4- L’affrontement

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            « — Bordée ! »

            Le quartier-maitre qui venait de hurler eut le bon réflexe, se plaquant à l’abri du bastingage la seconde d’après son cri, comme pratiquement tous les hommes autour des canons-impulseurs. Sur le pont, figés de stupeur, ne restaient debout que les plus novices de l’équipage.

            À la suite des éclairs bleus venus du navire-pirate, les sifflements stridents des boulets vinrent comme autant de hurlements pour semer la destruction sur la Callianis. Mais il n’en fut rien. Les canonniers avaient manqué leur coup : les impacts ne pulvérisèrent que quelques structures supérieures du gaillard d’avant, secouant la mâture sans réels dommages.

            Damas releva la tête de son couvert, avant de se redresser. Le galion chargeait toutes voiles sur eux pour tenter un éperonnage ; si cet équipage était bon, il ne faudrait qu’un peu moins d’une minute pour que ses canons avant lancent la bordée suivante. Mais le navire-pirate se refusait clairement à laisser échapper sa proie par ce temps mauvais et incertain. Il comptait sur son rostre, pour s’en assurer.

            C’était son erreur.

            Jawaad, debout sur le château arrière, n’avait pas daigné s’abriter de la bordée. Il fit un signe de tête vers Damas pour confirmer son ordre. Celui-ci hurla alors :

            « — Lévitation ! »

            Le grondement sourd des machines brutalement sollicitées couvrit immédiatement tout autre son dans un bruit presque animal, qui aurait pu évoquer quelque chant bestial et primitif. Et la Callianis s’arracha brutalement aux flots agités, la lévitation pressant sur les eaux fougueuses qui se dérobaient sous la force de répulsion, pour l’élever vers le ciel, prenant une gite qui jeta sa proue vers les cieux dans un tumulte effrayant. Même les mécaniciens furent surpris de l’inclinaison du vaisseau. Ce n’était pas véritablement anticipé : les vagues et la surface incertaine et instable de l’eau contrariaient la force de répulsion. Ce n’était pas pour rien qu’en mer, jamais on ne se servait de la lévitation pour soulever un navire dans les airs.

            Damas dut se rattraper de toutes ses forces pour ne pas glisser sur le bois trempé de pluie et d’embruns avec les quelques hommes qui ne s’étaient pas solidement arrimés. La pente était de pratiquement quarante degrés. Mais les canonniers tenaient bon leur poste. Il hurla pour les machinistes :

            « — Poussée arrière, redressez, bordel ! »

            Le maitre de quart hurlait lui aussi. Les ordres fusaient d’un côté à l’autre du pont, relayés d’une voix à l’autre :

            « — Tenez vos postes ! Et accrochez-vous, bande de chiens ! »

            « — Prêt à la bordée ! »

            « — Tirailleurs parés au feu ! »

            Dans le chaos, à l’instant du choc entre les deux navires, et des hurlements des hommes qui couvraient à peine la plainte mécanique des machines, et les craquements des structures durement sollicitées et secouées de toute part, le dernier ordre vint de la voix, surprenante de puissance, de Jawaad, à la seconde même où eu lieu l’impact entre les deux navires :

            « — Feu roulant ! »

            L’enfer se déchaina.

            Eumüs Kapistos, capitaine du galion pirate le Brise-Gueule, avait vu, et participé à plus de batailles et d’abordages qu’il n’eut su compter. C’était un vétéran et il se prétendait non sans raison maitre de guerre. Et si la moitié de ses hommes étaient à peine mieux que des barbares indisciplinés et avides de fortune, qu’il considérait d’ailleurs comme corvéables et sacrifiables sans scrupule, il savait pourtant compter sur un équipage compétent et qui n’avait pas froid aux yeux.

            Pourtant, à cette seconde précise, ses hommes, autant que lui-même, furent saisis d’effroi et d’incrédulité.

            Eumüs avait vite compris qu’il poursuivait un modèle de navire très moderne, qu’il n’avait jamais rencontré de visu, mais seulement entendu parler par ouï-dire. La Callianis était un peu plus longue que le Brise-gueule, mais faisait aisément six mètres de moins à hauteur de pont, la coque plus fine et étroite, sans les deux grands châteaux du galion de guerre. Pour tout dire, elle paraissait fragile et pitoyable face au colosse des mers qui filait droit sur elle, son énorme rostre prêt à harponner impitoyablement sa proie. Eumüs ne voyait là qu’un navire marchand, peut-être rapide, mais en mauvaise posture et mal commandé. Une cible alléchante qui avait commis une erreur de manœuvre, en lui faisant gagner une demi-journée pour l’intercepter.

            À la seconde où sa proie quitta les flots pour s’élever de plus de huit mètres au-dessus des vagues furieuses, il réalisa qu’il avait été totalement berné.

