8- Le linci

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« — Cela avance-t-il ? »

Sonia se tenait à genoux devant Priscius, comme toujours fière et arrogante, mais le regard baissé avec respect. Quand à lui, vêtu d’un simple pagne lâchement noué aux hanches, il s’affalait avec satisfaction dans un large fauteuil. A sa droite, lovée contre ses jambes, l’air béate et un peu secouée, se remettait une des esclaves les plus éduquées de la maison, dont il venait de profiter un long moment pour se remettre de la perte récente de Magenta. Malgré sa colère et sa frustration qui deux jours durant avaient tonné régulièrement dans le domaine, l’esclavagiste prenait l’incident pragmatiquement.

Il avait perdu un bien. Un bien précieux et auquel il tenait, mais un bien qui ne différait pas de ses chiens, ses chevaux, ou ses vases précieux. Et qu’il fallait remplacer. Dans toute cette logique, il n’y avait pas une once de pensée qui se soit apparentée à un deuil, même si dans les faits, ses deux jours de colère noire s’en approchaient. Quand au corps de Magenta, il avait été jeté aux ordures près d’un trou à toshs qui n’en laisseraient rien. Il n’était pas du genre à organiser des funérailles pour une esclave.

Sonia eut un frémissement de désir, et un pincement au cœur, à l’odeur à peine discernable de luxure qui flottait encore dans l’air doux du bureau :

« — Oui, maitre. Elles commencent à comprendre leur place. La plus âgée des trois s’avère faire preuve de beaucoup de sagesse. Elle a cessé de se révolter en vain, elle apprend très vite, et son corps a été fait pour danser. »

« — Elle commence à savoir parler ? »

« — Quelques mots. Mais elle comprend l’essentiel et mes ordres. Les deux autres l’y aident. »

Priscius se pencha sur l’esclave à ses pieds, la gratifiant d’une caresse sur la tête :

« — Va me chercher à boire. »

Puis il tourna son attention sur Sonia qui à dessein laissait deviner sans mots ni supplique, juste dans un regard langoureux et brûlant, le désir que la scène avait éveillé en elle :

« — Sage, dis-tu ? Sage, danseuse et belle. Si elle commence à apprendre ; il est temps de lui donner un nom. Athéna lui irait bien, je trouve. »

Sonia pencha un bref instant la tête de coté, surprise de ce choix, sans commenter, bien entendu. On pouvait nommer une esclave de n’importe quelle manière, que cela fut ridicule ou prestigieux. La seule limite était un usage respecté par politesse, de ne jamais lui donner un nom qui ressemblait à celui d’une personne libre dans son entourage. Ne pas respecter cette coutume avait conduit à quelques drames, et parfois la mort de l’esclave ; qui n’avait rien demandé, elle.

Mais Athéna était un nom de déesse. Si son culte était publiquement réprouvé, il était courant qu’elle soit encore invoquée et priée, et qu’en cherchant bien, dans les cités-états du coté de Terancha, on trouve des autels et sans doutes quelques temples qui lui étaient dédiés, à elle comme aux autres dieux de ce panthéon répandu avant le Long-Hiver. Sonia conclut rapidement que le choix de son maitre, avait pour but d’accoler le prestige de ce nom à la fille dont il espérait tirer non seulement grand prix, mais surtout renommée.

Elle fut sortie de ses réflexions par la voix tonitruante de Priscius:

« — C’est décidé, ce sera Athéna. Demain soir, elle recevra son linci ; je les veux toutes les trois préparées, Sonia. Je ferai cela dans les formes. »

L’éducatrice acquiesça d’un signe de tête déférent, tandis que revenait vers l’esclavagiste la fille à son service, portant un plateau de boissons et d’en-cas. Elle arborait avec grâce toute la sensualité d’une démarche et d’un port qu’elle avait appris de force. Il n’était pas certain qu’elle ait conscience que bientôt, elle serait revendue sur les estrades de luxe du Marché aux Cages. C’était une information qu’elle n’avait pas besoin de connaître. Le plus souvent, l’angoisse saisissait les esclaves qui l’apprenaient.

Ici, dans la paix et le calme relatif du Jardin des Esclaves de Priscius, les femmes comme elle finissaient par se sentir en sécurité. La partie la plus rude du dressage, et les trois dernières captives n’en étaient pas au bout, marquait chaque esclave éduquée, durement. Elles en ressortaient fragilisées. Et quand la pression cessait enfin, elles faisaient tout pour que leur docilité et leur obéissance, à quelque ordre que ce soit, leur assure de ne pas perdre le confort qui leur était offert. Elles pouvaient dormir en suffisance et confortablement, étaient vêtues de parure, bijoux et étoffes douces, avaient accès aux bains, à des toilettes, étaient massées et soignées avec attention. Et c’est dans le calme et la sérénité que leur étaient enseigné la culture, les techniques et les arts dont elles devraient par la suite faire preuve au service de leur nouveau propriétaire. Le sexe venait jouer un grand rôle à ce moment là, aussi bien dans leur docilité et la perte de leurs inhibitions, que comme récompense à leurs efforts. Celle qui approchait en démontrait l’efficacité ; elle avait trouvé réconfort à sa situation et sa place et sans doute n’aurait-elle jamais la force de la remettre en question.

Mais un tel résultat était difficile, et jamais garanti. Toutes les femmes ne pouvaient pas être conditionnées aussi parfaitement, loin de là. Et même si Priscius connaissait son affaire, et prenait personnellement en main chaque fille à ces étapes, il devait parfois ressortir le fouet, et c’était face à toutes les esclaves que celle qui venait de se rebiffer était punie cruellement. Elle finissait dans les cages, nue, à nouveau traitée comme une bête, jusqu’à ce qu’elle n’ait plus la force de la moindre rébellion.

La fille qui vint le servir, gracieuse, et magnifique, dans ses gestes et la douceur calme de ses sourires, avait elle-même vécu ce supplice et cette chute deux fois.

« — Je les préparerai selon vos ordres, mon maitre. » Sonia garda pour elle qu’elle s’attendait à ce qu’Elena, qui désormais serait donc rebaptisée Athéna, se révolte à la pose publique de son Linci, mais ce serait l’affaire de Priscius à ce moment là ; non la sienne. Il était évident que Priscius préférait l’ainée des deux sœurs, ce qui était logique, elle avait toute la beauté d’une jeune femme désirable selon les standards athémaïs.

