3- Priscius

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Priscius révisait enfin son point de vue, après avoir eu la sévère et fort désagréable sensation qu’on venait de le prendre pour le dernier des imbéciles.

***

C’était quelques jours plus tôt, dans la brume marine et moite du matin, chargée d’effluves humaines et envahie de cris qu’il avait suivi Batsu sur le Marché aux Cages d’Armanth. La capitale de la Guilde des Marchands, si puissante qu’elle s’était littéralement payé sa propre cité-état, était parmi toutes les citées lossyannes une perle de progrès et de liberté. Une ville aux mœurs modernes, où nulle citoyenne n’avait, sauf suite à un procès pour crime grave, à craindre l’asservissement et d’être un jour marqué d’un Linci. Rares étaient les savants et intellectuels à y redouter l’inquisition des Ordinatorii du Concile, dont la présence, imposée et inévitable, n’était guère que représentative et consultative.

Mais Armanth était aussi la plaque tournante majeure du commerce d’esclaves dans toutes les Mers de la Séparation. Il en venait de tous les coins des terres connus ; parqués, puis revendus ; dressés, matés et brisés, éduqués cruellement et sans pitié. Les plus grandes maisons marchandes y avaient leurs plus prestigieux Jardins des Esclaves d’où sortaient des marchandises de prix rompues par la force à tous les arts visant à plaire et distraire, et au destin d’animaux chargés de servir et donner plaisir et prestige à leurs propriétaires.

Armanth avait été fondée plus de quatre siècles plus tôt. D’abord simple village de réfugiés persécutés par les inquisiteurs de l’Eglise du Concile, la ville avait grandi tant bien que mal en ne pouvant compter que sur le commerce sur ces îlots de sable perdus dans une lagune marécageuse ; accueillant toujours plus de réfugiés fuyant les légions d’Ordinatorii et leurs exactions. Cités-Unis, Imareth, le Ginnon, les Plaines d’Eteocle, il en était venu de partout, se réfugier dans la baie de l’Argas. Libres-penseurs, intellectuels, savants, apostats ou simplement des pauvres hères qui avaient eu le malheur d’être sur le chemin d’une légion en marche, ils n’avaient eu d’autre choix que de tenter de trouver un navire, et traverser la mer, pour rejoindre Armanth. Cette traversée, difficile, était aussi la meilleure protection de la cité-état. Les légions de l’Eglise du Concile s’étaient concentrées sur leur croisade face à l’Empire Oriental de l’Hemlaris, et leur conquête du nord, sous la bannière de l’Hégémonie, oubliant cette cité de réfugiés, lointaine et sans intérêt.

Quand Anqimenès s’était enfin réveillé pour constater qu’elle avait une concurrente en taille, en puissance, et en influence politique, la puissante Guilde des Marchands en avait déjà fait sa capitale ; et Armanth atteignait les deux millions d’habitants.

Une seule fois, vingt-cinq ans plus tôt, l’Hégémonie avait tenté une action militaire contre la cité de la Guilde des Marchands. Une croisade de l’Eglise du Concile, hâtive et mal préparée, qui s’était soldé par un désastre. Averti bien à l’avance par ses réseaux commerciaux -rien n’est plus efficace que le commerce comme soutient à l’espionnage- de l’arrivée d’une armada désorganisée, Armanth avait loué les services de toutes les flottes voisines des iles des Mers de la Séparation, pirates compris. Aucun galion de l’Eglise n’avait touché les côtes de l’Athémaïs. Et presque par jeu, Armanth avait renvoyé les Ordinatorii survivants sans demander aucune rançon. Mais seulement après cinq ans d’emprisonnement et de travaux forcés.

Armanth était devenue la lumière de la civilisation moderne : on y trouvait plus que partout ailleurs des collèges et universités réputées, où tous pouvaient suivre les cours et les débats de quelques-uns des plus grands esprits du monde. Et où, encore plus rare, des femmes enseignaient elles-mêmes les sciences et les lettres. Elles pouvaient d’ailleurs y divorcer, y travailler et commercer, et y circuler librement sans l’obligation d’être accompagnées d’un membre masculin de leur famille. Il était même arrivé, au grand plaisir du Conseil des Pairs, que des princesses de l’aristocratie d’autres cités, bien plus pointilleuses sur les préceptes des Dogmes du Concile, viennent y trouver refuge et demander asile aux autorités de la ville.