            Soulevée par ses moteurs à lévitation, la Callianis prit l’impact du nez du Brise-Gueule de plein fouet. Mais elle était déjà trop haut sur les flots ; le rostre qui aurait dû l’éperonner, et la mettre à sa merci glissa sous la coque du clipper sans aucun dommage.

            L’impact broya bois et armatures, dans un craquement titanesque, secouant les deux équipages, dans des hurlements de surprise et de peur qui ne rajoutaient qu’à la clameur brutale du choc.

            La Callianis, allégée par l’effet de gravité des ses moteurs pivota dans l’air, avec pour axe la proue du galion qui la poussait violemment. Elle se précipita vers son adversaire coque contre coque, pour un second choc violent. Mais elle surplombait le Brise-Gueule de plus d’un mètre, quand Jawaad hurla l’ordre de faire feu.

            La canonnade s’abattit en un feu roulant sur le galion, à hauteur de ses mâts, et à bout portant.

            Hébété par le choc et aveuglé par les éclairs bleutés des canons-impulseurs, l’équipage pirate subit la bordée avant même de pouvoir s’abriter.

            Ce fut un massacre.

            Damas avait failli passer par-dessus bord et finir écrasé entre les deux coques quand elles vinrent se heurter violemment. D’autres n’eurent pas eu sa chance, et finirent broyés entre les deux navires.

            La seconde d’après, le feu roulant de la Callianis dévastait le pont du Brise-Gueule, dans des berges explosives de bois, de métal, et de corps déchiquetés. Le voilier de Jawaad n’avait que douze canons à chaque bord, mais la manœuvre les avait mis à parfaite portée de ravager le galion adverse. Son grand mât fut d’être littéralement tranché d’un coup et s’effondra sur lui-même, augmentant encore le chaos et la destruction de la canonnade.

            Si Damas avait été occupé à autre chose que tenter de sauver sa peau, continuant malgré tout à hurler des ordres à ses hommes, il aurait pu songer que la partie était d’ores et déjà gagnée. Mais il n’en était rien, encore. Allégée par ses moteurs à lévitation, la Callianis tangua dangereusement sous le feu de ses propres canons-impulseurs, avec de sinistres craquements, s’arrachant dans un sursaut brutal au contact de la coque du Brise-Gueule. Elle ne pourrait tenir longtemps ainsi avant de se disloquer.

            Jawaad, sur le pont arrière, en était parfaitement conscient. Il cria ses consignes dans le tumulte, alors que les canonniers se préparaient tant bien que mal à une seconde bordée :

            « — Arrêt des moteurs ! Feu à volonté sur son flanc !

            Il n’eut pas le temps de poursuivre ses ordres. Comme tous les hommes du pont, il assista stupéfait à la chute du grand mât du navire adverse, qui entrainait avec lui une partie de la mâture de la Callianis. Enchevêtrés par les vergues et leurs cordages, les deux navires se retrouvaient de facto étroitement liés l’un à l’autre.

            Damas devança son patron pour le coup, hurlant en courant lui-même au-devant des débris et des énormes pièces de bois qui entrainaient les voiles de la Callianis en ravageant le gréement :

            « — Aux haches ! Sortez-nous de ce sac de nœuds ! Il faut absolument nous dégager de là ! »

            Le jemmaï attaquait déjà les premiers câbles lui-même, environné des sifflements stridents des éclats projetés par les tirs sporadiques venus du Brise-Gueule. Il entendit alors, au milieu des détonations, des chocs et des hurlements, un cri lâché simultanément par nombre de gorges :

            « — A l’abordage ! »

            Dans la cabine de Jawaad, sous le pont arrière, Azur vivait l’impression qu’elle aurait pu connaitre enfermée dans une boite qu’un géant facétieux aurait secouée vivement pour en faire bringuebaler le contenu. Les trois chocs consécutifs avaient transformé le bureau en un capharnaüm menaçant où chaque meuble et objet était changé en autant de projectiles redoutables.

La psyké avait eu le réflexe d’entrainer Lisa sous le bureau, l’un des mobiliers arrimés de la pièce. Mais elle n’était parvenue qu’à s’abriter qu’elle-même. Au second choc, puis dans les énormes tangages qui avait suivi le feu roulant de la Callianis, la jeune terrienne hurlant de peur lui avait échappé, pour être emportée violemment jusqu’à la porte de la cabine.

Azur serra les dents au bruit mat et sourd du corps de sa consœur cognant violemment contre le bois. Elle voulut sortir de son abri, pour courir l’aider et la ramener en sécurité. Mais il était impossible de tenir debout alors que le navire semblait vouloir encore se renverser et chavirer, entrainant un autre mouvement de chute à tous les objets roulant dans la pièce. Lisa tentait quand à elle de s’agripper au plancher, ses ongles crissant sur le bois, et attraper quelque chose qui puisse servir de prise, alors que tout le navire gitait terriblement.