Mais lui n’avait rien vu de Selyenda sauf les apparences. Et Sonia n’avait pratiquement rien dévoilé des dons et talents de la jeune terrienne. Après tout, Priscius ne lui avait demandé aucun détail. Il l’avait estimé comme la moins intéressante des trois, et préfèrerait porter ses efforts sur les deux autres.

L’éducatrice avait poursuivi ces derniers jours l’espionnage nocturne des captives. Elle les écoutait discuter en chuchotant. Leurs plaintes et leurs efforts à se consoler sur l’horreur de leur sort l’indifférait, moins leurs confidences sur leur expérience, et sur leur passé. Sonia avait ainsi appris une autre chose : Selyenda apprenait en un jour ce que n’importe qui aurait mis au moins une semaine à assimiler. A ce rythme, elle saurait parler l’athemaïs couramment en moins d’un mois. Elle mémorisait tout ce qu’elle voyait, ou entendait. Un talent dont Sonia avait elle-même été gratifiée de force.

Bien avant Priscius, bien avant même d’être emmené à Armanth, et mise une fois de plus aux enchères sur une haute estrade, dansant pour des hommes ivres de la désirer, criant leurs mises en se battant pour qui arriverait à la posséder ; une vie entière avant d’être dans cette Maison des Esclaves, elle avait été crée pour tout autre chose, qu’éduquer les esclaves.

Et Priscius, qui n’avait jamais été curieux de son passé, ignorait totalement ce qu’avait pu être son éducatrice, avant qu’il ne l’achète. Jamais elle ne lui en avait parlé.

Pourtant, cette Selyenda, aussi différente d’elle que le serait un chaton d’une panthère, lui ressemblait. Et le Chant de Loss la rendait tout aussi mortelle. Sonia en ressentait une fascination qui, quand elle prit congé de son maître, dessina à ses lèvres un sourire que d’aucuns auraient qualifié de glaçant.

Puisque Priscius se désintéressait de Selyenda, Sonia aurait toute latitude pour orienter son éducation à sa manière. A son goût. Et pour ses propres objectifs. Elle avait bien l’intention d’en profiter, sans se soucier de ce que son maitre pourrait en penser.

***

« — Il vont me faire quoi ? »

Elena fixa Cénis, les sourcils froncés, en une expression plus inquiète que colérique. Selyenda assurait toujours la traduction entre ses deux consœurs, car même si son ainée faisait des progrès, elle était loin de comprendre ce que disait la jeune étéoclienne.

« — Tu va recevoir un linci, comme Selyenda et moi. La chose sur notre cuisse, tu en auras un aussi. Toutes les esclaves en portent un. En tout cas, je n’ai jamais vu une esclave ne pas en être dotée. »

« — Mais c’est quoi, ce truc? On dirait une… créature vivante ? Ca sert à quoi, bon sang ? »

Dans l’obscurité, Cénis commença à expliquer. Elle parlait lentement, laissant à Selyenda le temps de traduire, et parfois l’aidait, en expliquant certains mots, ou en reprenant sa prononciation. Fière, et agacée par les efforts trop lents de la plus âgée des deux sœurs, elle s’adressait parfois à elle en mots simples, pour la forcer à devoir répondre en athemaïs.

A vrai dire, Elena, que tout le monde maintenant savait être renommée Athéna par le maitre du domaine, apprenait vraiment vite, elle aussi. Cénis avait été surprise d’apprendre que, non, les terriens ne sont pas tous doués et de loin pour apprendre une langue à vitesse prodigieuse. Elena n’avait, et de loin, pas le don de sa sœur cadette, mais elle progressait à vue d’œil elle aussi. L’étéoclienne commençait à saisir que c’était un trait de famille. Elle répondit, lentement, pour être compréhensible.

« — Les lincis sont des symbiotes, élevés spécialement, ceux-là, pour les esclaves. On a beaucoup de symbiotes comme ça, que nous nous faisons implanter. Ils se nourrissent de nous, et grandissent lentement, en nous fournissant en échange bonne santé et protection contre les maladies. Il y en a qui sont à peine visibles, d’autres qui dessinent de jolies arabesques sur la peau, comme des tatouages, d’autres brillent la nuit, certains sont de vrais bijoux. J’en avais un sur mon épaule, qui ressemblait à un joli joyau bleu. C’est courant d’en avoir un ici, cela immunise contre beaucoup de maladies. Certains rendent un peu plus forts ou rapides, d’autres permettent de voir la nuit. Il en existe même qui diffusent des parfums, ou qui changent agréablement l’odeur de notre sueur. Et les plus rares permettent de rester jeunes et en bonne santé très longtemps… »

Selyenda fit une moue intriguée, mais ce fut Elena qui posa la question, curieuse:

« — Très longtemps ; c’est à dire ? »

Cénis tira un sourire et le plus naturellement du monde expliqua :

« — Hé bien, mon grand-père est resté jeune pendant un peu plus de cent cinquante ans. »

Il y eu un grand silence. Selyenda traduisit enfin, pour faire place à un second silence abasourdi. Pour les deux terriennes, le concept était juste impensable.

« — Ce n’est pas le plus vieux » reprit Cénis. « Je crois que les plus âgés peuvent atteindre deux cent ans, peut-être trois cent. Tant que le symbiote est en bonne santé, et survit, son porteur ne tombe jamais malade, et ne vieillit pratiquement pas. Heu… ça a l’air de vous surprendre. Ca n’existe pas, chez vous ? »

Deux têtes un peu ébahies firent un non dans un bel ensemble, et Cénis ne put retenir un sourire de fierté. Une chose au moins que ces terriens ne pouvaient prétendre posséder ou savoir faire en mieux. Depuis qu’elles discutaient ainsi, la nuit, elle avait eu la surprise d’apprendre l’immense fossé entre son monde, et l’incroyable, presque inimaginable, société de ces deux barbares, qui semblait avoir tout maitrisé, et conquis, même les étoiles. Bien qu’elle n’arrivait pas à saisir le concept lui-même.

