9- Erzebeth

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Jawaad se pencha sur Lisa. Elle dormait paisiblement, un carnet de cuir posé sur le matelas près de son oreiller. Il avait laissé la chambre dans l’obscurité, Ortentia suffisant amplement à tout distinguer dans la nuit claire ; la grande lune bleutée dessinait d’un fin rai de lumière le visage de la jeune femme qui semblait parfois tressaillir un peu au gré de quelque rêve.

Il avait pris le temps de feuilleter le carnet avant de le reposer sur le lit. C’était des pages d’écriture, aussi maladroite que celle d’une élève débutante, comme de bien entendu. Lisa s’évertuait à y écrire de mémoire des mots et des noms, ainsi que quelques phrases simples, de celles d’un écolier à ses premiers efforts. Dans la pénombre, Jawaad s’était amusé à constater le soin particulier de son esclave à s’appliquer pour le nom du maitre-marchand.

Impassible, il l’observait, son visage à un peu plus d’une longueur de main de celui de la jeune femme, sans faire un seul geste. Lisa captait son odeur dans son sommeil et ses lèvres s’entrouvrirent en une moue envoutée à son approche, tandis que ses narines se dilataient. Jawaad esquissa un sourire joueur ; ses yeux noirs la détaillaient et il s’attarda encore à rester immobile, la regardant dormir.

Le maitre-marchand avait quitté le pont de la Callianis en réparation quelques heures plus tôt. Les travaux étaient pratiquement achevés et le voilier avait retrouvé toute son allure et sa beauté. Cela ne ferait pourtant pas revenir les vingt hommes morts pour le défendre, dont Jawaad connaissait le nom et souvent la famille et l’histoire de chacun. Mais s’attarder à y penser n’avait aucun intérêt : cela ne changerait pas grand-chose pour eux. Les funérailles avaient été menées selon les rites maritimes d’Armanth et le nom de chaque marin décédé en défendant le navire gravé à même le bois du mât principal. Quant à leur famille, Jawaad avait déjà depuis longtemps pris des dispositions pour leur sécurité financière. Une des attentions communes aux employés du maitre-marchand qui expliquait leur fidélité.

Sa première visite avait été pour Duncan. À la fraicheur nocturne, le doyen et lui partageaient un thé sur la terrasse des appartements privés du vieux médecin, en conclusion d’un copieux repas préparé par Azur, à qui il avait ordonné de cacher sa présence à Lisa tant qu’il n’irait pas la voir.

— Tu n’as pratiquement pas changé… cela te fait combien ?

La question du vieux médecin était presque rhétorique, et tira un sourire à Jawaad. Il aurait parié sans hésiter que Duncan se rappelait fort bien de son âge. Il était d’ailleurs sans doute un des seuls encore en vie à le connaitre exactement.

— Tu n’as pas du oublier. Toujours un peu plus du double du tien, à quelque chose près. Tu as eu les résultats ?

— Tu ne voulais pas en parler devant ta psyké, n’est-ce pas ?

Jawaad acquiesça d’un signe de tête à peine perceptible :

— Et ton assistante. Dit-moi.

— Rien que tu ne sembles pas déjà savoir, Jawaad. Ton symbiote se meurt. Nous avons fait une culture pour vérifier s’il était possible de renforcer encore sa régénération cellulaire, mais même les derniers bains nutritionnels de mon invention n’y changeront plus rien. Tu as largement dépassé le temps que les Divins accordent aux hommes, mêmes les plus riches et puissants, et la médecine ne changera rien à cela. Ton ambrose a muté, mais il agonise. Cela fait des années que je cherche exactement en quoi et pourquoi. La réponse est toujours la même et toujours aussi insatisfaisante : ton astrolabe Ancien est ce qui t’a maintenu en vie en faisant muter profondément l’ambrose que tu portes. Ce que ta dernière visite m’a confirmé cependant, c’est que cette mutation était assurée et entretenue par une source radiative. La dégénérescence de ton symbiote qui t’a donné une vie si exceptionnellement longue ne veut dire qu’une chose : la pile qui alimente ton médaillon faiblit de plus en plus. Et plus elle faiblit…

— … plus mon symbiote s’éteint.

— Oui. Tu n’as plus qu’une poignée d’années, maintenant. Je ne peux pas estimer la chose plus précisément ; je dirais… six ans, peut-être un peu plus. Tu as réussi à trouver ce qu’était la pile de ton astrolabe ?

— Pas plus que ma grand-mère elle-même ne l’a su. Ce n’est pas simplement un astrolabe de loss-cristal, c’est une énigme irrésolue. Il existe des moyens d’en percer le secret, elle l’avait découvert, mais n’eut jamais le temps d’achever sa tâche ni de transmettre ses trouvailles et j’ai depuis amassé bien assez pour m’approcher du but. Mais pour percer ce secret, il me manquait l’outil adéquat.

— Ta petite terrienne Chanteuse de Loss ?

— Une terrienne docile et malléable, puissante Chanteuse de Loss, douée d’esprit et d’une mémoire prodigieuse.

Le vieux médecin fronça les sourcils, accentuant encore le treillis de rides fripant le cuir tanné de son front et avala une gorgée de thé, en fixant Jawaad qui restait toujours aussi illisible d’apparence :

— Je ne suis pas tout à fait sûr de saisir en quoi elle sera cet outil que tu recherches et comment tu vas en user ; c’est ton secret et je respecte que même à moi tu n’en aies jamais parlé en détail. Cependant, je confirme que, oui, c’est un petit prodige. Je lui ai demandé un service : tu te souviens de la table des éléments ?

Jawaad hocha la tête sans rien ajouter. Il y avait presque un demi-siècle que Duncan tentait de compléter une table d’éléments chimiques bâtie selon les théories et découvertes d’un grand savant terrien, un certain Mendeleïev, bien que Jawaad n’aurait guère été sûr de la prononciation. Un des nombreux mystères que le médecin tentait de résoudre et qui faisait entre autres partie de ses motivations à trouver, recueillir et protéger des terriens perdus sur Loss de manière discrète. Il avait bâti tout un réseau confidentiel et secret, gardé des inquisitions de l’Eglise, avec d’autres grands penseurs et savants dont le travail constituait à établir une encyclopédie aussi exhaustive que possible du savoir scientifique de la Terre.

— J’ai mis une de mes copies en anglais de la table dans les mains de ton esclave. Elle l’a complété de quinze nouvelles entrées et a corrigé cinq erreurs, apparemment. La table est bientôt complète, je te laisse imaginer la joie que mes amis vont avoir à étudier ces nouvelles données. Je reste encore stupéfait d’une si bonne surprise.