Azur hurla d’effroi quand la porte de la cabine céda. Lisa fut immédiatement engloutie. Sans avoir le temps d’agripper quoi que ce soit, elle roulait douloureusement sur le pont, sous la pluie battante, et au milieu des débris tombant de toute part.

            Azur eut le réflexe de se redresser pour se lancer à sa suite et la rattraper. Elle n’en eut pas le temps. Une carafe de cristal épais, devenu projectile fou, la heurta sur le côté de la tête. Il n’y eut plus pour la psyké qu’un linceul noir, tandis qu’elle s’effondrait inconsciente, roulant dans la cabine jusqu’à en heurter le mur.

            Le capitaine du Brise-gueule regarda avec effarement son grand-mât pratiquement sectionné au premier feu de son adversaire s’effondrer comme un géant défait, en entrainant dans sa chute une partie du gréement de la Callianis. Sur son pont gisaient près du tiers de ses hommes fauchés par la canonnade ; la plupart mortellement blessés agonisaient en hurlant et implorant.

            La décision fut rapide. Les dommages qu’il venait de subir étaient terribles, et il n’était pas question de se replier la queue entre les pattes. Il hurla l’ordre :

            « — A l’abordage ! »

            Celui-ci fut repris par des dizaines de voix, et dans la clameur de l’assaut, les grappins et les cordes fusaient sur la Callianis, qui retombait lourdement à cet instant sur les eaux. Si Eumüs avait perdu le tiers de ses hommes, il savait qu’il en avait encore assez pour surpasser l’équipage de ce satané navire qui venait de l’humilier et le rosser.

            Et ses hommes le savaient, eux aussi : jetant de leur mieux des planches d’un bord à l’autre, pistolets et sabres en main, près de cinquante pirates fondèrent sur le pont du skipper dans un déluge de feu, assoiffés de sang et de revanches.

            Lisa dégringola sur le pont, roulant telle une balle mal lancée, jusqu’à percuter un des cabestans, se retrouvant au milieu des fumées, des explosions et des débris qui sifflaient dans l’air comme autant de projectiles mortels. Sonnée, elle tenta de relever la tête, voyant passer à une coudée au-dessus d’elle une tête de hache. Celle-ci vint trancher net un cordage dans un bruit sec qui aurait presque pu lui évoquer la rupture d’une corde de guitare.

            À un pas, le marin qui tenait la hache s’activait frénétiquement, couvert par un de ses collègues qui pointait pistolet et large coutelas vers les premiers pirates grimpants sur le pont. Dans la cohue, Lisa se fit bousculer ; mais le marin avait d’autres chats à fouetter que de se soucier de ce que faisait là l’esclave de son capitaine et repartait déjà vers la mêlée. Lisa rampa sur le bois glissant de pluie pour trouver un abri sous le cabestan. Secouée par des hoquets de terreur, les yeux exorbités par le chaos qui se déroulait devant elle, incapable de réunir le courage qui lui aurait permis de courir vers la cabine pour s’y cacher, elle vit descendre du gaillard d’arrière Jawaad, qui tenait dans une main sa paire de sangtis, et de l’autre une solide hachette. Il venait prêter main-forte à ses hommes tentant de libérer la Callianis de l’étreinte de ses mâts mêlés à ceux du Brise-gueule.

            De sa cachette, Lisa ne voyait plus que des jambes, courant en tout sens, au milieu des éclats de bois, des toiles déchirées, des volutes épaisses de fumée et de suie. Trempée par les embruns, elle était plongée au cœur de la bataille, avec tout ce que ce mot pouvait avoir d’horreur pour qui n’en avait jamais vu l’irréelle démence. L’essence de la guerre dans tout ce qu’elle réunissait de plus terrifiant et hors-norme. Elle entendait les hurlements de rage et de douleur, elle apercevait le sang emporté avec les embruns. Pendant un bref instant, son esprit vacilla vers les ténèbres où il semblait vouloir douillettement se noyer. Mais l’adrénaline et l’instinct de survie lui refusèrent cette possibilité. Si sa conscience chavirait, la part la plus animale de son être se battait de toutes ses forces pour la garder consciente, pour rester en vie dans ce tumulte meurtrier.

            Jawaad abattit d’un coup sec sa hachette contre les attaches d’un gréement en lambeaux, qui lâcha aussitôt dans des bruits de déchirure presque organique. Mais le son ne changeait pas grand-chose au chaos environnant. Près de ceux des hommes d’équipage qui tentaient de prendre de vitesse l’abordage pour dégager la Callianis, il pouvait voir l’ensemble du pont, trempé d’un mélange d’eau salée, de pluie et de sang, où gisaient déjà à terre nombre de morts et blessés, par-dessus lesquels se battaient marins et pirates dans une mêlée infernale et meurtrière.