En quatre siècles, l’influence d’Armanth avait fini par essaimer à nombre des cités-états voisines, commerçant avec elle autour des Mers de la Séparation. On la considérait aussi bien comme la cité des vices et des mœurs dissolues, que comme le havre des penseurs et des savants. Mais tout aussi bien portait-elle, comme si elle avait souhaité contredire sa réputation, le prestige douteux d’être la cité des marchands d’esclaves.

Et la réalité était finalement fort simple. Avec le loss-métal, le minerai qui permet de fabriquer les dynamos, les armes à impulsion et les moteurs des navires à lévitation, le second bien le plus recherché et convoité dans tout Loss sont les femmes. La fortune de la ville se basait en grande partie sur les esclaves de son Marché aux Cages, et sur l’immense trafic maritime et terrestre qu’il générait. L’ironie de la chose ne pouvait manquer de frapper : Armanth la décadente, ville de culture, de liberté et de progrès, aux femmes honorées, respectées et reconnues, le restait grâce à l’asservissement cruel de milliers d’esclaves.

***

« — Tu vas voir, je te fais un cadeau ! »

Priscius fixa dubitatif son collègue et débiteur. Batsu arborait à cet instant son pénible et éternel sourire de vendeur de tapis en quête de benêts à rouler.

L’esclavagiste de luxe avait un doute sur le cadeau. Et il n’était pas un benêt, lui. C’était un homme dans la force de l’âge, qui affichait la taille, la carrure, et l’embonpoint d’un gaillard massif aux allures de nordique, au visage rond mangé par une barbe qui hésitait entre le blond et le poivre et sel. Ses affaires avaient prospéré un temps, et il était vêtu à la hauteur de sa richesse, et de ses prétentions : une chemise ouverte et ample de til fin, une sorte de coton commun dans le sud, et un veston ouvert de cuir aux couleurs chaudes et chamarrés, rehaussés de boutons d’argent, sur un pantalon ample, brun feu, orné de pièces de cuir ouvragé. Et pour parachever son rang, un manteau de lourde soie cramoisie reposait sur son épaule. Que le tout lui tienne plutôt chaud, sous la chaleur pesante du Marché aux Cages, lui importait bien moins que d’afficher sa fortune et sa renommée clairement. Surtout en ce moment, où sa réputation souffrait de mauvais accrocs.

Batsu lui devait une esclave des plaisirs ; cela durait d’ailleurs depuis un moment. Et l’esclavagiste se doutait bien que ce cadeau ne pourrait pas avoir la valeur suffisante à rembourser la dette de son confrère. Priscius avait assez perdu de réputation ces derniers temps, pour savoir que désormais des marchands comme lui ne verraient aucune gêne à tenter de le tromper. Il avait cumulé les mauvais investissements commerciaux -il aurait admis de mauvais gré que c’était un peu de sa faute- et sa dernière caravane avait fini piétiné par un troupeau de longilas après un orage qui avait mis ses deux navires lévitant à terre. Le remboursement des investisseurs avait failli le ruiner, et il n’avait pas arrangé les choses en usant de tous les tours juridiques possibles pour retarder le versement de ses échéances.

Cela lui avait couté aussi cher en renommée et en crédit que la fortune qu’il avait encore à devoir débourser.

Mais il n’était pas homme à laisser les dieux jouer avec son destin sans lutter contre lui. Il lui fallait simplement garder la face. Une réputation, cela se reforge.

« — J’espère que cela vaut ce que tu me dois, Batsu. J’ai envie de boire et rire avec toi, ce soir, pas de devoir négocier encore une fois. »

« -— Ne t’en fais pas, on boira, on rira et tu seras satisfait ! Tiens, c’est elle, là-bas, la rousse dans le coin. »

Au milieu de la cohue entre marchands, clients, contremaîtres et esclaves, dans cette chaleur d’été suffocante qui faisait vite regretter les brumes marines du petit matin, Batsu se frayait un chemin tel le fauve écartant les hautes herbes. Un petit fauve, certes. Il fallait à l’esclavagiste user de toute sa voix, et de son ventre gras pour compenser sa taille modeste, et arriver à fendre la foule. Non sans devoir répondre régulièrement avec une imagination aux jurons assez débordante, aux invectives des autres commerçants et ouvriers en plein travail. Priscius suivait son sillage, nettement plus impressionnant accompagné de l’un de ses hommes de main, torse nu et mine patibulaire. La plupart des gens en voyant les atours luxueux et le garde du corps, préféraient laisser passer prudemment.