Elle reprit:

« — Un linci, c’est un symbiote pour les esclaves. Il est posé sur la cuisse, mais aussi sur une épaule, ou la hanche, toujours de manière visible. Il croît en formant des arabesques plus ou moins étendues. Il sert à nous maintenir en bonne santé, éviter les maladies, mais comme il se voit très distinctement, on le reconnait vite comme marque d’esclave. Mais, surtout, les chiens le sentent. »

Selyenda interrompit Cénis:

« — Que veux-tu dire ? »

« — Les chiens, les chiens de garde. Tu en as peut-être vu, on les aperçoit souvent dans les marchés aux esclaves, et il y en a autour du jardin, ici. Ils sont entrainés à sentir et reconnaitre l’odeur des lincis. Si une esclave passe devant eux, ils aboient pour prévenir. Bien sûr, une fois qu’on a un linci, fuir devient presque impossible. On a l’odeur en nous, les chiens nous traquent sans mal, et on est vite rattrapées. Voilà principalement à quoi ils servent. Même si on arrachait le symbiote, ce qui veut dire s’arracher un bout de chair, l’odeur persisterait ; il faudrait plusieurs semaines pour qu’elle se dissipe. » « 

— Fils de putes. C’est dégueulasse. Proprement dégueulasse. »

Le commentaire d’Elena sonna lourdement. Selyenda eut beaucoup de mal à trouver une traduction adéquate:

Il y eu un gros silence. Que l’ainée des deux rousses finit par briser:

« — Ils vont me poser un linci ; soit. Et ça fait mal, cela se passe comment ? »

Cénis haussa les épaules dans l’obscurité. Selyenda aurait pu en parler, mais les trois jeunes femmes avaient vite compris qu’elle était devenue craintive, et peu enclin au sujets intimes. l’étéoclienne reprit donc la parole :

« — Douloureux, oui, un peu. Pour accélérer l’implantation du symbiote, on va inciser ta peau, et y poser le linci qui pénétrera tes chaires. La douleur est assez brève, mais pendant un court instant, c’est vraiment terrible, comme si on faisait entrer une lame en feu dans toute ta cuisse. C’est surtout… enfin, je ne sais pas si tu le vivras comme moi… Pour moi, c’était mortifiant. Une fois que tu as un linci, tu sais ce que tu es, ton odeur sera celle d’une esclave, tant que le symbiote vivra… »

Seylenda intervint, à la dernière remarque de Cénis:

« — L’odeur… Cette odeur florale ? C’est donc cela qui fait que mon odeur a changé ? « 

« — Ha !… oui. Je n’avais pas pensé te le dire. Oui. Ces lincis sont sûrement assez chers. Ils sont en train de modifier notre odeur corporelle. Maigre consolation, nous n’aurons pas vraiment besoin d’être parfumées ; nos sécrétions auront ce parfum floral, légèrement sucré. Une sorte de raffinement, qui….  » La voix de Cénis s’assourdit pour s’éteindre, la gorge douloureusement nouée « … doit nous rendre plus attirantes et agréables. »

La jeune femme se renfrogna, serrant les dents pour retenir des larmes qui vinrent lui brûler les yeux, avant de lâcher une fois de plus, et malgré tout ses efforts, un sanglot déchirant d’enfant désespérée.

Les bras de Selyenda vinrent se fermer autour d’elle. Pour la première fois, les trois captives avaient gagnées le privilège de ne pas être enfermées les poignets entravés dans le dos. Elena bougea à son tour, et tirant sur la chaine qui retenait son collier au mur, elle parvint à venir enlacer les deux jeunes femmes, et leur offrir un peu de réconfort. Elle n’irait pas avouer qu’elle-même en avait grand besoin, elles le savaient de toute manière.

Les larmes et les sanglots, les mots tendres, en français et en athemaïs, se mêlèrent dans la nuit. Elles se consolèrent de leur mieux, tandis que l’épuisement venait leur réclamer le sommeil dont elles manquaient encore. Jamais leurs discussions chuchotées dans le silence de leur cage ne duraient vraiment longtemps. Juste, dans ce court et précieux laps de temps entre leur retour hagard et traumatisée par les épreuves de la journée et l’appel du sommeil, elles avaient la seule liberté qu’on daignait leur accorder, et elles faisaient de leur mieux pour tenter d’en profiter. Elena était la plus motivée à ces discussions murmurées ; elle disait à chaque fois :

« — Le vrai pouvoir, le seul qui nous reste, c’est le savoir. Et tu es celle qui en sait le plus Cénis, alors tu dois tout nous raconter, comme nous, nous te parlons de la Terre… »

Dans l’ombre, Sonia se tenait debout, et écoutait. Comme chaque soir, elle attendait, dans la plus parfaite et silencieuse immobilité, jusqu’à entendre les souffles paisibles du sommeil des trois esclaves. Dans son esprit froid tourmenté, où elle était, depuis des décennies, incapable de dire quelle pensée était sienne, et son identité, celle de la san’eshe qu’elle avait été, quel désir était véritablement l’un de ses propres souhaits, et pas celui de l’esclave parfaite et démente qu’elle était désormais, naquit une émotion.

C’était une interrogation, qui faisait naître des émois, des sentiments, chez elle qui n’en avait pas plus que d’une once de pitié, ou de scrupules. Pourquoi venait-elle écouter ces trois captives, chaque soir ? Pourquoi la voix de Selyenda la faisait tant frémir, alors que cette petite chose si pitoyable n’aurait, selon l’éducatrice, finalement, mérité qu’une mort rapide ? Pourquoi ces deux sœurs la fascinaient-elle tant ? Pourquoi, à se poser la question, elle avait senti deux perles humides naitre au coin de ses yeux, qu’elle chassa dédaigneusement ?

Il n’y avait aucune réponse logique à ces questions. Seulement une mélancolie profonde et douloureuse, que Sonia arracha de ses pensées froidement et sans hésitation, tandis qu’elle quittait les caves, sans un regard en arrière.

***

« — Sait-elle faire le thé ? »

La question était tombée abruptement, alors que Priscius recevait Jawaad. Celui-ci était connu du maitre-esclavagiste, comme de tout le monde sans doute, pour avoir toujours refusé de siéger au Conseil des Pairs, alors même que sa fortune et sa position dans la Guilde des Marchands le rendait éligible depuis des lustres. Mais sa renommée ne s’arrêtait pas là. Il était aussi connu pour son caractère réputé particulièrement difficile, ce que d’aucuns auraient estimé être un doux euphémisme. L’homme parlait peu, était asocial, se moquait des conventions, et affichait une assurance arrogante et autoritaire.

Il avait en fait le don de se mettre à dos la moitié de ses interlocuteurs, et d’en agacer l’autre.

Priscius était à classer dans la moitié agacée. Il avait déjà eu à traiter avec le puissant maitre-marchand à l’humeur éternellement maussade ; et chaque négociation avait été un casse-tête pénible. Mais Abba, un collègue de la profession, second et ami de Jawaad, était passé la veille lui demander si son patron pouvait être reçu pour admirer les trois nouvelles acquisitions de l’esclavagiste. Il pouvait être intéressé par un achat, mais ne tenait pas à devoir supporter la cohue des enchères.