— Moi pas. Mais si elle t’a été utile, c’est bien. N’hésite pas à l’utiliser, mais évite de lui parler trop en détail de ta passion pour les terriens.

Duncan éclata de rire :

— Tu demandes à une bille de ne pas rouler ?

— Je te connais bien. Mais elle n’est ni apprivoisée, ni prête à l’usage que je veux en faire et j’ai peu de temps ; tu m’en feras perdre si tes histoires de terriens l’affectent. Elle n’a pas besoin de savoir.

Le vieux médecin acquiesça à son tour pensivement, avant de remplir les deux tasses de thé :

— Entendu, je ferai de mon mieux. Mais ça ne va pas être facile pour le vieillard gâteux au cœur trop tendre et mou que je suis devenu ! C’est qu’elle est adorable et craquante, ta petite prodige.

Jawaad étira un sourire au regard amusé et affectueux devant le vieux médecin, en venant récupérer la tasse qu’il lui tendait :

— Je sais, c’est pour ça que c’est la mienne. Vieux oui ; mou, à ton âge un peu. Et trop tendre, tu l’as toujours été.

— Mais pas gâteux, soit ! Duncan éclata de rire : elle n’entendra pas parler de ma passion coupable et je ne lui poserai des questions que sur des sujets généraux. Il y a déjà tellement à couvrir. Maintenant, raconte-moi un peu… tu avais éludé la question à ton arrivée, mais pourquoi donc as-tu presque un mois d’avance sur ton arrivée dans nos murs, hm ?

C’était une longue histoire. La nuit était belle, le thé en suffisance, Jawaad pris son temps pour la raconter…

Jawaad avait eu un rapport détaillé de tout le reste des événements de ses trois jours d’absence ; Azur n’avait rien omis, y compris la discussion houleuse et intrigante avec Sonia qui avait été interrompue par Duncan.

Bien sûr, Azur avait insisté sur ce qu’elle avait pu lire en Sonia ; elle en était encore notoirement inquiète et perturbée. Jawaad ne s’était pas attardé sur la prodigieuse vitesse d’assimilation de Lisa. C’est surtout l’évident et profond attachement de Sonia à son élève qui avait capté l’intérêt du maitre-marchand, autant que d’apprendre que Sonia semblait avoir pris la décision d’apprendre à Anis à maitriser le Chant de Loss.

Jawaad ne se montra pas si surpris qu’Azur l’appréhendait, au demeurant ; Sonia était une San’eshe, un des seuls peuples à avoir une considération positive pour les Chanteurs de Loss et disposants de toute une tradition lié à cet enseignement. Il n’avait jamais vraiment approché de près cette culture ; les San’eshe étaient un peuple forestier et nomade, ils n’avaient ni cités ni relais commerciaux et étaient fort peu enclins à coopérer avec des étrangers. Mais il savait d’eux une bonne partie des concepts de leur chamanisme lié au Chant de Loss, réuni autant par ses soins que par des explorateurs et savants d’Armanth depuis nombre de décennies.

Jawaad avait pris la décision de laisser faire Sonia dans l’immédiat ; elle avait un puissant aval sur Lisa, mais il était curieux de connaitre ses motivations ; la meilleure manière de les comprendre serait d’observer les agissements de l’éducatrice. Azur avait été vexé, ce qui avait fait lâcher un rire à Jawaad, suivi d’un ébouriffement tendre de la chevelure de sa si dévouée et amoureuse esclave. Il se contenta de lui rappeler que c’était elle qui avait charge de veiller sur Anis et que Sonia avait de toute évidence parfaitement compris sa place et les limites qu’elle ne devrait pas dépasser. Si elle le faisait, Azur avait toute latitude pour prévenir son maître.

Lisa dormait toujours ; ses rêves avaient changé, elle semblait plus paisible dans son sommeil, plus langoureuse aussi. Dans des gestes très lents, Jawaad repoussa le drap qui la recouvrait dévoilant une partie de son buste et de sa hanche. Elle bougea à peine. Lilandra avait veillé à donner ces derniers soirs à sa patiente un calmant léger pour s’assurer qu’elle dorme. Jawaad, toujours aussi lentement, posa sa main sur sous le nombril de la jeune femme. Il la garda légère, l’observant toujours, penché juste au-dessus d’elle. Elle tressaillit légèrement quand il caressa doucement du pouce la peau chaude et parfumée qui frémissait sous ses doigts.

Elle se décida enfin à ouvrir les yeux.

Il y eu d’abord ce bref instant d’hébètement entre le sommeil et la conscience, suivi immédiatement de la peur dans ses grands yeux de jade verte qui s’écarquillaient devant le visage seulement dessiné par la lumière nocturne. Son premier réflexe fut de hoqueter, avant de ne plus oser respirer.

— Chuuut…

            Jawaad n’avait pas cessé sa caresse et planta son regard noir dans les yeux effrayés de Lisa. Il était juste au-dessus d’elle, le visage à quelques centimètres. Elle resta un petit instant hésitante, perdue et angoissée avant de céder à la confiance et se détendre. Elle esquissa un timide sourire qui devint vite radieux, ses yeux s’emplissant de deux petites perles brillantes de joie.

Jawaad lui rendit un fugace sourire rassurant, même s’il fallait bien connaître le maitre-marchand pour le deviner. Puis il leva haut un sourcil faussement perplexe et surtout amusé. Il attendit encore un petit instant avant d’approcher un peu plus son visage de la jeune femme qui respirait plus vite et n’osait bouger. Il caressait maintenant son ventre avec plus d’insistance et en profitait avec plaisir. Réitérant sa mimique du sourcil levé, il fit mine qu’il attendait quelque chose et Lisa comprit de suite.

— Bon… bonsoir mon maitre.

Jawaad répondit d’un autre sourire esquissé, observant le regard humide de Lisa, sur son visage transi d’envoutement et d’émotion.

— Hé bien, qu’attends-tu ?

Cette fois-ci, Lisa ne comprit pas de suite. Elle afficha une moue penaude, écarquillant encore plus les yeux devant la question du maitre-marchand sans réellement saisir ce qu’il demandait. Son instinct trouva la réponse à sa place. Il était juste au-dessus d’elle, son odeur devenue le parfum dont elle s’enivrait, le fait de le revoir enfin lui donnait brutalement l’impression de revivre. Son cœur s’affola brutalement et elle ne chercha pas à réfléchir. Elle tendit le cou, cherchant à enlacer Jawaad de son bras valide et vint prendre ses lèvres dans un gémissement de supplique. Il la laissa faire, mais attrapa son bras au vol et le plaqua au-dessus d’elle, la retenant fermement tandis qu’il appuyait maintenant sa caresse à son ventre, sa main glissant sur sa peau pour en frôler le mont de vénus et s’y attarder.