La dernière cage à gauche de l’enclos de Batsu enfermait une jeune femme prostrée à la peau pâle et à la chevelure d’un roux profond presque rouge. Nue, comme l’étaient pratiquement toutes les esclaves en cage dans le marché, elle ne paraissait guère plus qu’une gamine, maigre comme un clou. Passé le constat surprenant et agréable de voir que Batsu avait dit vrai : c’était bien une vraie rousse ; une bonne nouvelle, car elles sont les plus recherchées et peuvent se vendre fort cher, l’esclavagiste se força pour cacher son désappointement. S’il connaissait les méthodes de Batsu, souvent brutal et sans aucune considération pour sa marchandise, Priscius n’était guère optimiste quand à l’état de santé de la captive, qu’on avait battue et laissé clairement crever de faim.

« — À genoux ! »

Batsu lâcha l’ordre avec une voix de stentor, ce qui fit frémir toutes les filles des cages environnantes. La jeune rousse réagit à la seconde. Mais c’est sans aucune grâce qu’elle obéit, le dos voûté, la tête pendant misérablement, cachée par le long voile de ses cheveux. Elle avait tout d’un animal brisé.

Le marchand d’esclave bouscula la cage pour la faire réagir encore :

« — Allez, redresse-toi ! Mains sur la tête, montre-toi ! »

Priscius observa la fille obtempérer. Elle était faible et frêle. Forcément, elle n’avait plus tellement de formes, ainsi affamée. Il n’aurait pas su lui donner d’âge précis ; elle était à peine plus grande qu’une enfant, même s’il était évident qu’elle devait être déjà presque adulte. Quelque chose entre quatorze, et seize ans, à première vue. Mais elle plutôt jolie quand il put voir son visage que Batsu redressait de force, lui attrapant le menton de sa main sale. Les yeux de la fille, immenses et d’un étonnant vert de jade, étaient malheureusement voilés et ternis par la peur. Il y avait cependant dans ses trais quelque chose de peu commun ; un métissage proche de celui des demi-sangs orientaux de l’Hemlaris à la beauté rare et unique de poupées. Priscius n’en avait que fort rarement croisées, et encore moins qui soient rousses aux yeux verts. Dans un meilleur état, cela lui donnerait sûrement un très grand charme ; et un très grand prix.

Priscius étudia un peu plus attentivement le « cadeau » sensé régler la dette de Batsu. Avec ses cheveux roux, ses yeux verts et ses traits métis, et malgré son état général, finalement l’affaire ne se présentait pas si mal. Mais surtout il s’arrêta sur le tatouage sur le sein droit de la captive : une fleur, aux couleurs or et vert, qui ressemblait de très près à une orchidée de Tuna.

Tout le monde en avait entendu parler. Des années auparavant, cette maison marchande spécialisée dans le dressage d’esclaves de luxe, avait disparu dans un de ces fréquents règlements de compte entre maîtres-marchands où s’enchaînent faillites, rachats, assassinats et sabotages. Les propriétaires de la Maison Tuna avaient vécu des destins funestes, et les rares survivants s’étaient éparpillés dans d’autres guildes marchandes et faisaient profil bas. Depuis, les collectionneurs d’esclave s’arrachaient les porteuses de ces tatouages d’orchidées. De mémoire, Priscius n’en avait jamais vu d’aussi réussi.

Il se demanda ce qui avait bien pu conduire à ce que Batsu récupère une telle aubaine. Il disait avoir eu de la chance, en la rachetant à des gens qui en ignoraient totalement la valeur. L’esprit commerçant de Priscius se mit à estimer le prix que l’on pouvait tirer d’une telle occasion, si elle était éduquée dans les règles. Elle pourrait se vendre une fortune.

« — Tu m’ouvres la cage, Batsu, que je regarde de près ? »

« — Bien sûr, c’est sans risques. Elle est docile comme un agneau, c’est pas elle qui va me causer des ennuis. »

« Mais tu l’as quand même affamée et tabassée pour ça, » songea Priscius. Il y avait clairement quelque chose qui sonnait faux dans l’histoire de son collègue, et qui en était agaçant. Mais voilà, le souci était que si Priscius mettait en doute le récit et les propos de Batsu, cela monterait rapidement en épingle, et se répandrait comme une rumeur un peu partout. Il y a six mois, il aurait pu l’envoyer promener. Mais désormais, sa propre parole était discutable, et tout le monde attendait la moindre occasion pour le discréditer complètement. Sans réputation, un lossyan ne vaut pas grand-chose, et sa parole plus rien. Ce n’était pas le moment pour Priscius de mettre en jeu la sienne.

