrière, Jawaad se tenait à coté du navigateur à la barre. Clessar n’en était pas à sa première manœuvre pour un abordage, et il servait depuis des années sous le commandement du maitre-marchand. Il tenait le gouvernail, et par là même la stabilité et le cap de la Callianis de main de maitre, et n’en était pas peu fier. Mais à cette heure-ci, il aurait cependant largement souhaité être ailleurs. Et se gardait bien de pester contre le calme nonchalant, presque lymphatique, qu’affichait son capitaine. Jawaad observait la mer lui aussi, se tenant d’une poigne solide au bastingage, mais semblait s’intéresser à la scène comme s’il s’était agit d’un spectacle qui ne l’aurait guère concerné, alors même que d’ici quelques minute, chaque vie sur ce navire serait mis en jeu.

            Seule entorse à son détachement apparent et agaçant, il tenait dans sa main libre une paire de sangtis en titane, des armes défensives apparentées aux « saï », inventées par les artistes martiaux Jemmaï. Et impassiblement, fouetté par la pluie et les embruns, il fixait le navire de l’Imareth que les lumières de son pont éclairaient assez pour en distinguer les nombreuses silhouettes de son équipage, prêt au combat.

            La vigie hurla depuis son poste :

            « — Rooostre! Ils ont un rostre ! »

            Damas tourna immédiatement la tête vers Jawaad, les deux hommes se fixant un instant, avant que le maitre-marchand ne fasse un léger signe de tête assuré.

            Le jemmaï comprit de suite, et hurla, son ordre relayé jusqu’aux salles des machines :

            « — Moteurs à lévitation, prêts à la pleine puissance ! »

            Sur le navire ballotés par les flots et fouetté par la pluie que le vent rendait cinglante, tout le monde ne comprit pas de suite. Il y eu même des marins pour s’exclamer que c’était de la folie, que la mer et les Dieux allaient les dévorer sur place, si ce n’était le navire pirate qui s’en chargerait. Mais les plus cultivés, ou les plus expérimentés venaient de saisir le plan de leur capitaine, immédiatement après Damas.

            Et pour une surprise, ce serait une surprise, qui les ragaillardit d’un coup.

            Azur ne pouvait plus dormir. Les cris et les appels sur le pont lui fournissaient un aperçu inquiétant et clair de la situation, ben qu’elle n’aurait su dire précisément ce qui se passait. Mais de toute manière, l’angoisse lui nouait les entrailles, et elle ne pouvait qu’attendre, serrant contre elle Lisa, qui s’était à peine réveillée, et n’avait apparemment pas pris conscience des événements, pour se rendormir aussitôt.

            La psyké en conçut un soulagement, bien fugace, mais agréable. Au moins, la jeune terrienne ne partagerait pas son angoisse à l’attente qui durait depuis ce qui paraissait maintenant une éternité. Dans la pénombre, elle ne pouvait qu’écouter les ordres criés sur le pont, amplement étouffés par les grincements et les craquements de la coque de la Callianis secouée par le grain qui se faisait plus violent et plus rude, et par la pluie qui battait autour d’eux. Il ne manquait qu’entendre le grondement de la foudre, mais jusqu’ici, elle la guettait vainement, signe que son maitre avait sans doute pu éviter la tempête.

            Soudain, elle entendit d’autres cris, sans être sur de reconnaitre la voix de Damas, noyés parmi les ordres des hommes du bord, et l’instant d’après, le vrombissement sourd des moteurs à loss, qui couvrit en un instant pratiquement tous les autres sons de la Callianis. Elle resta interdite.

            Jamais on ne lançait la lévitation en pleine mer !

           La seconde suivante, elle fut sûr d’entendre des détonations, ces grondements assourdis du tonnerre au loin, mais en saccade. Elle reconnut presque sans le réaliser le son d’une bordée de canons-impulseurs. Et le temps de comprendre, elle entendit les premiers sifflements déchirant l’air, sentit toute la Callianis trembler comme si elle eut été vivante, s’attendit au pire, appréhendant le bruit atroce des impacts sur le pont et la coque. Réalisa juste l’instant suivant, presque avec étonnement, qu’il n’y avait sans doute pas eu de coup au but.

            La bataille commençait. Mais elle n’eut pas le temps d’en avoir peur.

            Le navire sembla soulevé brutalement, comme si on l’arrachait des eaux. La gravité écrasa brutalement Azur contre le plancher, lui arrachant un cri strident. Lisa se réveilla brusquement en criant de surprise et de peur, comprimé au sol par le corps d’Azur qui la fixa, paniquée et complètement déboussolée, avant de l’attraper à nouveau dans ses bras. Le navire penchait de plus en plus, et tout ce qui n’était pas arrimé ou rangé dans le bureau commençait à tomber et dégringolait bruyamment l’inclinaison brutale de la coque. Azur se plaqua sur le plancher sans lâcher Lisa qui hurlait de peur, maintenant, sans rien comprendre de ce qui se passait :

            « — Accroche-toi ! »

            Elle baissa la tête, tandis qu’elle évitait de peu la carafe qui filait vers elle avec les autres projectiles improvisés par le brutal mouvement imprimé à tout le vaisseau, protégeant sa jeune consœur de son corps.

            La Callianis était en train de s’élever dans les airs et se mettait à léviter !

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2 pensées sur “3- la Tempête

  • 02/12/2014 à 12:50
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    Je n’aurai qu’un mot : Waouh ! Bises, Axelle !

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    • 02/12/2014 à 12:52
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      A ce point là ? C’est carrément flatteur, et touchant !

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Répondre à editionsstellamaris Annuler la réponse.

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