C’était une demande assez fréquente, dans le métier : il était difficile pour un homme un peu exigeant, de juger des qualités d’une marchandise au moment de la mise aux enchères, au milieu des cris des badauds et du brouhaha de la foule. Ainsi, Priscius recevait deux à trois riches visiteurs par semaine, venant faire le tour des Jardins des Esclaves de la ville, s’arrêtant sur les futures filles éduquées qui seraient bientôt en vente.

Une bonne partie de ses affaires se faisait d’ailleurs ainsi, en privé. Mais si un homme du Haut-Art voulait se faire connaitre et remarquer, la mise aux enchères, surtout dans les ventes de luxe, était une nécessité. Les prix des plus belles et désirables esclaves y explosaient alors, leur valeur rejaillissant sur la renommée du vendeur. Encore fallait-il bien sûr, avoir les moyens et les prétentions de pouvoir mettre une fille en vente sur les estrades les plus luxueuses. Plus d’un esclavagiste avait vu sa réputation ruinée par une vente d’une fille décevante et mal éduquée, qui n’avait pas donné satisfaction.

« — Bien sûr qu’elle sait faire le thé. Je ne vais pas te faire servir par une captive mal dégrossie ! »

Priscius s’énervait déjà. Le rituel était le même, et cette fois-ci ne dérogeait pas à la règle. Il proposait toujours à ses clients de boire, et festoyer en préambule aux affaires, et systématiquement, Jawaad posait toujours la même question pour l’esclave qui la servait: « sait-elle faire le thé ? ». Il ne demandait jamais rien d’autre, pas la moindre friandise, ou même un verre de vin. Un véritable ascète, frustrant et exigeant.

Le maitre-marchand acquiesça d’un geste à peine visible, poussant doucement l’arrière du crâne de l’esclave venue se mettre à ses pieds pour le servir. Et reporta son regard sur le jardin en contrebas du bureau où l’avait reçu l’esclavagiste.

Un étage plus bas, à quelques mètres, les trois captives attendaient à genoux, près de la fontaine. Une jeune femme au visage magnifique, blonde aux cheveux d’un or pur, et deux rousses, la première chétive et menue, aux cheveux d’un roux flamboyant de feuillage d’automne, la seconde racée et sauvagement féline, sa crinière auburn presque noir par instants. Les deux rousses portaient un tatouage d’orchidée sur le sein droit. Leurs poignets croisés dans le dos, elles portaient un bandeau sur les yeux. Mais elles n’étaient ni entravées ni attachées, et patientaient seules et immobiles, sur la place ombragée.

Priscius devança la question du marchand. Bien qu’à vrai dire, il se demanda si celui-ci l’aurait posé en fait :

« — Ce sont elles. Le dressage est en cours, mais je vais bientôt pouvoir ordonner à Sonia d’accélérer leur éducation. J’ai cru entendre que tu cherchais des barbares, non ? Les deux rousses en sont ! »

Jawaad garda son regard impassible sur le trio. Il avait dédaigné le fauteuil offert et restait appuyé contre la colonne ouvrant sur le balcon, bras croisés. Son visage maussade cachait totalement toute expression qui aurait pu guider Priscius dans les négociations.

Il lâcha, négligemment, sans se soucier de regarder vers son interlocuteur:

« — Et la maison Tuna ? »

Priscius passa mentalement en revue ses meilleurs jurons, sans rien laisser paraître. Son invité avait lâché cette remarque telle une bombe, distraitement jetée pour voir ce qui se passerait. Priscius n’était pas dupe du but premier. Autant y aller franc-jeu :

« — Je pense que tu as donc entendu parler du mauvais tour tenté par certains de mes confrères ? Inutile de se voiler la face, je connais les rumeurs qui circulent, depuis que Batsu m’a payé une dette avec un mauvais bobard, et une fille à moitié démolie. Non, ce ne sont pas des survivantes de la maison Tuna. Elles sont barbares toutes les deux. Mais quand j’en aurais fini avec elles, ces deux tatoués éclipseront cette maison, croit-moi ! Elles sont prometteuses, surtout la plus grande ! De vrais beautés, avec du potentiel ! Elles sont intelligentes, et vives d’esprit, et je compte bien monter les trois aux plus hautes estrades du marché, et faire un nouveau record d’enchère. »

La seule réponse au discours de l’esclavagiste fut un vague rictus dubitatif, suivi d’une question un moment après, alors qu’il continuait à observer les trois captives qui, rejointes par Sonia, la suivaient en laisse :

« — Barbares, donc. Terriennes ? »

« — Tout à fait, mon éducatrice connait leur langue, elle me l’a confirmé. » Priscius jeta un regard par le balcon, tandis que revenait vers les deux hommes l’esclave parti préparer le thé. « Ha, d’ailleurs elle les conduit aux bains. La plus grande va recevoir son linci. »

« — Je veux voir ! » La voix du marchand sonna comme un ordre auquel il n’attendait pas de refus. Priscius en lâcha un soupire énervé en se redressant, mais il consentit à la patience. L’effort s’avérait difficile.

Il reprit, jetant un regard vers son esclave, qui avait vraiment intérêt à servir parfaitement pour ce coup-là :

« — Bien sûr, bien sûr, je me doute que tu n’es pas venu pour discuter de la douceur de l’été. Nous allons rejoindre mon éducatrice ; je te demanderai cependant d’être prudent, elles ne sont pas encore accoutumées aux hommes. »

Jawaad réceptionna la tasse offerte à genoux par l’esclave qui dissimulait sous un sourire calme, la tête légèrement baissée, son angoisse après le regard lourd de Priscius à son adresse.

Et le marchand, après avoir soufflé sur la tasse, en but une gorgée, avec la même concentration inspirée que s’il dégustait un cru précieux. Il ne fit aucun commentaire, son visage impassible laissant tout mystère sur son approbation au thé. Priscius se demanda brièvement combien il lui en couterait s’il venait à tuer un maitre de la Guilde des Marchands. Sans doute sa propre vie ; il connaissait trop bien le maitre-marchand. Aussi l’idée saugrenue disparut-elle aussi vite qu’elle était venue.

Il y eu quand même une réaction. Jawaad prit une seconde gorgée de thé, passant en caresse ses doigts dans les cheveux de l’esclave qui l’avait préparé. Priscius se contenterait de ce signe pour s’assurer de la satisfaction du marchand, et sa fille s’en sortirait donc sans châtiment.