L’esclavagiste tira la gamine hors de la cage, pour la faire mettre debout devant lui. Elle lui arrivait à peine sous l’épaule, se laissant faire abattue et résignée. Priscius l’examina sous toutes les coutures, vérifiant ses dents, ses cheveux, sa peau, en expert du Haut-Art. Elle portait d’étranges marques de piqûres mal cicatrisées sur les bras. Elles dataient quelques semaines. En plus de son dos lacéré, la chair de ses poignets et de ses chevilles était abrasée par le port de fers et de cordes. Priscius se pesta intérieurement. Batsu n’avait aucun respect pour la marchandise ; il y aurait du travail pour la remettre en état.

Mais ce tatouage…

Si elle venait de l’ex-Maison Tuna, comme il le pensait, ce simple potentiel lui assurerait une belle plus-value sur le travail à accomplir. Il ne comprenait pas pourquoi Batsu l’avait maté si brutalement, si elle avait déjà été dressée. Le plus logique est qu’elle avait dût être une des fuyardes à la chute de la Maison, et qu’elle avait réappris la liberté et tenté stupidement de résister à sa capture.

Batsu interrompit les pensées de l’esclavagiste, en affichant à nouveau son éprouvant sourire de vendeur de tapis :

« — Je ne t’ai pas menti, non ? »

« — Non, en effet », reprit Priscius en poussant l’esclave dans la cage où elle retourna se cacher des deux hommes. « Je crois que nous sommes quittes. »

Il prononça les derniers mots sans une once de sentiment, laissant de côté ses propres réflexions sur le vrai et le faux dans cette histoire. Il aurait le temps d’en apprendre plus tard sur la réalité des prétentions de son débiteur, ce qu’il ne manquerait surtout pas de vérifier. Dans ce milieu, tout se savait plus ou moins vite dès lors qu’on savait quels efforts accomplir pour obtenir les bonnes informations. Il laissa donc Batsu faire son boniment. Forcément, celui-ci ne résista pas à l’occasion :

« — Une esclave de luxe ! Une métisse, rousse, aux yeux verts, une rareté comme on en trouve qu’une fois par an ! Tu devrais me remercier, je t’offre une des meilleures marchandises que j’ai ! Tu as vu ce tatouage ? Tu as bien reconnu l’orchidée de Tuna, non ? À lui seul, ça vaut dix fois ma dette si tu la dresses bien. Je te ne rembourse pas, je te fais un cadeau princier ! Tes clients voudront te payer en loss-métal, pour l’avoir ! Alors, dis-moi que tu es satisfait ? Parce que si tu ne l’es pas, je sais plus comment faire plaisir à mon ami ! »

« — Je le suis, je le suis. Tu ne m’as pas trompé, Batsu, notre dette est réglé, et je ne manquerai pas de parler de ta générosité, et de ta loyauté à remplir ton devoir auprès de tes débiteurs et de tes amis. Je vais envoyer mes hommes la ramener chez moi. Et je crois que nous pouvons fêter cela ce soir. « 

Priscius finit par laisser naître un sourire sur son visage rendu sévère par son épaisse barbe, tandis que la visite se poursuivait. Il restait dubitatif, mais ne le montrerait pas. Batsu devait bien deviner que son boniment et son histoire d’esclave de luxe ne tenaient pas, même avec ses grands gestes de vendeur de tapis. Autant cependant garder la face, et faire conserver la sienne à son collègue, ce qui faciliterait pour le reste de la journée d’avoir à le supporter, lui et les négociations qui ne manqueraient pas de suivre encore.

***

Alterma roula sur le côté, esquivant pour la troisième fois le jeu de pas chassés et les attaques ciblées de son adversaire. Elle n’arrivait pas à reprendre l’initiative, et il ne lui en laissait pas l’occasion. Il fermait trop sa garde.

Depuis le sol, elle tenta de le faire chuter en le balayant des jambes, profitant qu’il avançait sur elle dans l’intention de l’immobiliser. Mais peine perdue, il anticipait tous ses coups, et n’avait eu qu’à faire un pas de coté. Il n’y avait que le sable de la piste du gymnase, qui l’avait finalement touché.

« — Tu penses trop tes coups ! »

La remarque, cinglante, et agaçante de calme de Jawaad, qui la surplombait après avoir évité le balayage presque avec dédain, eu l’effet escompté :

« — Ha oui ?! Et ça alors ? « 

La seconde d’après, elle bondissait sur lui. L’assaut était aussi brutal que maladroit, mais elle parvint à bousculer le marchand, en tentant de s’y agripper. Jawaad décocha un bref sourire, et en roulant sur le dos, envoya valser sa comptable de l’autre côté de la piste, en lui faisant faire un superbe soleil. Elle retomba lourdement.