            Au milieu d’eux, Damas, délesté de son sabre dès la première seconde de l’assaut, tourbillonnait dans une danse de mort, armé de deux poignards de jet. Il aurait été difficile de compter combien d’assaillants il venait de tuer. Chaque pirate qui l’approchait n’avait pas plus de trois secondes à vivre, tandis qu’il courrait le long du bastingage, lançant régulièrement un poignard, faisant mouche pratiquement à chaque fois, pour le remplacer si vite par un autre que l’œil humain n’aurait pas suivi le mouvement. C’était un tueur, un des plus redoutables qu’on eu pu croiser dans tout Armanth et au-delà. Même un vétéran parmi les légendaires Sicaires de l’Athémaïs aurait hésité au spectacle de ce chorégraphe parfait qui semait la mort autour de lui.

            Et si Jawaad savait à quel point le jemmaï était redoutable, il n’en resta pas moins subjugué sur l’instant par l’incroyable carnage, qui épouvantait même les deux équipages en pleine lutte mortelle. Les marins de la Callianis se défendaient comme des fauves. Ce n’était pas simplement qu’ils étaient bien payés, ou qu’ils redoutassent leur taciturne capitaine. Chaque homme du bord avait été tôt ou tard testé par Jawaad, chacun d’eux avait dû prouver sa fidélité et sa confiance, et chacun d’entre eux avait pu voir, en retour, celle que leur accordait le maitre-marchand. Ils ne se battaient ni pour la solde, ni pour la crainte du châtiment, mais pour la vie de chacun d’entre eux, tous camarades unis par leur capitaine. Les hommes du Brise-gueule, pour la plupart pirates et tueurs sans vergogne, se battaient avec la même rage, ivres de colère, et pour prendre ce navire qui pouvait bien être leur seule échappatoire à un naufrage en pleine mer. Mais face à eux, il y avait d’autres vétérans, unis et solidaires, et non de simples hommes de marine marchande voulant sauver leur vie.

            Jawaad lâcha sa hachette pour venir pousser contre une vergue fracassée, et la dégager de ses attaches. Un sifflement vif à ses oreilles, et il eut le temps de voir la moitié du visage de Clessar, son navigateur, qui soulevait la barre de bois avec lui, devenir une bouillie de sang, avant d’en être aspergé. Poussant de toute ses forces pour achever de faire chuter la vergue, il lâcha le tout et dans le même mouvement se jeta au sol au roulant, entrevoyant dans un rideau rougeâtre trois pirates prendre pied sur la Callianis depuis les gréements arrière. L’un d’entre eux venait de faire mortellement mouche.

            Le premier des assaillants à poser pied sur le pont se fit charger par l’énorme masse de Sianos, un des hommes les plus solides de la Callianis. Le pirate s’envola littéralement sous l’impact pour aller s’écraser contre les escaliers du gaillard arrière. Mais Sianos n’eut pas le temps de l’achever : il était pris à partie par les deux autres pirates, et dans la mêlée, il était en mauvaise posture. Jawaad attrapa ses sangtis, et fonça lui prêter main-forte. Pratiquement tous les pistolets-impulseurs avaient tiré depuis le début de l’assaut, et vu le temps à en recharger un, la bataille allait désormais se régler au corps-à-corps.

            Lisa s’agrippait de toutes ses forces au pied du cabestan devenu son unique et incertain refuge, les sens submergés par la panique, alors que sur le pont du navire, se livrait maintenant une mêlée mortelle. À moins de dix mètres de là, au travers du rideau de pluie, elle pouvait apercevoir Jawaad, qui venait de ferrer le sabre d’un pirate et entamait un corps-à-corps sans pitié, en prêtant assistance à Sianos qui venait de se faire taillader la jambe. Le maitre-marchand maniait les sangtis avec un art expert, les armes jumelées assurant une défense imparable pour qui savait en user ; et il y était passé maitre, retenant, parant et retournant les assauts des deux pirates face à lui, couvrant le colosse en même temps.

            Terrifiée et subjuguée par la scène, Lisa aperçut le pirate assommé par la charge du colosse se redresser. Il tenait en main un second pistolet-impulseur, et chancelant, il visait Jawaad. À moins de trois mètres de lui, il ne pouvait manquer son coup. Selyenda cria en s’extirpant d’un bond de sa cachette pour foncer vers son maitre. Elle ne réalisait pas ce qu’elle faisait, il n’y avait qu’une chose qui comptait : essayer de sauver Jawaad. Si on le lui avait demandé à cette seconde, elle n’aurait pas su dire pourquoi. Pas plus qu’elle ne réalisa qu’en fait, elle ne criait pas :

Elle Chantait.