« — Allons-y, je te conduis ! » Priscius attrapa une poignée de pistaches dans son énorme main, et se dirigea vers le fond de la villa, au rez-de-chaussée, pour rejoindre le pavillon des bains.

Jawaad le suivit après une dernière gorgée du thé, qu’il posa négligemment sur le bureau, avec un signe vers l’esclave au passage, lui désignant la tasse qu’il n’avait pas fini.

Le thé n’était pas mauvais. Il n’était juste pas réussi. Mais pour Jawaad, personne ne savait faire le thé.

***

Les trois captives n’en menaient pas larges, mais aucune d’entre elle n’avait osé se rebiffer quand elles avaient étés aveuglés d’un bandeau dès la sortie de leur cage. Même Elena n’avait pour une fois pas juré, bien que sa colère grondante se lisait à sa moue.

Le bandeau était solide, et épais ; fait de cuir matelassé et doublé de soie, il ne se fermait pas en un nœud mais en une boucle d’acier qui, une fois fermement resserrée, était verrouillée par un petit cadenas. Ainsi ajusté, l’ôter par soi-même était particulièrement difficile.

Privées de la vue, les captives constataient juste que le rituel de la journée semblait le même que la veille. Une routine qu’elles appréhendaient, leurs autres sens alertés leur faisant prendre conscience de la variété des bruits résonnant dans le jardin. Des rires et des discussions lointaines leur parvenaient, mais aussi des exclamations de voix, l’aboiement d’un chien, les chants des oiseaux, le léger bruissement des feuilles et le bruit doux et berçant de l’eau de la fontaine.

L’attente ne dura cependant pas cette fois. Sonia marchait pieds nues, comme toutes les esclaves dans le jardin et la propriété. Elle était pratiquement silencieuse, et les trois jeunes femmes ne l’entendirent que quand elle leva la voix:

« — Bonjour esclaves. »

Les trois répondirent immédiatement, la voix angoissée :

« — Bonjour maitresse. »

L’éducatrice esquissa un sourire. Elles apprenaient vite ; mais surtout, leur instinct, la cible du conditionnement, s’imprégnait plus de son enseignement que leur esprit. Le dressage portait ses fruits. Sans rien expliquer, elle réunit leurs trois colliers par un lien, dans le silence, et l’obscurité, observant leurs réactions.

Elles n’en eurent pas plus que des tressaillements et une tension évidente. Même la plus rebelle des trois se tint calme. Après presqu’une semaine de mauvais traitements et de contraintes épuisantes les maintenant en une perpétuelle angoisse, elles avaient pu se reposer un peu et aussi se laver.

Ce qui ailleurs aurait coulé de source devenait ici des privilèges précieux qu’elles auraient tout faits pour ne pas mettre en péril. Et chacune s’efforçait de supporter les épreuves et les humiliations, pour épargner ses consœurs.

Sonia n’eut aucun mal à faire suivre docilement le trio, par la laisse qu’elle avait attaché au cou de Selyenda. Elles avançaient maladroites, voulant lever les bras pour tâtonner, et retrouver un équilibre rendu un peu précaire. Mais la voix de l’éducatrice tonna, l’aiguillon électrique grésillant pour lâcher une décharge claquante à leurs pieds :

 » — Droites ! »

L’ordre les fit immédiatement se forcer à la cambrure, et s’arrêter, avant que Sonia ne tire à nouveau la laisse. Elles avaient obéis à la seconde, la peur conditionnant inexorablement leurs réactions.

Elena, passé le reflexe qui venait de la faire obéir immédiatement, grommela entre ses dents en jurant, parfaitement consciente de ce qui se passait. Mais elle ravala la rage qui l’envahissait. La laisser éclater ne changerait rien et sa sœur et Cénis en subiraient aussi les conséquences. Elle-même, seule, aurait sans doute encore enduré les coups infligés sans faiblir. Mais systématiquement, quand une se rebellait ou fautait, les trois avaient été châtiées ; Elena se faisait piéger par sa compassion.

La traversée des jardins, puis l’entrée dans le pavillon des bains, après plusieurs volées de marches et des détours dont elles ne pouvaient rien voir, acheva de désorienter le trio. La première chose qui les frappa était les rires féminins qui ponctuaient des discussions à voix basse, et la chaleur humide des lieux.

Le pavillon des bains se présentait comme une dépendance qui formait tout un angle de la villa du jardin de Priscius. Le lieu était en permanence ouvert, et y allaient et venaient esclaves, et hommes du domaine.

Les habitants d’Armanth et les athémaïs en général, sont propres. Il y a des bains publics un peu partout, toute personne aisée dispose d’un bassin privé dans sa maison, et on différencie les tavernes miteuses des auberges accueillantes au fait que ces dernières sont équipées de commodités agréables et vastes pour se laver.

Les rires qui accueillaient les trois captives étaient ceux des esclaves les plus éduquées de la Maison. Elles avaient été rassemblées pour donner le bain aux trois nouvelles, et prenaient ce moment comme une festivité joyeuse et paisible. L’arrivée des captives aveuglées déclencha murmures curieux et chuchotements de l’assistance. Elles étaient une petite dizaine. La plupart seraient d’ici les semaines à venir destinées à la vente, et elles en avaient conscience. Chacune d’entre elles avait tôt ou tard été à la place des nouvelles et elles n’auraient eu aucun mal à décrire le sentiment qu’elles avaient à leur tour, partagé.

Le premier bain était un autre rituel du Haut-Art. Il débutait une phase qui durerait plusieurs jours où le bandeau ne serait jamais retiré aux trois captives. Privées de leur vues, leurs autres sens seraient stimulés, tout en les maintenant dans une dépendance profonde, forcées de faire confiance à qui allait prendre soin d’elles. Bien sûr, Sonia n’allait pas l’expliquer à ses « élèves ».

Ici, parmi les filles de la Maison, l’éducatrice était reine. Même si elle n’avait jamais été la préférée de Priscius, elle était celle qui les avait pratiquement toutes dressées, éduquées et conditionnées. Son arrivée avec les trois captives, fut ponctuée parmi les rires et les murmures, de salutations respectueuses, toujours en s’inclinant devant elle, regard baissé. Toutes la nommaient « maitresse. »

Sonia interrompit rires et jacasseries d’une voix autoritaire :

« — Vous savez ce que vous avez à faire ! Je vous interdis de leur parler, de leur répondre. Si une seule d’entre vous l’oublie, je la fouetterai moi-même. »

L’ordre fit taire les rires, qui ne reprirent que plus tard. Sur la dizaine des filles présentes, trois ne participaient pas au bain. Elles devaient y assister et apprendre à pouvoir répéter le rituel que leurs ainées accomplissaient. Quand aux autres, elles approchèrent le trio et se choisissaient chacune par petit groupe, une des trois captives, qu’elles guidaient vers le bassin.