Lisa avait l’impression de brûler. Les lèvres de Jawaad lui semblaient fraîches comme une eau de source ; le goût de son baiser comme une saveur de miel ; elle s’abandonna à son étreinte avec une langueur qui rendait futile ce qui aurait pu lui rester de ses souvenirs des extases de l’héroïne. Elle sentait la caresse rugueuse de sa paume sur son ventre lui arracher des frissons de désir et sa poigne rude retenir son bras au-dessus de sa tête en l’incitant à s’offrir à son autorité. Elle voulait juste que cet instant ne cesse jamais ; et s’il venait à la prendre, elle se donnerait de toute son âme sans hésiter. Il n’y avait plus rien qui importait que ce moment, cette langueur si lascive qui la berçait, et l’abandon où elle réalisait trouver une sérénité qu’elle avait depuis si longtemps renoncé à même entrevoir fugacement. Une petite voix protesta pourtant contre tant d’émotions qu’elle savait bâties uniquement sur un conditionnement qu’on l’avait contraint à subir. Mais cette révolte intérieure lui parut soudain si futile et vaine qu’elle la chassa sans regret. Rien n’avait plus d’importance que ressentir et aimer de tout son cœur cet instant.

Mais Jawaad quitta ses lèvres après avoir profité longuement et avec plaisir de la bouche de son esclave. Sa main caressante ne descendit pas plus bas que la naissance de son pubis, et il se redressa un peu pour la fixer à nouveau. Il souriait, le regard doux.

— Je t’avais posé une question…

Lisa laissa courir un frisson violent qui parcourut toute de son échine, avec une moue de regrets. Mais elle reprit sa respiration, fixant son maitre. Elle cligna des yeux le temps de la réflexion, avant d’esquisser un sourire paisible :

— À quoi sert un nom, mon maitre. Je… ça… ça sert à beaucoup de choses.

Jawaad acquiesça d’un faible mouvement de tête, mais son regard noir redevint dur en fixant la jeune fille ; il attendait une réponse claire. Lisa reprit, toujours confiante :

— Avec un nom… on… on existe, mon maitre.

— Tu existais pourtant sans en avoir un. A quoi d’autre ?

— Ce… cela sert … à être appelé, mon maitre…

Jawaad esquissa un sourire et se pencha sur son esclave. Lisa crut à un autre baiser, et voulut venir offrir ses lèvres, mais non, le maitre-marchand lui en déposa un sur le front, ce qui arracha brièvement une autre petite moue déçue à la jeune femme. Jawaad la fixa un moment avant de demander :

— Tu as encore peur ?

— N… non, mon maitre… pas… pas vraiment. Encore un peu, mais… Mais pas maintenant.

— Que tu aies peur de moi me déplait. Veilles-y.

Jawaad se redressa en relâchant Lisa sans attendre de réponse ; en quelques gestes, il retira sa tunique qu’il vint loger contre l’oreiller de son esclave, tandis qu’elle le regardait faire un peu étonnée. Mais elle comprit de suite le sens du cadeau qu’il venait de lui faire et en répondit d’un sourire lumineux. Le maitre-marchand se pencha à nouveau sur elle en la fixant, le regard aussi calme et doux qu’il pouvait être intimidant et insondable :

— Tu es trop fragile encore pour m’accompagner. Tu vas rester ici quelques jours, je passerai te rendre visite. Soit sage et guéris vite !

Lisa n’avait pu s’empêcher d’attirer à elle la tunique et adressait à Jawaad un sourire toujours aussi tendre et ému en murmurant un remerciement étranglé. Elle venait de céder sans résister à ce manque qui l’avait hanté durant ces trois derniers jours. Elle avait conscience qu’une part d’elle s’en serait sans doute voulu de laisser ainsi gagner le maitre-marchand. Mais elle réalisait qu’elle comprenait et ressentait ce qu’Azur exprimait quand elle lui avait parlé de cet homme. Ho, elle le craignait toujours, et savait qu’elle devrait le craindre encore. Mais maintenant, elle comprenait. Elle hésita avant de répondre.

— Oui mon maitre… S’il… s’il vous plait… je… peux vous demander quelque chose ?

— Je te l’ai déjà dit : tu ne sais pas, tu poses la question.

— Pou… pourquoi m’avez-vous appelé Anis ?

Jawaad lâcha un bref sourire joueur et attendri, posant sur son esclave ses pupilles noires et insondables, mais qui à cet instant laissaient toujours percer la même douceur paisible.

— L’anis est une plante modeste aux petites fleurs discrètes et qui ne payent pas de mine. Mais son parfum est riche, profond et entêtant dès qu’on peut le humer. Maintenant, dors !

Lisa fut surprise et attendrie de la réponse, mais l’ordre de Jawaad ne se discutait pas. Il se redressait déjà pour quitter la chambre, torse nu, ayant seulement remis son gilet. Elle se blottit dans le lit, serrant sa tunique contre elle, en fixant l’homme qui quittait la pièce, sans pouvoir retenir un dernier soupir de bonheur et de regret mêlés.

***

— Et nous l’avons pris par le travers, du côté où son mât avait ravagé le bastingage. En deux passages, on lui refaisait tout le bâbord ; le temps de lui expédier deux tonnelets ardents pour parachever le travail, il finissait de dériver vers les récifs. On l’a regardé se perdre dans les flammes, et j’ai fait sortir la gnôle pour fêter ça !

La taverne du port était bondée. Baptisée Le Chien Salé, elle jouxtait le comptoir commercial de la Guilde des Marchands et partageait avec elle les mêmes portes d’entrée. Une foule dense s’y pressait, occupant le moindre siège ou tout ce qui pouvait en tenir lieu, malgré la vastitude de la grande salle où se pressaient une douzaine de serveurs libres et esclaves. C’est que « l’arène » était ouverte, à la veille des messes de l’Église qui le lendemain soir rassembleraient pratiquement tous les citoyens de Mélisaren dans ses temples. Tout le monde venait assister aux combats entre volontaires qui avaient déjà commencé dans la large enceinte grillagée occupant tout le centre de la grand-salle. Les règles qui y présidaient étaient réduites au plus simples : pas de coups mortels, affrontements aux cannes et bâtons ou à mains nues et combat jusqu’à abandon ou KO. Et ce qui y tenait lieu d’arbitre était un vieux docker à la retraite et son énorme chien, dont le rôle, hormis annoncer la fin des paris, le début des combats et les vainqueurs, se cantonnait à balancer des seaux d’eau froide et éventuellement lancer son molosse sur celui des deux combattants qui ne saurait pas s’arrêter si son adversaire était de toute évidence hors de combat.