            Damas égorgeait d’un geste sec son dernier opposant quand il vit Jawaad, en mauvaise posture. À presque vingt mètres de lui, il aperçut le pirate qui mettait son patron et ami en joue. C’était une distance extrême pour lancer un poignard. S’ajoutait à la difficulté la pluie battante, la houle et le vent ; il savait que ses chances étaient minces, mais n’y réfléchit pas. Il arma son bras, quand il se passa quelque chose, que le jemmaï sentit bien avant qu’il puisse dire le voir.

Autour de Jawaad, dos à dos avec Sianos blessé à la cuisse, la réalité miroita soudainement : c’était comme si on avait jeté une pierre créant des vagues sur l’eau. L’air chatoyait et vibrait en déformant l’image.

            Damas lança son poignard de toutes ses forces. Sa demi-seconde d’hésitation lui coûta une blessure de plus quand un pirate se jeta sur lui, et il se retrouva à nouveau pris dans la mêlée mortelle.

            Le pirate sentit son arme vibrer brusquement dans sa main, mais tira, et l’éclair bleu de son pistolet-impulseur cracha la balle qui atteindrait Jawaad de plein fouet.

            À cette seconde, le miroitement se métamorphosa en tempête.

Tout ce qui entourait Sianos et le maitre-marchand fut brusquement repoussé avec la dévastation d’une tornade. En un clignement de paupières, une force invisible ravagea le lambris du pont comme s’il s’était agi de sable, arracha un pan du bastingage comme s’il avait été de balsa, emportant dans la bourrasque d’un réel devenu pure destruction les trois pirates, qui furent broyés par l’onde de choc, puis propulsés par-dessus bord comme des pantins désarticulés. La balle tirée sur le maitre-marchand n’atteignit jamais sa cible, pas plus que le poignard lancé par Damas, transformés en ridicules fétus de paille projetés comme tout le reste dans l’arc de cercle dévastateur qui venait de naître.

            Et devant la scène surréaliste, Lisa Chantait. Elle se dressait, en transe, bras écartés, découpée en ombre face à la brève scène de ravage qui venait de s’éteindre aussi vite qu’elle était apparue. Tout ce qui était métallique autour d’elle brillait encore d’une légère lueur bleutée et électrique, qui surlignait sa frêle silhouette.

           Damas se débarrassa prestement de son adversaire, pour rester figé devant la scène. Il savait ce qu’il voyait. Il l’avait déjà vu : le Chant de Loss, ce rare, maudit, et terrifiant don, que son patron possédait et maitrisait. Mais pas à cette puissance. Jamais Jawaad n’aurait pu causer autant de ravages en Chantant, il le savait fort bien.

            L’esclave de Jawaad, la petite rousse chétive et peureuse, d’origine terrienne, celle qu’il avait pris tant d’années à chercher sans jamais rien expliquer à Damas, était une Chanteuse de Loss.

            Jawaad n’eut pas le temps de réaliser immédiatement ce qui se passait. Il sut juste qu’il avait entendu la détonation d’un pistolet dans son dos, et qu’au même instant, une vague de force comme jamais il n’en avait expérimenté s’était déchainé autour de lui. Il comprit ce qu’il en retournait quand il posa son regard sur Lisa, debout, et hagarde, à quelques pas de lui, encore entourée de l’éclat bleu du loss vibrant avec elle à l’unisson, tandis que quelques rares derniers débris retombaient mollement ici et là, comme si la gravité avait souhaité prendre son temps.

            À son cou, l’astrolabe qu’il portait en pendentif vibrait plus fort que jamais. Jawaad esquissa un sourire, incongru dans le chaos et la bataille qui faisait encore rage. Il ne s’était pas trompé ; bien au contraire. Il y avait juste un détail dont il n’aurait pu se douter d’emblée, et qui lui sautait maintenant aux yeux. Mais il n’eut pas le temps d’approfondir. D’énormes craquements secouaient le navire.

            « — On est dégagé, accrochez-vous ! »

            Le cri venait de l’avant. Libérée des entraves qui la reliaient au Brise-gueule, la Callianis suivait le vent et s’arrachait au navire-pirate. Les assaillants qui tentaient encore d’aborder le clipper étaient entrainés dans le gouffre qui s’ouvrait entre les deux coques. Les grappins lâchaient prise, les cordes cédaient et les planches se dérobaient entre les ponts, plongeant les pirates surpris à la mer.

            Dans le mouvement, une pluie de débris tombait dans un déluge mortel, alors que la mêlée se poursuivait. Jawaad ne vit pas la pièce de bois de trois cents kilos qui dévalait le gréement en arrachant tout sur son passage au-dessus de sa tête.