« — Ouch ! »

Jawaad se redressa et l’aida à se relever :

« — Et là, tu ne pensais pas assez. Recommence ! »

Alterma pesta, crachant un peu de sable, et tentant de dégager celui accumulé dans ses cheveux. Par comparaison avec le maître-marchand, sa stature rendait la lutte un peu inégale. Elle était de taille assez modeste pour une lossyanne, et devait faire à peine plus que la moitié du poids de Jawaad. Brune, la peau halée, elle avait un regard noir et flamboyant, sur un visage racé, à la moue toujours un peu moqueuse. C’était une pure athémaïs, dont les sourires attiraient aisément les regards et la convoitise de la plupart des hommes.

Mais Jawaad l’appréciait autrement plus pour son caractère, et ses talents, que pour sa beauté pourtant conséquente. Alterma était une érudite et une savante mathématicienne. Issue de l’aristocratie armanthienne des Seniati, elle avait contre l’avis familial étudié à l’université, et à vingt-cinq, avait déjà écrit deux excellents ouvrages sur les théories de la comptabilité bancaire. Jawaad n’avait pas hésité à la prendre à son service quand les Seniati tentaient de trouver une place pour leur fille, espérant la marier à bon parti.

Jawaad était obstinément célibataire, et Alterma souhaitait avant tout son indépendance, qu’un travail bien rémunéré sous la protection d’un maître-marchand d’Armanth lui assurait. Et son caractère franc, difficile à désarmer, était au moins aussi aiguisé que la vivacité de son esprit. Le genre d’esprit que Jawaad adorait.

Pour son troisième cours de défense sans armes, elle avait de nouveau troqué ses riches robes et ses toilettes soignées, pour un vaste pantalon bouffant, et une chemise croisée informe, le tout serré au mieux d’une large écharpe en guise de ceinture. Face à elle, Jawaad était torse nu, et comme elle, avait retiré ses bottes sur le sable du petit gymnase privé au décor spartiate, qu’éclairaient des soupiraux.

Et impassible, sauf le petit sourire en coin qui apparaissait régulièrement quand il donnait des cours à son élève, il attendait son assaut.

Alterma s’élança. Et le résultat ne fut pas beaucoup plus glorieux que l’essai précédent. Le suivant non plus, d’ailleurs.

Jawaad claqua des doigts pour attirer son attention, après l’avoir aidé à se relever, et se plaça à ses côtés :

« — Tu me vois faire, et tu as compris comment je bouge. Quand tenter de m’agripper ; quand frapper. Mais tes yeux me disent ce que tu vas faire. »

« — Oui, mais il faut bien que je vous regarde, n’est-ce pas ? »

« — Non. Ce n’est pas moi qui importe. »

Alterma fit une moue un peu perplexe :

« — Je ne comprends pas, Jawaad, c’est un peu brumeux, dit comme cela. »

Jawaad lâcha un sourire. La jeune femme aurait pu rajouter « comme d’habitude » que cela ne l’aurait pas étonné. Tout en lui parlant, il répétait avec une lenteur calculée les gestes de parades et d’attaques combinées, qu’elle observait, bien entendu.

« — Que regardes-tu, là ? »

« — Hé bien, vos bras, vos mouvements. »

« — C’est ce qui importe, non ? »

« — En effet. C’est vrai que je vous regarde, face à face. Je fixe votre visage et vos yeux. Je suppose que… En fait, vous arrivez à deviner à mes yeux quand je vais tenter quelque chose, c’est cela ? »

Jawaad opina :

« — Ne me regarde pas. Regarde mes mouvements. Ne me laisse pas voir tes yeux. »

Le maître-marchand pivota dans le sable, pour reculer de quelques pas, et fit un signe du menton vers Alterma. Celle-ci souffla un grand coup, en affichant un sourire qui se voulait confiant :

« — D’accord… J’ai bien compris, on essaye… alors… ne pas regarder dans les yeux. »

Jawaad l’observa se mettre en garde, comme il le lui avait enseigné. Un spectateur spécialiste du pugilat et des arts martiaux aurait pu reconnaître la posture jemmaï ; mais l’art de combat du Jemmaï-he’jil était aussi peu connu que leur peuple. Il se fendit brusquement, le temps de lancer un simple coup du plat de la main. Alterma esquiva en sursautant, le fixant immédiatement, et le regretta l’instant d’après. Elle paya son hésitation d’une gifle, que le maître-marchand avait bien sûr retenue. Elle protesta :