Sonia suivit Selyenda du regard, quand elle fut à son tour poussée vers le bain. La tête relevée, les sens en alerte, celle-ci tressaillait d’angoisse aux contacts des mains caressantes et tendres qui la guidaient. Mais Sonia, qui avait laissé son aiguillon loin du pavillon, ne laissa paraitre aucune émotion, et se décala pour rejoindre l’entassement de coussins jetés sur le large tapis qui bordait le bain, s’installant telle une reine attentive. Avant de s’assoir, près d’une assiette de grappes de raisins, elle lança un dernier ordre, à la voix sulfureuse, cette fois :

« — Vous trois, il vous est défendu de parler, sauf pour répondre si on vous le demande. » Elle ne rajouta rien sur les conséquences si jamais elles se rebiffaient, elles le savaient parfaitement.

Les trois captives étaient séparées, et se retrouvaient incapables de savoir qui les touchait. Le bain commença de la manière la plus évidente qui soit : elles furent savonnées longuement, debout, l’eau chaude leur arrivant sous la taille. Entourées de deux à trois esclaves, elles étaient massées avec douceur et attention, avec des éponges faisant mousser un savon de lait parfumé. Les filles qui les lavaient veillaient à la légèreté et la tendresse de leurs gestes. Parfois, des mains remplaçaient les éponges, venant retenir ou manipuler leurs corps comme on l’aurait fait d’animaux de prix dont on faisait la toilette.

Passé les premiers instants d’appréhension, où il leur fut difficile de ne pas avoir de gestes rétifs, Elena la première, puis Cénis, se laissèrent vite bercer par le traitement agréable et délassant. Les baigneuses étaient douces, et ne tentant pas de résister, les deux jeunes femmes s’y abandonnaient avec plaisir, en appréciant comme jamais elles n’auraient songé le faire un si simple et paisible moment. Pour Selyenda, malheureusement, la chose n’était pas si simple : elle ne se détendait pas et tremblait, convulsivement.

Sonia braqua son attention sur elle, et comprit de suite. Selyenda paniquait d’instinct dès qu’elle était touchée ; et sa panique augmenta quand mains et éponges entreprirent une toilette plus intime. Le traitement bestial de Batsu lui avait laissé de terribles hantises en héritage et malgré toute la douceur des baigneuses, ces contacts lui faisaient revivre ses cauchemars.

L’éducatrice ne fit pas un geste pour interrompre les baigneuses de Selyenda, venant chercher distraitement un grain de raisin, mais sans quitter la jeune rousse des yeux. Personne n’appréciait le viol à Armanth, même si cela arrivait. Et celui d’une esclave, même s’il était uniquement sanctionné d’un dédommagement, était peu apprécié. Une esclave violée la rendait inapte à trouver plaisir, réconfort et but dans la sexualité, un outil qui les contrôlait efficacement.

Bien entendu, on ne demandait pas à une esclave des plaisirs sa permission pour en user, y compris brutalement. Mais on la conditionnait à être disponible, rechercher à être utilisée sexuellement et en tirer plaisir. Un viol rendait ce conditionnement compliqué, voir impossible. Et réduisait complètement sa valeur.

La pensée fugace qu’elle aurait à s’occuper personnellement de la petite rousse et de sa hantise, éclaira son regard bleu d’un feu étrange et inquiétant, alors qu’elle observait les trois femmes à qui on avait commencé à laver les cheveux. Celles-ci venaient de passer des jours sans jamais avoir vu un peigne de près ; et portant les cheveux longs toutes les trois, leur tignasse n’était que nœuds et paquets sales.

Toujours guidées avec un mélange de douceur et d’autorité, les trois captives furent placées à nouveau à genoux, forcées de reprendre la posture cuisses ouvertes. Les baigneuses commencèrent le démêlage, se passant huiles pour cheveux, peignes, et ciseaux dans des rires et des échanges joyeux. Aucune n’adressait la parole aux captives. Rarement, un mot rassurant leur avaient échappés, vite ravalé sous la surveillance de Sonia. Mais même les captives parvenaient à savourer ce moment de plaisir et de détente que vivaient toutes les filles venues aider ou assister au bain. Après tout, à cet instant, il n’y avait que des femmes dans une intimité paisible. Même si les trois concernées étaient aveugles, et devaient rester muettes.

Les rires joyeux et les éclats de voix amusées furent brusquement interrompus par la voix grave et tonitruante de Priscius, entrant par le hall ouvert sur la grande pièce d’eau :

« — A genoux ! »

Une dizaine d’esclaves glissèrent au sol dans un ensemble parfait. Les trois captives se figèrent, après un sursaut d’angoisse.

Priscius grimpa la volée de marche, fier comme un coq, en présentant dans un grand geste théâtral le spectacle des bains et de la poignée de filles magnifiques qui s’y trouvait, espérant susciter un véritable intérêt chez son maussade invité. Il y avait selon lui de quoi : il ne choisissait pas les esclaves qu’il éduquait par hasard. Toutes avaient non seulement une beauté véritable, aussi bien dans un corps parfait, que dans un visage attirant ; mais toutes affichaient surtout à leur apparence, leur allure, leur regard, un panel de tous les attraits de la féminité, aptes à séduire un homme. Bon, il s’avançait peut-être un peu avec les trois nouvelles en train de se faire laver, soit.

Mais il eut le sentiment qu’il aurait pu montrer un mur nu avec la même théâtralité, que ça n’aurait pas suscité plus de réaction chez Jawaad. Et cela l’agaçait prodigieusement.

Le maitre-marchand emboita le pas de l’esclavagiste, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon, pour se dresser devant le spectacle, qui en apparence, semblait l’indifférer. Sur l’instant, Priscius se demanda s’il ne préférait pas les hommes. Cela aurait eu l’avantage d’expliquer son manque d’intérêt.

Il tenta un petit appât de marchand de tapis :

« — Charmant spectacle, n’est-ce pas ? Cela ne peut pas laisser indifférent, avoue, non ? Poursuivez, esclaves ! »

Jawaad répondit en se grattant négligemment le menton couvert d’une barbe de trois jours. Les filles reprenaient le bain. Leurs voix plus timorées, redevinrent rapidement un léger concert joyeux. Le marchand observait sans un mot, son regard noir sur les trois captives aux yeux bandées, centre de l’attention de la toilette. Priscius ne manqua pas, bien sûr, de voir ce regard sombre et insondable s’arrêter avec insistance sur les deux sœurs.