            Tandis que Lisa courait vers lui à toutes jambes, Jawaad se sentit arraché du sol par Sianos, qui l’entraina avec lui comme il le pouvait, en équilibre sur une jambe. Tentant de sauver son patron, il glissa pour s’étaler avec lui sur le mélange d’eau et de sang dégoulinant sur le pont.

            L’impact de la pièce de vergue explosa le pont en y creusant un trou béant dans des gerbes de bois et de métal, avec un fracas épouvantable. L’instant d’après, le maitre-marchand, sonné, sentit couler du sang sur son torse. Étrangement, il ne ressentait ni douleur, ni plaie, mais seulement un poids sur sa poitrine. Ouvrant les yeux, il vit une masse de cheveux roux feu épars, et le corps inerte de Lisa, affalé sur lui. Une écharde de bois de la taille d’un poignard était figée en travers de son épaule gauche, la traversant de part en part sous la clavicule.

            « — Esclave stupide ! »

            Jawaad repoussa brusquement Lisa qui, inconsciente roula sur le pont trempé, tandis qu’il se redressait pour regarder l’état de son navire. Sianos était sonné lui aussi, au sol, et le maitre-marchand n’eut qu’un instant pour fixer la désolation qui l’entourait. Une autre bordée de canons tirés par l’équipage de la Callianis, lâcha dans d’aveuglants éclairs bleus sa mortelle dévastation. Le Brise-Gueule tenait bon ; il aurait fallu une tout autre puissance de feu pour abattre le puissant navire de guerre. Mais sans son grand-mât, il n’était plus une menace, si la Callianis parvenait cependant à prendre du champ.

            À quelques pas du maitre-marchand, dans la mêlée, Damas avait repris le combat, après avoir été figé par la scène irréelle à laquelle il venait d’assister. D’autres l’avaient vu aussi, pareillement subjugués. Pour certains, leur effarement leur avait couté la vie. Il y avait encore près d’une vingtaine d’assaillants aux prises avec l’équipage, et ils n’avaient pas encore réalisé que, la Callianis désolidarisée du Brise-gueule, ils étaient désormais livrés à eux-mêmes.

            Jawaad jeta un regard sombre vers son esclave blessée ; il ne pouvait rien faire pour elle, et il devait commencer par sauver son navire et son équipage. Il dégagea d’un geste les mèches de sa crinière noire trempée de pluie et d’embruns, l’eau évacuant de son visage en coulées rouges le sang et la chair de ce qui avait été la boite crânienne de Clessar. Il enjamba Lisa, prostrée au sol, pour se joindre à la mêlée, en hurlant :

            « — Pas de survivants ! »

***

            Sonia posa un pied sur le pont. Dès la mise en marche des moteurs à loss en pleine mer, elle avait compris ce qui se tramait, et qu’ainsi donc sa cachette cesserait rapidement d’être sûr. La gite prise par la Callianis en lévitant sur les eaux lui avait confirmé qu’elle avait vu juste. Une partie des amarres de la cargaison n’avaient pas tenu le choc, et la soute était devenue un chaos infernal où n’importe qui aurait fini écrasé par les caisses et les tonneaux valdinguant d’un côté à l’autre. C’est bien ce qui s’était passé, et si Sonia avait eu le temps d’atteindre l’échelle vers le pont inférieur, un vieux membre de l’équipage qui avait sans doute espoir d’assurer les amarres n’eut pas cette chance : il finit broyé au pied des marches par un baril qui devait faire trois fois son poids.

            Sonia songea brièvement que cela faisait un souci de moins à gérer. Il avait eu le temps de l’apercevoir, et d’en être surpris. Pour la dernière fois de sa vie.

            La traversée du pont inférieur n’avait pas été plus aisée. Le temps des trois soubresauts et des fracas épouvantables qui indiquaient que l’assaut avait commencé, Sonia avait du s’agripper de toutes ses forces aux poutres du navire, en esquivant de son mieux tout ce qui, non arrimé, devenait missile dangereux sifflant tout autour d’elle. Le temps de parvenir laborieusement au pont, l’abordage avait commencé dans des détonations, des sifflements et des cris.

            La féline créature resta figée au spectacle de la bataille qui faisait rage. L’ombre massive du Brise-gueule se découpait sur l’écran noir de la nuit, rendu flou par les flots d’embruns et la pluie cinglante. Et devant elle, les marins de la Callianis se battaient avec rage face aux pirates qui avaient pu aborder le pont. Personne ne se faisait de quartiers. Des pans de voile déchirés, des pièces de bois ravagées, gisaient de toute part et le sol n’était que mélange de suies, d’eau et de sang, au milieu de l’odeur d’ozone, de fumée et de chairs brulées.