« — Aïe ! Ça fait mal ! »

« — Ne me regarde pas, regarde mes mouvements ! »

Alterma recula un peu, tentant de se concentrer. Mais elle s’amusait à l’exercice, autant qu’elle s’y montrait assidue :

« — Ce n’est pas vous qui disiez que vous ne frappez pas les femmes ? »

Jawaad hocha légèrement la tête en réponse, lançant encore des assauts simples, mais à dessein précis et rapides. Alterma commença à comprendre après trois ou quatre autres coups. Elle ne laissait plus sa garde divertie par le regard insondable de son adversaire où elle n’avait aucune chance d’anticiper ses gestes. Elle tenait la tête légèrement penchée, de côté, usant de sa vision périphérique pour saisir les mouvements, et se focaliser uniquement sur eux. La joute prit de l’intérêt, quand elle commença à répliquer à son tour, et tenter des assauts. Le principe était simple : elle devait pouvoir faire chuter Jawaad et lui sauter dessus pour mimer une mise à mort. Et jusqu’ici elle n’y était jamais arrivée.

Mais en quelques minutes, elle venait de progresser d’un bond, s’avérant excellente élève. Les fentes et les esquives s’enchaînaient, et Jawaad commençait à augmenter le rythme des assauts, pour la forcer à devoir se battre et réagir toujours plus vite. Alterma était en sueur, peu habituée à l’effort, mais ne lâchait pas prise.

Elle lançait une nouvelle riposte quand une voix grave et tonitruante éclata dans le gymnase :

« — On me l’avait dit, mais je ne l’avais pas cru ! »

Jawaad fut brièvement surpris. Il faut dire que la voix d’Abba avait quelque chose d’un rugissement dès qu’il parlait fort. Alterma sursauta aussi, mais ne se désarma pas. L’occasion était trop belle. Elle bascula, pour empoigner la large ceinture du kilt de son adversaire, et lui faire un croc-en-jambe presque parfait en le poussant de tout son poids.

Jawaad ne vit venir la feinte que trop tard, pour s’étaler de tout son corps dans le sable, avec Alterma qui pesait sur son ventre, à califourchon ; fière et victorieuse pour la première fois.

Il y eut comme une sorte de grand blanc.

Et le rire tonitruant d’Abba ponctua la première victoire de la jeune élève face à son professeur, qui lui-même, basculant pour la pousser de côté, riait de bon cœur avec Alterma.

Abba approcha l’aire d’entraînement, toisant de son énorme masse les deux lutteurs, encore secoué de hoquets de rire. Jawaad se relevait sans empressement, imité par Alterma, qui n’arrivait pas à lâcher son grand sourire de satisfaction :

« — Tu ne devrais pas l’encourager à se battre, Jawaad. C’est une femme ! »

 » — Et ? … »

« — Et quoi ? Ce n’est pas la place d’une femme, par les dieux ! Tu crois qu’un homme va l’épouser en apprenant qu’elle se bat comme une chiffonnière dans ses braies ? Et avec son patron ? »

Alterma protesta, le menton haut :

« — Mais cela ne regarde personne, que je sache, que je m’entraîne avec Jawaad. C’est utile, et c’est un très bon exercice ! »

Le maître-marchand haussa les épaules en fixant Abba, en guise de réponse. L’esclavagiste grogna un coup en retour :

« — Une femme devrait garder sa place, surtout une érudite et une intellectuelle si brillante. Je vois pas ce que cela lui apporte de savoir se battre. »

Jawaad haussa encore une fois les épaules, allant se chercher une serviette :

« — Pas se battre. Se défendre, et faire de l’exercice. C’est une bonne partenaire d’entraînement. »

« — Voilà, exactement », rajouta Alterma. « Je ne compte pas devenir une Femme d’Epée si c’est ce que vous craignez, Abba. Mais je ne compte pas non plus me sentir comme un agneau sans défense. Ça ne fait pas de mal, de savoir se défendre seule ! »

Jawaad souriait, amusé. Abba lui-même tentait bien de grommeler de manière convaincante, mais l’assurance d’Alterma -et il connaissait la jeune femme et son caractère, depuis un moment- déridais son faciès quasi-bestial, malgré ses efforts pour bien lui faire sentir qu’il lui reprochait ses frasques :