Jawaad sortit enfin de son mutisme :

« — Je veux les regarder de près ! »

La demande était toujours aussi sèche et autoritaire mais paradoxalement témoignait du respect des lieux. Il n’aurait pas approché les esclaves et dérangé le bain sans l’accord de l’esclavagiste.

A genoux en train de se faire coiffer, les trois concernées réagirent dans une appréhension renouvelée à la discussion qui les concernait. Sonia était déjà debout, après avoir salué son maitre, et se rapprocha des deux hommes, pour se mettre à leur service. Jawaad reconnut la sulfureuse éducatrice de Priscius : il avait été présent le jour où elle avait été mise aux enchères dans le Marché aux Cages, cinq ans auparavant. Il avait était le seul homme, ce jour-là à n’avoir pas exprimé la moindre attirance visible envers elle.

Et Sonia s’en souvenait bien. Elle était curieuse de voir ce que le maitre-marchand pouvait trouver de particulier et d’attirant chez les deux terriennes.

Priscius la héla :

« — Fait les approcher. »

Attentives, toutes les baigneuses arrêtèrent leur travail joyeux, Sonia circulant en chaloupant entre elles. Les captives, aveugles, se figèrent de tension dans le silence qui soudainement pesait sur les lieux. L’éducatrice tourna la tête vers les deux hommes, une fois au dessus du trio immobile et anxieux, attendant leur ordre.

L’esclavagiste annonça d’une voix forte:

« — Fait avancer Athéna ! »

Sonia se pencha, pour attraper d’un geste léger le menton d’Elena, et la faire se relever d’un geste. S’attendant à un geste rétif, elle s’approcha tout contre la jeune femme, glissant dans un murmure à son oreille, tandis qu’elle saisissait son collier délicatement:

« — Sage… »

La jeune femme souffla par le nez d’agacement, mais admit d’obtempérer. Elle ne chercha pas à être gracieuse ou marcher avec élégance, se contentant de se tenir droite en suivant les impulsions et les tractions que l’éducatrice imprimait à son collier. Son humeur rebelle et colérique se lisait à ses mous, mais, aveugle, elle se retint de tout geste malavisé.

Elena mesurait presque un mètre quatre-vingt. Une taille de mannequin, son corps modelé par des années de danse en avait d’ailleurs les formes sculpturales. Sur Terre, elle dépassait la plupart des femmes de son âge d’une bonne tête, et toisait pas mal d’hommes. Mais debout face à Jawaad et Priscius, elle leur cédait près de vingt centimètres. Non qu’ils fussent colossaux ; ils étaient tous deux grands, pour des lossyan, mais sans que ce fut exceptionnel. Mais même face aux autres esclaves des Jardins, les deux terriennes étaient toujours plus petites. Il y avait en général une différence d’une tête à la moyenne. Pour les terriens, tous les lossyan, hommes et femmes, paraissaient un peu des géants.

Priscius ne put s’empêcher de faire son boniment, non sans une évidente fierté. Il avait de gros espoirs avec Elena, la plus belle des trois, même si Cénis avec son corps magnifique et ses traits fins d’étéoclienne s’y comparait sans mal. Sauf que celle-ci était rousse ; une rareté :

« — La plus magnifique du trio ! Les deux sont sœurs, j’avais même idée de les vendre en un lot, cela séduirait certains clients collectionneurs ; deux rousses tatouées et sœurs, un bel assortiment. Même sans dressage, avec son corps, elle est délicieuse ! Mais avec les progrès qu’elle fait, j’en tirerai une pure merveille, dévouée et plus brûlante qu’une braise. Elle a une sauvagerie qui donne envie de la dompter. Tiens, regarde ! »

Joignant le geste à la parole, l’esclavagiste attrapa le bras d’Elena. Comme il s’y attendait, elle se braqua en râlant, dents serrés, et en résistant tandis qu’il la forçait à se tourner sur elle-même et s’exposer au regard de son invité. La jeune femme s’efforçait de toute sa volonté de ne pas céder à sa colère et dégager son bras dans un mouvement violent ; mais sa rébellion attisait encore sa beauté. Exactement ce que Priscius souhaitait montrer :

« — Je compte bien la présenter aux enchères. Mais si tu souhaite faire une offre, je peux te la réserver, et tu seras alors prioritaire quand débuteront les mises publiques. »

Jawaad restait cependant insensible au discours de son hôte. Il fixait la jeune femme, et quand Priscius la remit face à lui, il tendit sa main, pour attraper son visage, et le forcer à le lever face à lui. Aveugle, Elena haletait d’angoisse, son cœur battant dans sa poitrine assez fort pour faire palpiter son sein. Elle cachait sa peur maladroitement en soufflant de frustration.

Jawaad fronça un sourcil. Concentré, son regard froid et sombre détaillant l’esclave, sa main longea dans une caresse et une exploration le visage métis aux traits si rares. Il semblait jauger, et étudier. Puis s’intéressa à son corps, sa main large passant sur la hanche de la captive qui tressaillit et afficha encore une colère agacée. Il scrutait toujours avec la même attention, cette fois clairement intéressée affichant un léger rictus qui pouvait passer pour un sourire, aux protestations contenues et fulminantes de l’esclave. Il finit d’une caresse sur son coté par la pousser doucement vers Sonia, sans brusqueries, et s’adressa à elle, manipulant distraitement son pendentif aux formes d’astrolabe. Celle-ci ne manquait rien des regards et des observations du maitre-marchand, notant les moindres détails qui pouvaient lui permettre de deviner ce qu’il recherchait. Il fit un signe de tête vers elle :

« — Va me chercher l’autre. »

Environ dix paires d’yeux observaient le manège. Toutes les filles s’étaient arrêtées, et restaient à leur place, attentive à la scène qui se déroulait devant elles. Pour certaines, l’idée d’être achetées par le maitre-marchand était l’espérance d’une vie douce et en sécurité, et elles l’exprimaient en œillades tendres et timides, savamment enjôleuses, et en postures délicatement sensuelles pour capter son attention.

Ce qui apparemment n’avait vraiment pas l’air de fonctionner.