Depuis cinq tours consécutifs, un homme envoyait ses adversaires au tapis l’un après l’autre avec une facilité insouciante. Aucun n’avait tenu plus de trente secondes. Le gaillard était un colosse bâti comme un guerrier des légendes antiques, aux traits aquilins, qui dépassait tous ses voisins d’une à deux têtes et aurait sans mal fixé Abba droit dans les yeux. Et il souriait tout le temps, y compris quand il se battait. Entre sa beauté, son regard doux, mais assuré et joueur face à ses adversaires, et enfin sa longue et brillante crinière noire et laissée détachée, il suscitait un engouement grandissant au sein de la gent féminine de la soirée, présente en nombre. Et pour cause : tout l’équipage d’Erzebeth la capitaine-corsaire était là pour fêter leur dernière victoire navale, et plus de la moitié de celui-ci était composé de femmes. La plupart avaient décidé de soutenir avec force cris et compliments l’apollon qui trônait dans l’arène, qui se prenait au jeu de leur répondre de révérences et de sourires séducteurs en plein milieu de ses combats.

Forcément, tout cela piquait au vif la fierté des hommes présents qui avaient la nette impression de passer pour des ploucs dont le colosse se moquait, et qui s’attirait d’autant plus l’affection et les encouragements des femmes qui ne les regardait plus. Même les esclaves de service avaient du mal à dissimuler leur admiration pour le combattant aux si beaux cheveux noirs de jais.

Il n’y avait guère qu’Erzebeth qui paraissait insensible au charme du beau brun dans l’arène. Appuyée dos au comptoir, elle racontait comment elle avait envoyé par le fond un galion pirate de l’Imareth venu se perdre près des côtes entourant la baie de l’Etéocle dans l’espoir d’y faire réparation. Elle n’avait guère besoin de toute évidence de puiser dans ses talents de conteuse pour captiver ses spectateurs. Ils étaient d’ores et déjà suspendus à ses lèvres et conquis, et sans aucun effort, elle faisait montre de talents d’oratrice aussi envoutants que son allure pouvait l’être elle-même.

Jawaad était attablé près du comptoir, avec Damas, et quelques-uns des hommes de la Callianis qui n’avaient pas décidé d’écluser tout ce qu’ils pourraient trouver d’alcoolisé en compagnie des dames de toutes vertus de la taverne, ce qui ne manquait pas. Malgré les interdits particulièrement sévères de l’Eglise du Concile sur la prostitution, le port de Mélisaren comptait une petite demi-douzaine de maisons closes assez peu inquiétées par les autorités locales, en plus de deux maisons de houris, abritant des esclaves des plaisirs formées sommairement, dont une appartenait d’ailleurs à l’Eglise de la ville. Et il y avait nombre de catins venues rejoindre les hommes au spectacle de l’arène pour la soirée et les attirer dans leurs loges pour le reste de la nuit.

Mais Jawaad s’en souciait peu. Il fixait, le regard sombre et l’air aussi impassible que de coutume, la capitaine-corsaire qui continuait le récit de ses exploits à quelques pas de lui. Damas écoutait lui aussi d’une oreille distraite, tenant Sonia en laisse, qui avait retrouvé la permission de porter quelques vêtements, bien que ces derniers, pagne de soie et boléro ouvert, ne cachaient pas grand-chose de sa ravageuse nudité, mais fixait l’arène, sourcils froncés à voir l’incroyable audace et le génie martial du combattant qui envoyait à terre son sixième adversaire.

Erzebeth reprit le récit en répondant aux questions de ses nombreux spectateurs, joyeuse et souriante, juste légèrement enivrée par le vin des coteaux locaux, mais elle fut interrompue après deux phrases par une voix claire et forte.

— Tu ne devrais pas t’attribuer tout le mérite d’une victoire qui n’est pas la tienne.

L’intervention impromptue créa un silence, même si dans le brouhaha et les cris de la grand-salle, il était très relatif. Erzebeth se tourna avec un air contrarié, ses boucles de cheveux noirs suivant le mouvement dans une cascade qui accentuait la beauté de sa moue. Jawaad n’en fut d’ailleurs pas plus indifférent que ne l’étaient les hommes alentour à voir l’allure noble et magnifique de la capitaine-corsaire. Mais comme toujours, il n’en montrait rien. Erzebeth toisa le maitre-marchand sans hésiter :

— Et qui est donc l’homme qui prétend que mon équipage aurait volé une victoire navale que j’ai menée moi-même ?

— L’homme est capitaine de la Callianis, qui a affronté et vaincu un galion pirate de l’Imareth en le laissant mâts dévastés dans la tempête dont tu dis l’avoir vu sortir en piteux état. Celui que tu prétends avoir vaincu l’était déjà. Il est présomptueux de s’écrier vainqueur d’une bête qui agonisait déjà.

— Jawaad le maitre-marchand. Je vois ; j’ai entendu parler de toi et j’ai vu au port ton frêle navire aux formes si peu communes, qu’on remettait en état. Mais c’est toi qui avances des prétentions discutables ici. Ton bateau fait le tiers du galion que j’ai envoyé se perdre. En deux canonnades, il aurait pulvérisé ton esquif, et en aurait abordé les ruines pour se servir sur les cadavres de ton équipage. Tu l’as peut-être mis à mal. Peut-être. Mais tu ne l’as pas vaincu.

Damas interrompit ses réflexions sur le talent martial peu commun du guerrier dans l’arène aux derniers mots de la capitaine-corsaire. Sa réaction fut partagée par les membres de l’équipage du navire attablés, qui commençaient tous à fulminer. Jawaad leva simplement la main dans un geste nonchalant pour retenir ses hommes.

— Si la Callianis ne l’a pas vaincu, c’est alors que toi non plus. Cette victoire ne t’appartient pas. Tu vu juste : ils nous ont abordés. Et ont perdus en se faisant massacrer. Vingt de mes hommes ont sacrifié leur vie pour que tu achèves ce navire mourant. Veux-tu encore prétendre que cette victoire est la tienne ?

Il y avait maintenant pas mal de monde debout, entre les marins de la Callianis notoirement remontés, et l’équipage d’Erzebeth qui lui aussi sentait monter la moutarde au nez. Si dans le brouhaha de la soirée, il y avait bien d’autres centres d’intérêt captivant l’attention des fêtards, la confrontation ne passait malgré cela pas inaperçue. Sonia fixait les deux groupes qui se faisaient face en souriant, appréhendant avec amusement l’instant où cette tension se transformerait en pugilat généralisé.