            Au centre de la mêlée, alors qu’elle s’accroupissait à l’abri d’un mât, elle riva son regard sur Jawaad et Damas, pratiquement dos à dos, au milieu de leurs hommes, face aux pirates maintenant pris au piège. Le jemmaï avait épuisé toutes ses couteaux de jet, et maniait deux poignards courbes dans une danse mortelle. Et dans son dos, Jawaad veillait ses arrières, armé de ses sangtis, ferrant et brisant les lames acérées des assaillants qui se savaient sans doute maintenant perdus.

            La Callianis s’éloignait du galion sévèrement touché, dans des craquements de cordages et de bois, sous le feu sporadique des canons-impulseurs. La partie était gagnée, et l’équipage du navire venait à bout des pirates qui disparaissaient un par un.

            Une lutte acharnée se jouait désormais, dans le seul espoir de rester en vie, au milieu des corps et des hurlements d’agonie, et qui ne laissait aucun doute sur l’issue. Sonia en frémit d’une vague d’excitation et de tension, qui ne lui arrachait que plaisirs. L’éducatrice, fascinée, et presque transie par la fureur environnante aurait pu rester dans sa cachette et se délecter de tout son être du spectacle, pourtant si épouvantable. Mais son regard fut attiré par une masse de cheveux roux, et le corps chétif d’une jeune femme sur le pont, parmi les corps.

            Sonia fronça les sourcils ; sa transe fut immédiatement gâchée quand elle reconnut qui gisait à quelques mètres d’elle.

            En quelques agiles pas prudents pour s’abriter d’éventuels tirs et éclats, elle surplombait le corps de Lisa, et son commentaire murmuré semblât faire écho au cri colérique proféré plus tôt par Jawaad : « esclave stupide. »

            Sonia n’était pas médecin, et aurait avoué avec une morgue certaine que ce n’est pas son travail. Mais elle avait souvent dans sa longue vie été la seule personne apte à pratiquer les premiers soins à des blessés. Et parmi l’immense somme de son savoir presque sans fin, elle pouvait se prétendre experte aux premiers secours. Se penchant sur la jeune terrienne, avec toujours un regard sur la lutte féroce qui se jouait non loin, elle eut le temps de constater les dégâts de la blessure. L’épaisse écharde de bois transperçait l’épaule de la jeune femme de part en part, et lui avait brisé la clavicule. Ouvrant la bouche de Lisa sans ménagement, elle s’assura que le poumon n’était pas touché. Mais au vu de l’hémorragie, elle grimaça. Il y avait un risque que l’artère subclavaire soit abimée. Si c’était bien le cas, elle ne donnait pas longtemps à vivre à sa protégée.

            La chemise de mauvais lin d’un des pirates gisant au sol fut rapidement transformée en compresse improvisée, et Sonia s’appliqua à un garrot aussi solide que possible, sans tenter de retirer la pièce de bois figé dans l’épaule de Lisa. Sans un minimum de matériel, elle ne pouvait faire mieux, mais ainsi, elle avait possibilité de mettre la jeune femme à l’abri et la déplacer avec moins de risques.

            Une troisième salve des canons de la Callianis tonna, de cinq pièces à la fois, aveuglant toute personne qui eut le malheur de garder les yeux ouverts devant les flashs électriques des détonations. Sonia en frissonna de plaisir, tandis qu’elle tirait Lisa à l’abri. À quelques mètres de là, les derniers pirates encore en vie, cernés, criaient leur reddition.

            Et l’ordre froid et implacable de Jawaad en réponse arracha un sourire sinistre à la licencieuse éducatrice.

            « — J’ai dit : pas de survivants ! « 

            Jawaad recula pour éviter d’avoir encore à marcher sur les corps des morts et des blessés, tandis que les trois derniers survivants des assaillants étaient poussés par-dessus bord sans aucune pitié pour leurs suppliques. Il se détourna de la scène sans que son regard exprime la moindre once de compassion ; seulement une sourde flamme de colère retenue, laissant couler la rage et la tension du combat. La pluie battante achevait de refroidir et apaiser la fureur guerrière qui l’avait saisi au même titre que tous ses hommes.

            Jawaad détestait se battre, et avoir à user de violence. Non qu’il fut pacifiste -cette notion n’aurait même sans doute jamais été comprise par un lossyan, quel qu’il soit- mais simplement il détestait s’abaisser à devoir cogner sur son prochain. Et en ressentait en général par la suite une colère durable, suscitée par le sentiment que devoir en arriver au combat était l’aveu peu ou prou d’un échec de son intelligence.

            Cette nuit, l’aveu se faisait plus intense encore, même s’il savait qu’il n’aurait pu éviter cette bataille. Tandis qu’il se dirigeait vers le gaillard d’arrière, il pouvait compter le nombre de corps grotesquement étalés sur le pont ; les morts et les agonisants qui auraient fort peu de chance de passer la nuit, et dont il ignorait les pitoyables appels. Il estima qu’il avait sans doute perdu vingt hommes. Sans compter les blessés qui ne pourraient manœuvrer le temps de leur convalescence, il était pratiquement certain que l’assaut lui avait couté un sixième de l’équipage, ou peu s’en faut.