Priscius, lui, observait Elena ramenée à ses baigneuses, qui à part ses moues de colère et d’angoisse, n’avait pas fait le moindre geste hostile ou agressif. Preuve qu’elle acceptait son sort. Il jeta un regard vers Sonia, et lui fit un signe de tête avec un sourire largement expressif, il était satisfait, et ne put d’ailleurs s’empêcher de le dire :

« — Quand tu pense qu’elle voulait arracher les yeux de tout ce qui l’approchait il y a quelques jours. Une vraie perle, une esclave dans l’âme, avec un tempérament de feu. »

Jawaad acquiesça distraitement. Il fixait la jeune rousse, que Sonia guidait vers lui. C’était fort différent d’avec sa sœur ainée. Elle suivait l’éducatrice docilement, mais elle tremblait comme une feuille, l’air terrorisée. Aucunes dissimulations ni la moindre tentative de bravade de sa part. Sa peur se lisait sur tout son corps frêle et amaigri. Arrêtée devant le maitre-marchand, elle ne lui arrivait pas au plexus.

Le regard sombre du maitre-marchand se posa sur la petite chose tête baissée, et il tendit une main pour lever son visage vers lui. Elle tressaillit toujours aveugle, semblant au bord du vertige. Si proche de cet homme inconnu et qu’elle ne voyait pas, sa terreur grandissait encore, son odeur la paniquait. On aurait presque pu croire qu’elle tomberait évanouie dans l’instant.

Mais Jawaad la fixait avec attention, tenant son menton sans la lâcher. Concentré, ses sourcils se froncèrent en un regard plus dur et plus sombre. Tout à son observation, son pouce caressait la joue de la jeune femme, et il était évident qu’il lui trouvait un intérêt, que Sonia ne manqua pas. Il y avait là quelque chose de particulièrement intriguant.

Priscius, lui, dissimula sobrement une certaine surprise ; décidément, comprendre ce qui se passait dans la tête de cet homme était au mieux, frustrant. Voilà qu’il montrait du goût à la plus inintéressante des trois filles. Mais soit, il en ferait son parti :

« — C’est la plus douce, et la plus intelligente des trois. Elle a appris l’athemaïs très vite, et il est inutile de lui dire les choses deux fois. Mais comme tu le vois, elle est plus peureuse qu’un lapereau. C’est elle que Batsu a abimé, je ne doute pas pouvoir la remettre en état et en faire une petite merveille, mais cela va prendre du temps. »

Jawaad n’avait rien écouté. Ou du moins, il en donnait la nette impression. Il avait à nouveau manipulé son pendentif, et lâcha :

« — La clef ! »

Priscius leva un sourcil surpris :

« — La clef de quoi ? »

« — De son bandeau. Je veux voir ses yeux ! »

L’esclavagiste ravala sa profonde envie d’envoyer fiche son invité. Il semblait être incapable de la moindre politesse dans son ton. Mais c’était un client. Un riche client :

« — Ha, oui, bien sûr ! »

Priscius sorti de son jeu de clefs celle correspondante, allant pour se pencher vers la fille tétanisée de peur. Il n’eut pas le temps de finir son geste. La main du marchand l’avait saisit d’autorité, et Jawaad fit basculer la tête de Selyenda lui-même pour déverrouiller le cadenas, et retirer le bandeau. A l’instant où celui-ci libérait le visage de la jeune femme, il le prit des deux mains, lâchant la clef dans un total désintérêt, et s’accroupit à sa hauteur, la forçant à le fixer.

Devant lui, ce visage métis comme son ainé, si fin, et surprenant de douceur, presque de porcelaine, était toute l’expression d’un être égaré, dont la docilité était mue par la peur la plus vive. Un visage où brillait l’éclat humide d’un regard immense et profond aux couleurs de jade.

Jawaad fixa longuement ce regard au vert si frappant, le visage dur et froid. Sa voix aboya sèchement :

« — Ton nom ! »

Une voix nouée de peur lui répondit :

« — Se…Selyenda, maitre. »

« — Qui suis-je ? »

« — V… vous… êtes… un maitre. »

« — Et toi, qui es-tu ? »

La jeune femme dut s’y reprendre à deux fois pour répondre tant sa mâchoire tremblait :

« — Une… une esclave, maitre. »

Le maitre-marchant cessa ses questions, ses yeux suivant le visage de la fille ; puis se baissant, il en contempla le corps, sa tête se tournant au gré de ses observations. L’attention qu’il mettait dans l’étude de la petite rousse était une évidence. Il finit par retirer une main de son visage, reprenant clef et masque qu’il tendit vers Sonia qui observait toute la scène de plus en plus pensive et intéressée, elle aussi, avant de se redresser après une caresse sur la joue de Selyenda.

Et s’en détourna pour s’intéresser à Priscius :

« — Parfait. J’ai vu ce que je voulais voir. »

« — Alors, qu’en penses-tu ? » s’exclama l’esclavagiste avec un enthousiasme quelque peu commercial. « Il faudra attendre un peu que leur éducation soit finie, cela prendra quelques semaines, mais si tu souhaite poser une réservation sur l’une d’elle, tu es le bienvenu, et nous pourrons nous entendre sur un prix. »

Jawaad acquiesça encore distraitement, en suivant du regard la jeune rousse, qui retournait à sa place pour la suite du bain, semblant à peine commencer à se remettre.

« — Nous en reparlerons. »

Il y eu un silence. Et réduire Priscius au silence était un exploit. Négligeant son hôte, le maitre-marchand ne quittait pas Selyenda du regard. Avec un peu d’imagination, on aurait presque pu le croire fasciné bien que cette notion paraisse très relative chez cet homme qui ne montrait que rarement autre chose qu’une sorte de nonchalante indifférence. Sonia l’avait aperçu, et elle avait clairement conclu à cet instant qu’elle voyait un homme ayant trouvé quelque chose d’unique et rare, quelque chose qu’il avait cherché longuement. Quelque chose qu’elle était la seule à véritablement savoir.

Son regard bleu se mit à nouveau à briller d’un éclat étrange, et presque malsain.

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2 pensées sur “8- Le linci

  • 04/09/2014 à 12:38
    Permalink

    C’est toujours génial, Axelle ! J’adore ! Bises !

    Répondre
    • 04/09/2014 à 12:43
      Permalink

      Merci de tout cœur, cela fait plaisir ! Le rythme va mieux, avec l’alternance des aventures de Jawaad, et des tribulations de Lisa et Elena, et cela évite que les parties les plus dures (la dernière, la plus dure de toute, arrive d’ici deux-trois chapitres), ne se succèdent lourdement.

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