Jawaad vit Azur revenir des cuisines avec son thé, et l’appela à ses côtés d’un simple regard. La psyké hésita une brève seconde : elle ressentait mieux que personne la montée de l’hostilité grandissante qui s’installait entre les deux équipages et qui commençait à contaminer toute la salle. Elle fila se réfugier dans le dos de son maitre, posant la tasse de thé chaude devant lui, lui rendant un simple regard où il put lire toutes ses craintes. Il y répondit d’un sourire calme. Il n’avait pas l’intention de laisser la situation finir en bagarre généralisée. Mais si Erzebeth elle-même n’avait guère envie de voir la soirée finir de cette manière, il n’était pas question pour elle de lâcher quoi que ce soit.

— Je suis navrée d’apprendre les vies que ça t’a coutées, Jawaad. Mais ton navire n’aurait eu aucune chance face à un tel galion. Remercie la Mer de vous avoir donné l’opportunité de si bien vous en tirer, mais la victoire reste notre, et je ne changerai pas mon récit pour toi.

— Pourtant, tu le feras, car tu mens, et tu le sais.

Il y eut brusquement une montée de tension, et les premiers éclats de voix de part et d’autre des deux équipages réunis autour de Jawaad et Erzebeth. Pratiquement tout le monde était levé, et Azur qui n’en menait pas large se collait contre le dos de son maitre, resté assis quant à lui. Il fixait impassiblement la capitaine-corsaire qui le toisait avec orgueil, flanqué de son second, Caldia, qui en effet, ne pouvait passer inaperçu. C’était presque une géante qui dépassait son capitaine d’une tête et dont la carrure apparente était à l’avenant large, puissante et musclée. La prudence devait rendre les hommes plutôt mesurés face à une telle force de la nature. Elle fulminait, et son regard en disait long sur son envie de faire taire le maitre-marchand d’une baffe. Jawaad le savait, et l’avait provoqué à dessein, et il savait aussi que Damas devait lui rendre un regard lugubre qu’elle ne prendrait pas à la légère si elle était aussi prudente que forte.

Mais cette fois, le silence pesant sur la confrontation se ressentait d’un bout à l’autre de l’auberge, et réussit à s’imposer, pour un bref instant, soudain interrompu par un éclat de voix aussi puissant qu’incongru :

— Bon, c’est dans l’arène qu’on se bat, ou en dehors ? C’est que je m’ennuie, moi !

Tout le monde défiait tout le monde du regard. Mais impossible d’ignorer la saillie que venait de lâcher d’une voix de stentor le combattant à la flamboyante crinière de jais qui souriait d’une oreille à l’autre, appuyé contre le portail d’accès à l’arène, bras croisés et goguenards, tandis que son septième adversaire tentait encore de se relever après la rouste magistrale qu’il venait de subir. Humiliation supplémentaire pour ce dernier, il était tombé au moment où plus personne ne s’intéressait vraiment au combat, sauf les rares parieurs qui venaient de réaliser que leur espoir de voir perdre l’apollon avait été vain.

Damas fut piqué au vif à voir la nonchalance désinvolte de l’homme qui par son coup de gueule venait pourtant de désamorcer la tension qui ne se serait, sans autre intervention du même genre, pas finie autrement que par une bagarre générale. Sonia, joueuse, ajouta d’une voix suave, assez basse pour faire croire à sa discrétion d’esclave, assez forte pour être sûr de ne pas l’être :

— Il n’a pas tort, mon maitre. Le combat est au moins plus loyal et autrement plus spectaculaire dans l’arène. Une bataille rangée dans l’auberge ne serait en comparaison de ses exploits que bien fade et triste non ?

— Et tu suggères quoi ?

— Tu l’as admiré se battre toute la soirée, curieux de te mesurer à lui. Tu ne vas pas laisser le défi qu’il lance sans y répondre, non ?

Jawaad entendit l’échange et retint un sourire que seul Azur put remarquer. Il ne lâchait toujours pas Erzebeth du regard, et reprit :

— Ce voyageur a raison ; nous n’allons pas nous battre, ce serait nuire à cette soirée et au plaisir de mon thé.

— Je ne laisserai pas passer l’injure que tu m’as jetée au visage ! On ne me traite pas de menteuse impunément, Jawaad.

— Je m’en doute, tu ne pourrais tenir ta place si tu laissais passer telle une injure. Dois-je donc conclure que tu me défies ?

Tout le monde attendait le dénouement de la scène, mais les esprits se calmaient un peu. Le combattant à l’entrée de l’arène observait ce qui se passait goguenard, attrapant au passage une choppe que portait un des serveurs qui s’était immobilisé, paralysé par le moment de tension palpable, pour la vider sans manière.

— Oui, tu conclus bien, dois-je supposer que tu relèves le défi ?

Jawaad eut un petit sourire et hocha imperceptiblement la tête :

— Mais puisque c’est moi le défié, permets que je choisisse mes armes. Et ce sera mon bateau.

— Ton bateau ?… Tu veux répondre à un défi par une bataille navale ?!

— Non, Erzebeth. Je n’aime guère la violence. Mais tu prétends que la Callianis n’avait pas la force de vaincre un galion. Je te propose un défi. Une course aérienne, en remontant le fleuve Etéocle, au-dessus des eaux, sur une journée. Comment se nomme le premier bourg à un jour de Mélisaren le long du fleuve ?

— Erasthiren, pourquoi ?

— Ce sera donc le but à atteindre. Un défi pacifique, sur la performance de nos deux vaisseaux et équipages. Acceptes-tu ?

La capitaine-corsaire fixa pensivement le maitre-marchand pour un bref moment. Tout le monde attendait sa réponse. Il y avait ceux qui en auraient bien décousu ici et maintenant, mais aussi ceux qui n’avaient guère envie de devoir en venir aux mains ce soir. Erzebeth trouva l’idée finalement satisfaisante, et elle était pratiquement sûre de triompher.

— Soit, je suis d’accord. Le perdant devra donc admettre son tort publiquement, en présence du vainqueur, nous sommes d’accord ?

Jawaad refit un oui de la tête à peine visible.

— Je rajoute en condition, que des deux capitaines, le perdant devra accepter d’offrir une pleine et entière journée de son temps au vainqueur. À ce dernier tout loisir d’en user comme il le souhaitera, dans les règles de l’honneur.

— Je vais trouver très amusant de me faire servir tout un jour par un maitre-marchand !

— Donc nous avons un accord. Dans deux jours, à l’aube, devant le port.

— Cela me va !

Erzebeth afficha un large sourire qui en disait long sur la victoire qu’elle était persuadée lui être assurée, et leva son verre vers le maitre-marchand. Son second fit de même bien que la géante dut se forcer, puis finalement les deux équipages trinquèrent ensemble. Jawaad saisit sa tasse de thé et se joignit au geste d’alliance, hochant la tête sans rien ajouter.