« — Vous êtes deux têtes de mule ; je ne sais pas pourquoi j’essaye de discuter ! Et ça ne se fait pas, de laisser une femme se battre, c’est comme ça. Et puis, Jawaad, pourquoi ne pas t’entraîner avec moi, tiens ? »

La remarque d’Alterma fusa avant même qu’elle y pense :

« — Pour ne pas finir cassé en tout petits morceaux ? »

Et il y eut un autre éclat de rire d’Abba et de la jeune femme, qu’interrompit Jawaad, même si la boutade -tout à fait exacte au demeurant, Abba pouvait facilement briser n’importe qui sans le faire exprès- l’avait fait sourire :

« — Tu n’es pas entré dans mon gymnase pour faire la leçon, non ? »

Abba opina. Jawaad chaussait ses bottes, et Alterma s’éclipsa vers le vestiaire attenant aux bains du domaine pour aller se rafraîchir et se changer, saluant les deux hommes avec un sourire.

« — Exact, Jawaad. » Confirma-t-il. « Ton colis est arrivé il y a un instant. Amarrus Lokaï est en ville, il va assister à la prochaine réunion du Conseil des Pairs ; tu souhaites toujours le remercier en personne de sa dernière tentative d’assassinat ? »

« — Bien sûr. Quoi d’autre ? »

« — Je pense que j’ai trouvé une terrienne. Rousse, aux yeux verts. Elle était mal en point quand je l’ai vu, cependant. Mais ce sera compliqué de l’acheter de suite ; elle va servir à rembourser une dette pour une esclave des plaisirs. Donc, elle appartient maintenant à Priscius Praxtor. Si tu le connais, tu sais que cet homme est plutôt pénible.

« — Je le connais. Et je connais Sonia, son éducatrice. Laissons-la-lui quelques semaines, il la remettra sur pied pour moi. J’irais lui rendre visite.

Jawaad se dirigea vers la sortie du gymnase, où l’on pouvait entendre quelques rires et les jappements joyeux des chiens du domaine, flanqué d’Abba. Mais juste avant qu’ils ne passent la porte, Alterma cria depuis les vestiaires :

« — Si vous allez voir Amarrus pendant le Conseil, je veux venir avec vous ! »

Abba soupira, et posa un regard noir sur Jawaad. À son sourire, il comprit à son grand regret que le maître-marchand trouvait que c’était une excellente idée.

***

Priscius avait eu quelques jours pour observer l’esclave tatouée.

Elle avait été marquée d’un Linci sans même réagir vraiment, malgré l’aspect traumatisant de la scarification pour ancrer solidement le symbiote à sa cuisse. Elle n’avait pratiquement jamais quitté sa prostration muette, sauf contrainte par un ordre direct. Elle avait clairement été bousillée, le travail de dressage avait été salopé à la va-vite, et Priscius était certain que Batsu lui en avait fait un résumé totalement édulcoré.

Si cette fille avait jamais été un jour dressée et esclave des plaisirs, tout était à refaire vu les dommages qu’il avait constaté. Tout ce qu’il pouvait faire dans l’immédiat, était de la garder en isolement.

Entre-temps, Batsu lui avait appris, avec trop d’enthousiasme, qu’il y avait une autre fille rousse tatouée de l’orchidée de Tuna en vente. Un hasard étrange, qui rendait Priscius de plus en plus soupçonneux. Il commençait à se demander si tout cela n’avait pas été organisé entre ses rivaux -et il n’en manquait pas- pour lui faire perdre totalement la face, et s’offrir le plaisir de se jouer de lui. Mais il avait pris le risque, et lâché une somme déjà conséquente pour la seconde captive. Il avait eu subitement des problèmes pour renouveler son stock d’esclaves à éduquer dans ses Jardins, et soupçonnait clairement un complot où trempaient ses propres fournisseurs habituels. Si c’était le cas, la seule réponse possible serait de faire de ces deux filles les meilleures esclaves éduquées que son talent lui permettrait de forger, et de serrer les dents quand aux rumeurs qui iraient bon train entre-temps.

Il devait admettre qu’il préférerait la version d’esclaves fugueuses d’une Maison disparue. Il pourrait peut-être trouver comment propager cette rumeur dans le milieu, après tout. Mais pas avant de s’assurer que cela vaudrait le coup de dresser la rousse qui, pour le moment, semblait totalement en ruines ; et de voir à quoi ressemblerait celle que lui livrerait le prochain arrivage.