            Mais il risquait d’avoir perdu bien plus que des marins et compagnons d’armes. Il accéléra encore le pas, au dernier endroit où il avait poussé son esclave blessée de côté. Et tomba nez à nez avec Sonia, qui entre les cabestans arrière, gardait contre elle la jeune femme inconsciente, à l’abri.

            Jawaad leva un sourcil perplexe. Mais il ne sembla pas particulièrement plus surpris que cela devant l’éducatrice de Priscius, pourtant clandestinement à son bord. Son regard dériva sur sa propre esclave. Bien que blême, elle respirait toujours.

            Il reporta son regard noir sur Sonia, l’effet accentué par son humeur tout aussi sombre, et son allure rendue encore plus sinistre et effrayante par la pluie qui le trempait, et le sang qui l’imbibait :

            « — Elle va vivre ? »

            Sonia ne fut ni surprise de l’accueil, ni de la question. Elle commençait à cerner le maitre-marchand :

            « — C’est très prématuré. Pas sans un excellent chirurgien et un bon hospice, maitre. »

            Damas rejoignait son patron, se tenant une épaule. Il n’était pas sorti indemne de la mêlée, et maintenant que l’adrénaline refluait, il pouvait compter douloureusement les nombreuses plaies que la bataille lui avait laissée en souvenir. Il avait laissé ses hommes se charger des survivants, tous passés par-dessus bord, non sans avoir menti en promettant la vie sauve à qui lui donnerait le nom du navire et de son capitaine. La duperie ne lui posait pas véritablement de cas de conscience, et le malheureux survivant qui lui avait répondu avait fini comme les autres la gorge tranchée avant d’être jeté à la mer.

            Il fixa Sonia avec surprise. Il n’était pas vraiment mieux loti que Jawaad, lui aussi couvert de sang, trempé, sale, ses longs cheveux filasses ébouriffés en paquets de nœuds inextricables :

            « — Mais qu’est-ce qu’elle fout là ? »

            Jawaad se tourna sur son second, en un mouvement brusque, son regard venait de durcir au point de paraitre plus noir encore que la nuit d’orage qui les entourait. Sa voix était un aboiement sec et tranchant :

            « — Remonte les ancres flottantes, et fait donner toutes les voiles ! Que la Callianis file aussi vite qu’elle le peut ! Cap droit sur Mélisaren ! »

            Damas fixa son ami interdit :

            « — Jawaad, on a des gros dégâts sur le pont et la voilure. Et des blessés ! Explique-moi ! »

            Rarement, Damas avait demandé à comprendre. Mais là, la situation justifiait avec évidence sa demande. Encore plus rare, fut de voir Jawaad répondre :

            « — Mon esclave ne doit pas mourir. Tout ce que j’ai entrepris en dépend. Jusqu’à ce qu’elle soit sauvée, elle vaut plus cher que ce navire et mon équipage. »

            Damas eut un temps d’arrêt, fixant son patron. S’il y avait bien une chose quasi universelle à tous les Lossyans, c’était de considérer que la vie d’une esclave passait quoiqu’il arrive après celle des hommes libres. Et même si, et de loin, ce n’était pas le cas en privé, tant certains pouvaient s’attacher à leur esclave bien plus intimement qu’à tout lossyan libre, jamais personne n’aurait défendu publiquement ce point, qui pouvait aisément être considéré comme un aveu de faiblesse. Que Jawaad tienne ces propos prenait pour le jemmaï une portée véritablement dramatique : c’était forcément grave et vital pour son patron. Jawaad n’avait jamais montré la moindre faiblesse directe envers ses esclaves, pas même Azur, sa préférée ; mais surtout, la réponse l’éclairait encore sur les secrets que son ami gardait pour lui depuis toujours.

            « — Soit, » reprit-il, « à tes ordres. Mais il va falloir contourner la tempête, malgré tout. Heu… au fait, et elle, là, elle fout quoi, ici ? » finit-il en désignant Sonia, qui s’en amusait d’un sourire quasi pervers.

            « — Elle a compris ce que je lui avais dit. »

            « — Et tu lui as dit quoi ? »

            « — Qu’elle était invitée. »

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2 pensées sur “4- L’affrontement

  • 12/12/2014 à 8:08
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    Du sang et de la fureur… J’adore toujours autant, Axelle !

    (juste un détail technique : quand la proue est projetée vers le ciel, ce n’est pas de la gîte (inclinaison latérale) mais de l’assiette (inclinaison longitudinale))

    Bises !

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    • 12/12/2014 à 8:16
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      Ha, merdum… Merci de la précision !!

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