Damas fit de même, puis se décida. Lâchant la laisse de Sonia, il se dirigea vers l’arène, lançant à son esclave : « soit sage, toi. »

Le combattant qui cherchait du regard une autre choppe pour apaiser sa soif vit approcher le Jemmaï :

— Ha… Un courageux qui se décide enfin à une franche petite bagarre amicale ?

— Exactement. L’affaire avec mon patron se termine bien, mais il me semble que tu fanfaronnes beaucoup. Il te manque un adversaire…

C’est en approchant du combattant que soudain Damas réalisa que cet apollon était sans doute aussi grand et large qu’Abba, voir même plus, même si cela paraissait presque improbable :

— … à ta taille.

L’homme aux cheveux de jais tira un sourire, amical, et même doux :

— Tu voulais dire plutôt à ma vaillance, non ? Parce que coté taille, va te falloir des échasses.

— On va dire cela, oui. Mais quand tu finiras à genoux et vaincu, on reparlera de taille, l’ami.

— Ça promet, mais j’ai hâte de voir cela !

Sonia suivit du regard Damas en jubilant, puis retira la laisse de son collier, pour simplement se débarrasser de la gêne qu’elle pouvait occasionner, tout en s’approchant tant qu’il restait encore de la place autour des parois grillagées de l’arène. Car il commençait à nouveau à se rassembler du monde pour le huitième tour du combattant invaincu. Jawaad suivait lui aussi la scène des yeux, mais sans un mot, il invita Erzebeth à s’installer à sa table face à lui. Elle déclina l’offre, mais s’approcha, suivie par une partie de son équipage, presque entièrement féminin.

— Il n’a pas froid aux yeux, ton homme, dis-moi. L’autre doit faire deux fois son poids.

— Non, il n’a pas froid aux yeux.

Un des marins de Jawaad intervint, avec un sourire vantard :

— C’est Damas. À lui seul il a massacré un tiers des pirates parvenus sur notre pont ! Il n’y a pas dix hommes qui le valent au combat dans tout Armanth, le géant va se faire rosser comme une mauviette.

— Un tiers à lui seul et quelques jours après il s’en va défier en arène un géant ? Ça a quand même des allures de fables, sans vouloir douter de tes mots, hein.

Jawaad tira un sourire en prenant une gorgée de thé :

— C’est pour cet homme et tous les marins de mon bord, les vivants et les morts, que j’ai relevé ton défi. Maintenant, regarde Damas se battre et tu jugeras toi-même.

Le maitre-marchand attrapa doucement le bras d’Azur et sans un mot, la guida pour venir s’installer sur ses genoux, lui faisant une place pour admirer de loin le spectacle, la main glissée à ses reins.

Damas retira son long manteau avant d’entrer dans l’arène où attendait son adversaire. Voyant que Sonia avait suivi le mouvement et était proche de lui, il le jeta vers elle, faisant suivre son baudrier et son sabre, que la San’eshe attrapa agilement. Il y avait des endroits, même à Mélisaren, où on aurait très mal vu qu’un homme confie ses armes, dont un pistolet impulseur, à une esclave. Mais ici, tout le monde s’en moquait clairement ou faisait mine de n’y attacher aucune importance, même si Sonia eut le temps de capter quelques furtifs regards désapprobateurs, ce qui ne faisait que nourrir encore ses sourires de morgue arrogante. Mais elle se garderait bien de tout geste inconsidéré avec le barda de son maitre dans les bras, qu’elle cala devant elle contre le grillage de l’arène, pour suivre le spectacle.

— Quel est ton nom, étranger ? Je n’aime guère rosser un homme sans avoir été présenté.

Le géant tira un sourire joueur en regardant Damas le rejoindre sur le plancher couvert de sciure, ce qui fit fondre instantanément la moitié des cœurs des spectateurs féminins, et agacer la moitié de ceux masculins :

— J’en ai beaucoup, tu sais sans doute ce que c’est quand on voyage. Mais tu peux m’appeler Thanlan.

— Hé bien Thanlan, je suis Damas d’Armanth. Heureux de te connaitre.

— Je me demande si je n’ai pas déjà entendu ton nom, l’ami.

Le vieil arbitre coupa court aux présentations, alors que déjà les premières exclamations de voix des parieurs autour de l’arène faisant s’amplifier brutalement le brouhaha de l’auberge :

— Vos armes sont les bâtons et cannes posés contre le grillage, et vos poings. On frappe pas pour tuer, on évite de casser des os ou faudra payer le soigneur de sa poche, et on ne tape pas quand l’adversaire est à terre. Le perdant est celui qui abandonne ou ne peut plus se relever. Et si vous oubliez les règles, je lâche Maera qui vous les rappellera de ses crocs.

Tout en expliquant, le vieil homme secoua un peu la laisse de cuir de son molosse qui devait bien dépasser les cinquante kilos. C’était à lui seul un argument pour respecter ses consignes.

— Compris, ancien. On va savoir se tenir. Tout en répondant, Damas saisissait le bâton à sa portée, et en mesurait l’équilibre en le faisant tournoyer d’une main à l’autre, maintenant en bras de chemise. Il rajouta : enfin, autant que possible.

Thanlan saisissait quant à lui une canne dans chaque main, toujours torse nu. De près Damas pouvait voir l’imposant symbiote ancré à son épaule droite et qui dessinait un tatouage aux allures tribales sur tout son puissant bras. Il nota au passage le nombre de cicatrices marquant la peau du colosse.

— Moi je vais me tenir aussi ; de toute manière quand ce chien grogne, on n’a guère envie de le contrarier.

— Alors, en garde messieurs !

Aux dernières secondes, les cris des derniers paris lancés couvrirent toute voix, et l’arbitre pour annoncer le début du combat cogna vigoureusement une grande poêle de fonte contre les montants de bois de la cage de l’arène. Immédiatement, Damas lança ses premiers assauts pour tester de visu la maitrise martiale de son adversaire.

Il ne fut pas déçu.

Le géant était rapide, mais surtout terriblement précis et réactif. Chaque feinte du Jemmaï était immédiatement parée et suivie d’une contre-attaque habile et surtout puissante. Damas ne fut pas dupe longtemps : il n’avait pas à faire à un simple jouteur d’arène. Au bout d’une dizaine d’échanges, les deux combattants se remirent en garde, face à face. Et au regard de Thanlan, il était évident que lui aussi était en train de jauger son adversaire.