Le jour suivant, il recevait en personne son colis, accompagné par la féline et licencieuse Sonia, son éducatrice. Vêtue seulement de son collier d’esclave, de bijoux d’argents et d’un pagne de soie noire à peine plus large qu’une ceinture, celle-ci comme à son habitude jouait de toute la sensualité que pouvait dégager sa gestuelle, le plus bref de ses regards, et son corps parfait et quasi-nu, pour rendre fous les hommes de main de l’esclavagiste. Elle détonait par son assurance et sa fierté face à des captives enchaînées qui, pour la plupart, pleuraient et gémissaient pitoyablement.

Et bien sûr, son jeu fonctionnait à merveille.

Sonia eut un sourire pervers de délices quand un des manutentionnaires rata le bord du quai de trop regarder la créature inhumaine à force d’érotisme, et s’extirpa en pestant d’une baignade involontaire dans l’eau nauséabonde du port, sous le rire de ses collègues.

Priscius ne releva pas. On ne punit pas une esclave de l’être. Et personne ne le ferait, même pas la victime qui avait parfaitement conscience de s’être fait manipuler. On ne fâche pas le patron.

L’esclavagiste regardait surtout ses biens débarqués sur le port, dubitatif. Au vu de la fille tatouée qui malgré ses entraves se débattait encore avec rage et tirait sur les cordes comme un diable, Priscius retint un grommellement agacé. On s’était payé sa tête dans les grandes largeurs, il en avait eu de sa bourse, et Batsu et ses collègues devaient sûrement encore en hurler de rire.

La jeune femme qui résistait aux hommes l’entraînant vers Priscius, malgré les cris et les claquements de fouet, avait peut-être un peu plus d’une vingtaine d’années. Elle n’était pas encore été marquée d’un Linci, et elle affichait tout d’une barbare capable de mordre et de frapper. D’une taille assez moyenne, elle était belle et élancée, le corps musclé et svelte, des cheveux d’un roux sombre tournant sur un auburn aux ombres presque noires. Une chevelure superbe qui ne demanderait que quelques soins pour devenir une crinière parfaite. Ses yeux bruns aux reflets verts, frappaient sur sa peau très claire. À sa manière, elle avait un corps qui pouvait se comparer à celui de l’éducatrice de Priscius. Elle devait sûrement être gracieuse, mais pour le moment, elle ressemblait plus à un bloc de pierre brute qu’une statue sculpturale. Elle n’avait jamais connu le collier ou le fouet, ni le dressage ; une évidence qui sautait aux yeux. Tout était à faire, et l’esclavagiste n’avait le moindre doute que les hommes qui avaient trouvé cette femme errant nue sur les plages à l’est d’Armanth, et les revendeurs qui l’avaient transféré jusqu’ici, le savaient parfaitement.

Priscius se retint encore de pester contre le mauvais tour que l’on voulait lui jouer, avant de sourire tandis qu’il approchait de la jeune femme, qui le fusillait d’un regard enragé. Un sourire que Sonia aperçut, et qui arracha à la magnifique et féline esclave un frisson de plaisir délicieux.

La captive était, elle aussi une métis de l’Imareth aux traits fins, attirants et peu communs. Elle ressemblait à la fille que Batsu lui avait donné, et portait très exactement le même tatouage de fleur d’orchidée, tout aussi parfait.

Tout le monde avait vu ce tatouage. Priscius ne doutait pas que la rumeur s’était répandue. S’il réussissait à en faire des esclaves parfaites, il parviendrait à s’arranger pour choisir les bonnes personnes pour admirer ces filles à l’œuvre. Et il pourrait même employer les bruits répandus ces dernières semaines, qui s’assourdiraient rapidement, mais sans que personne ne les oublie, pour redorer son image…

… Il ne restait plus alors qu’à parfaitement réussir le dressage qui, il le savait, partirait clairement de zéro.

« — Je compte sur toi, Sonia. Tu répondras de leurs progrès. »

La magnifique éducatrice aux cheveux noirs comme le jais, et à la peau cuivrée d’une texture de soie parfaite hocha la tête. Son regard quasi prédateur, savamment juste assez baissé pour montrer son respect, brûlait d’un feu bleu fascinant, et presque sinistre.

Puis sa voix souffla deux mots comme s’il s’agissait de magie. Prononcés ainsi, la moitié des mâles qui l’auraient entendue n’auraient eu qu’une idée en tête: la prendre, de suite, et sur place. Et même Priscius, blindé depuis belle lurette, se laissait encore pourtant avoir, ce qu’il n’aimait guère, et lui faisait payer.

« — Oui, maître. »

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