La petite pause d’observation fit monter d’un cran les cris excités des spectateurs qui se changèrent en un mugissement hystérique et des hurlements d’encouragement et d’injures fleuries quand ils relancèrent tous deux l’assaut, dans les claquements secs et assourdissants de bois contre bois de leurs armes. Mais pour Damas la phase d’estimation était passée, il en avait assez vu et décida de dévoiler ses talents martiaux.

Thanlan ne fut pas le premier surpris quand soudain, son adversaire planta son bâton au sol pour s’en servir comme support d’un coup de pied aérien redoutablement rapide. Il le prit en pleine tête, mais pivotant sur lui-même, il frappa la base de l’arme du Jemmaï, et le repoussa d’un violent coup de coude pour le projeter de deux bons mètres. Ce n’était pas vraiment la première fois qu’on lui faisait un tel tour, mais il en avait rarement vu d’aussi bien exécuté. Quant aux spectateurs, ils réalisaient avec enthousiasme qu’ils avaient jusqu’ici assisté à des combats sommaires où le géant avait toujours dominé sans effort, ce qui n’était plus le cas. Le duel promettait un spectacle rare.

Le géant lança un nouvel assaut, soudainement bien plus rapide et agile que sa masse pouvait le laisser paraitre, usant non seulement de ses cannes, mais aussi de coups de pieds sautés et d’attaques des coudes et des genoux. Damas parait et répondait de fentes acrobatiques et de balayages aériens sans qu’aucun des deux adversaires ne semble à un moment avoir le dessus. La foule hurlait de plus belle, et dans les spectateurs, ceux qui avaient parié sur Thanlan commençaient à s’exciter en réalisant que leur mise n’était plus si assurée.

— Il est rapide ton Damas !

Jawaad tira un sourire vers Erzebeth, alors qu’à la table, tous les marins hurlaient en prenant le parti de l’un ou l’autre des combattants, et ceux de la Callianis n’étaient pas les derniers à encourager leur champion. Même Azur se prenait au jeu, en sautillant et gesticulant d’excitation sur les genoux de son maitre.

— Tu n’as peut-être pas choisi le bon guerrier sur qui parier ?

— Je ne t’ai pas vu miser, Jawaad. Si tu es si sûr que ton homme va gagner pourquoi n’avoir pas parié ?

La seule réponse du maitre-marchand fut un bref sourire. Il donna une légère claque derrière la tête d’Azur pour la faire se tenir tranquille, avant de reprendre une gorgée de thé en se concentrant sur le spectacle. Il ne pariait jamais. Mais comme toujours, il ne voyait aucune raison d’avoir à le préciser.

Dans l’arène, le duel devenait de plus en plus violent et rude. Damas réalisait que sa faiblesse ici, c’est que son adversaire jouait à l’usure. Sa force physique le dépassait complètement, et il ne pourrait pas concurrencer le colosse sur la durée. Il fallait non qu’il l’harasse, mais qu’il tente de le neutraliser le plus vigoureusement possible.

Il n’eut guère le temps de réfléchir à une stratégie. Thanlan dans un puissant coup de canne venait de briser son bâton, et tentait une poussée habile pour tenir le Jemmaï au corps afin de l’empoigner. Damas l’avait vu faire précédemment, et il savait que si le géant l’agrippait, c’en était fini. Suivant la poussée, il en exploita l’élan pour littéralement courir à la verticale de la cage de l’arène, et se propulser sur le colosse, atterrissant sur son dos en écrasant sous son poids sa clavicule et tous les muscles de son trapèze.

Il y eut un hoquet de la foule. Sonia, aux premières loges, se régalait de l’opiniâtreté et de la ruse de son nouveau maitre. Elle aurait presque admis qu’elle l’admirait à cet instant. Mais elle aussi fut effarée : le géant ne tombait pas, il avait seulement tressailli là où n’importe qui aurait fini à genoux. Damas lança une volée de coups frénétiques en s’agrippant des jambes au torse de son adversaire, visant les tempes et les oreilles, martelant sans relâche avec une précision redoutable. Thanlan commença à saigner immédiatement, l’arcade sourcilière ouverte. Mais en deux tentatives et en lâchant ses cannes, à défaut d’attraper Damas, il le fit basculer pour le projeter violemment contre la grille de la cage, faisant pousser d’autres hoquets d’effrois aux spectateurs les plus proches, qui s’étonnèrent qu’il n’y a pas d’os cassés dans la chute.

Les deux combattants se firent face à nouveau. Le géant saignait et avait clairement dérouillé, mais Damas avait du mal à se tenir en garde, le souffle coupé et sans doute une côte froissée par la projection. Mais ils ne se jaugeaient plus, ils ne jouaient plus. Thanlan avait perdu son sourire, et Damas affichait une mine encore plus patibulaire qu’elle l’était de coutume. Les deux adversaires venaient de comprendre que l’un pouvait vaincre l’autre. La pause, autant que leur constat commun, ne dura pas.

Damas donna l’assaut. Thanlan l’anticipait. Le géant vit la feinte, quand le Jemmaï glissa sur la sciure pour arriver sous la taille de son adversaire, s’apprêtant clairement à un coup bas. Thanlan le reçut d’un balayage puissant de la jambe, mais Damas ne s’attendait pas à autre chose, et d’une impulsion surprenante, prit appui sur celle-ci pour se projeter jambe par-dessus tête sur le colosse, le frappant du talon en pleine mâchoire, dans un bruit d’impact terrible. Thanlan en chancela brièvement. Mais il ne tomba pas. Et à peine Damas eut-il posé pied à terre après son acrobatie, que le géant replia son bras droit, avant de le propulser de toute sa force, paume ouverte, sur la poitrine du Jemmaï.

Ce qui se passa à cette seconde ferait encore parler et questionner longtemps ceux des spectateurs qui avaient eu le temps de le voir. Ce n’était pas qu’une contraction ou un frémissement qui avait fait gonfler tous les muscles du géant. Son bras avait bel et bien semblé pour un instant doubler de volume et devenir inhumain. Mais surtout, il y avait cette bioluminescence qui avait brièvement éclairé tout l’entrelacs de tatouage tribal de son symbiote. Et enfin, il y eut le bruit de l’impact, envoyant voler le Jemmaï si puissamment contre le grillage de la cage, que le poteau à quelques mains de lui en fut brisé.

Il y eut un grand silence. La question qui flottait dans l’air était : le Jemmaï était-il encore en vie ? Thanlan, qui avait la lèvre méchamment ouverte et se frottait douloureusement le menton, alla le vérifier, en piquant le seau d’eau froide de l’arbitre :

— Tu permets ? Je crois qu’il en a plus besoin que moi.

Depuis sa table, Jawaad observait. Toujours aussi impassible, on eut pu supposer qu’il n’avait à cet instant pas le moindre sentiment à l’égard de son ami à terre et à vrai dire, seule Azur put lire sa soudaine tension, et l’hostilité qu’il dissimulait à fixer le géant. Erzebeth elle-même gardait le silence, hésitant au moindre commentaire tant que le sort du second du maitre-marchand n’était pas assuré.

Le seau d’eau fit son office, et quand Damas toussa et cracha en protestant, ce fut une ovation générale pour le spectacle offert par les deux duellistes, où l’annonce du vainqueur beuglée par l’arbitre passa totalement inaperçue, suivi des cris, exclamations et interpellations entre les gagnants et les perdants, et bien sûr les preneurs des paris.

Damas saisit la main que lui tendait le colosse.

— Ouille. Il m’est rarement arrivé de me faire rosser comme cela.

Thanlan afficha à nouveau son éternel sourire amical :

— J’en ai autant pour toi, crois-moi. Tu n’es pas tendre quand tu te bats. T’es au courant que c’était un duel amical ?

— Un duel est un duel l’ami ! Mais tu m’as bel et bien battu, je t’offre la tournée. Sonia ! Donne-moi mes affaires !

L’éducatrice approcha de l’entrée de la cage pour rejoindre son maitre, avec un sourire amusé et enjôleur. Tout en tendant son attirail à Damas, elle admira le colosse juste à ses côtés d’un regard qui promettait clairement tout ce que le guerrier pourrait fantasmer à cet instant. Thanlan en sourit de plus belle en se régalant, mais Sonia s’en détournait déjà :

— Aurais-tu besoin de soins mon maitre ?… Ou de mes soins ?

— Pour le moment, trouve-nous une table et à boire à tous les deux. Nous verrons ensuite.

La féline San’eshe tira un sourire ambigu, mais obtempéra en se dirigeant vers le bar de l’auberge, ondulant sensuellement à travers la masse compacte des spectateurs.

—Whow. C’est à toi, cette beauté ?

— Oui, mais non, je ne vais pas te la prêter ce soir si tu t’apprêtais à demander. Et avec elle, c’est d’autre genre de corps-à-corps, mais facilement aussi épique.

Le géant éclata d’un rire bruyant tandis qu’il fendait la foule en train de féliciter les deux combattants. Damas évita de l’imiter. Il avait encore la douloureuse sensation de s’être fait piétiner le torse par un ghia-tonnerre, et soupçonnait qu’il avait quelques côtes froissées, au mieux.

Jawaad n’avait ni crié, ni applaudit, il n’avait même pas vraiment eu un de ses sourires esquissés aux lèvres. Il fixait les deux hommes qui approchaient en devisant, il ne les avait plus lâchés des yeux. Azur était soulagée de voir que Damas allait bien, mais elle avait vu, elle aussi. Et si la psyké savait que son maitre avait tout noté de ce bref moment où le géant avait fait une chose fantastique, elle avait aussi réalisé que la capitaine-corsaire l’avait aperçu clairement elle aussi.

Le Jemmaï tira un sourire vers son patron :

— Bon, bha j’ai donc pris une dérouillée.

— J’ai vu cela. Tu voulais mesurer ce que valait cet homme, tu as vu.

Thanlan salua la tablée, en s’attardant avec respect surtout vers les femmes du côté d’Erzebeth, un geste qui n’était pas si courant dans les Plaines d’Etéocle :

— Ha c’est pour ça qu’il a essayé de me mettre une telle raclée ? Thanlan, pour vous servir mesdames. Mais pas de suite, je crois que je vais commencer par boire et me débarbouiller ; ça pique un peu quand même.

Erzebeth hocha la tête :

— Vous pissez même le sang, en effet. Mais grâce à vous, j’ai gagné un joli lot. Si vous permettez, c’est moi qui vous offre, à vous deux, vos boissons et vos victuailles pour ce soir.

— Hé bien madame, je ne vais pas dire non ; et toi, Damas ?

— Pareil. Tu es en bonne compagnie Jawaad, je vais aller profiter de l’invitation, à plus tard !

— Fais-toi soigner.

— T’en fais pas, je ne vais pas oublier ce détail !

Damas s’éloigna, suivi par le colosse, qui malgré ses blessures et son état un peu déplorable ne perdait rien de sa superbe et salua à nouveau toute la tablée, avec une insistance respectueuse vers les femmes. Azur, intriguée, l’avait suivi du regard, imité par Jawaad, toujours aussi illisible.

Erzebeth interrompit l’observation du maitre-marchand :

— Je vous aurais cru plus enthousiaste et soulagé de voir votre second en bon état. Mais je peux l’avouer, il est en effet impressionnant et valeureux, même s’il a été vaincu.

— Il a choisi son combat, il en assume les conséquences.

— Vous êtes donc toujours aussi froid ?

Jawaad leva un sourcil en fixant la capitaine. Elle reprit :

— Vous n’avez pas encouragé votre ami, vous êtes resté silencieux, et je ne vous ai même pas vu vous passionner pour le combat ; pourtant, il était impressionnant. On me dit être souvent froide, mais là…

— J’observais, et Damas n’a pas besoin que je lui montre ce qu’il sait. As-tu vu ce qu’il y avait de plus intéressant à ce combat, Erzebeth ?

Azur écouta, soudainement très intriguée. Jawaad la retenait toujours contre lui, sa main lui caressant la hanche.

— Le dernier coup du géant ? C’est allé très vite, je ne suis pas sûr de ce que j’ai vu, mais c’était perturbant.

— Oui. Et je pense que je sais qui est ce guerrier, ce qui rend dès lors nettement moins surprenante sa victoire.

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3 pensées sur “9- Erzebeth

  • 07/05/2015 à 12:43
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    Je me suis encore une fois régalé, du début à la fin du chapitre. Le suspense de fin de chapitre est génial… Et j’ai l’impression que Jawaad vient de se faire de sacrés alliés ! Bises, Axelle !

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  • 02/06/2015 à 2:55
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    Le chapitre est encore une fois intéressant par le fait que l’univers s’étoffe un peu et qu’on apprends enfin un peu plus sur le destin de ces terriens qui atterrissent sur Loss. Et ça fait plaisir de voir un peu certains pencher sur leurs piédestaux. Enfin, preuve est faite, ils sont humains ! Quoique… Mortel serait peut-être plus approprié. Et encore, il semble avoir fallu une sacrée pointure pour les doucher un peu.

    Agréable à lire, comme toujours. J’attends la suite.

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  • 02/06/2015 à 6:11
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    Je ne me souviens pas que le chapitre 9 parle du sort des terriens qui débarquent sur Loss ?

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