12 – Le Chant

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Devant elle s’étalait la plaine immense et cette armée aux allures antiques, dont les feux et les tentes s’étendaient à l’infini. Elle était à nouveau sur la butte dominant ce champ de bataille. À l’horizon, à peine discernables, les murs formidables d’une cité, dont elle connaissait le nom. Une information incongrue. Elle savait que cette ville se nommait Antiva. Elle savait aussi que ce nom existait. Mais elle avait tout autant conscience qu’elle ne pouvait pas le connaitre et, désormais, elle se rappelait parfaitement que jamais elle ne l’avait entendu.

Mais la guerrière aux atours grecs et à la longue chevelure rousse d’une couleur si semblable à la sienne n’était pas là… Tout ce qu’elle voyait depuis la petite butte herbeuse semblait reconstruit par sa mémoire plutôt que vécu comme réel, à l’instar des visions précédentes. Lisa comprit : elle rêvait. Et son rêve reconstruisait en détail la scène de cette immense plaine qu’une intuition étrange lui disait être quelque part au nord des Plaines d’Etéocle. Là encore, il n’y avait rien qui expliqua sa certitude.

Elle pouvait détailler sa vision, cette fois : les hommes appartenaient à une coalition d’états et de peuples très divers et leur équipement était désuet, si elle le comparait à ce qu’elle avait pu observer de visu à Mélisaren et Armanth. Ils n’avaient pas d’armes à impulsion : seulement quelques arbalètes à la mécanique simple, des arcs, des lances, des glaives et des boucliers. Plus loin, Lisa devina des machines de guerre ; d’une pensée, elle figea cette partie de son rêve comme d’un simple clic sur une télécommande. Elle se souvenait de la scène claire et précise comme un arrêt sur image, qu’elle pouvait alors observer à loisir. Le sentiment d’un tel pouvoir sur son propre esprit fut plus une surprise qu’une exaltation, mais elle en conçut immédiatement un plaisir rassurant. Elle détailla les machines : des balistes, des onagres et, plus loin, de hauts beffrois. La structure de ces lourds appareils était fatiguée et abîmée ; elle pouvait y deviner aisément les nombreuses réparations. Lisa fit revenir le film de sa vision en arrière sur quelques plans, pour scruter à nouveau les hommes les plus proches qu’elle pouvait distinguer. Elle y vit la même chose qu’avec les machines : des soldats vétérans fatigués, couturés et usés par la guerre, auprès de jeunes gens effrayés par les armes et l’immensité de leur propre armée disparate. Elle put au passage noter les blasons, les étendards et les couleurs.

Elle se demanda bien ce qu’elle pourrait en faire, avant de sourire dans son rêve : elle pourrait sûrement se souvenir à volonté de tout, désormais. Et quand bien même n’était-ce finalement qu’un rêve, et même si elle était persuadée du contraire, elle pourrait chercher dans les livres de l’hospice, mais aussi peut-être ailleurs et ainsi découvrir le sens de sa vision.

Lisa allait s’interroger sur comment se déroulerait la suite de ce rêve où elle parvenait à tout arrêter et observer à loisir ; et surtout si elle pouvait décider d’en sortir et se réveiller. Mais celui-ci reprit sans obéir à sa volonté. Elle sentit quelque chose qui vint lui vriller le ventre et faire écho dans tout son corps jusqu’à résonner à son esprit, comme le tintement, à peine perceptible, mais ininterrompu, d’un verre de cristal. Et soudain, l’horizon s’embrasa. L’espace d’un court instant, elle revit en détail les quelques secondes qui suffirent à détruire Antiva dans un souffle d’apocalypse. L’immense boule de feu, de magma et de gaz de roche dévora le ciel en s’élevant ; elle perça l’atmosphère pour la déchirer jusqu’aux franges du vide de l’espace et Lisa ressentit l’agonie de cette parcelle de planète dévastée, aussi impossible soit-il de le percevoir. La résonnance s’amplifiait encore et elle eut l’impression que son corps tout entier vibrait. Elle voulut crier, horrifiée ; elle voulait fuir ce spectacle si monstrueux et cette sensation qui lui était si étrangère.

Elle se réveilla.

Azur dormait sur le lit à côté du sien, en chien de fusil ; elle pouvait l’apercevoir sous la clarté douce et bleutée d’Ortentia. Le réveil brutal de Lisa ne l’avait même pas fait bouger ; celle-ci en soupira d’aise : Azur avait été droguée par Lilandra pour s’assure que la psyké passerait une nuit paisible. Mais la sensation de vibrance, bien que plus fugace, ne voulait pas cesser. Il y avait quelque chose, quelque part, qui résonnait avec elle : elle ne l’entendait pas, mais le ressentait, comme ces ondes sourdes d’une fréquence trop basse pour être audible. Elle se souvint qu’elle avait expérimenté la même chose, bien plus violemment, devant les ordinatorii quand Azur avait été fouettée. Il y avait sur eux quelque chose qui avait voulu chanter avec elle et elle avait failli y céder. Ce qui aurait été, elle l’avait compris depuis, une catastrophe.

Mais cette nuit, elle devait savoir, cette idée devenait un impératif irrésistible. Elle voulait trouver, voir, toucher ce qui l’appelait ainsi et qui lui était aussi étrange que familier. Elle se glissa doucement hors du lit pour filer à pas feutrés vers le couloir, se laissant guider par la résonnance.

Lisa progressa sans bruit vers les escaliers menant au rez-de-chaussée, dans l’aile nord de la grande bâtisse. Soudain assaillie d’une bouffée de panique, elle faillit revenir sur ses pas et oublier son idée saugrenue. Ce qu’elle faisait était une bêtise, une grosse désobéissance qui pourrait lui coûter cher, elle en avait conscience ; mais elle avait tout aussi conscience que c’était le conditionnement à la docilité et la peur des esclaves qui parlait. Elle se traita mentalement de tous les noms d’oiseau qui lui vinrent en tête, refusant de laisser le dressage prendre pas sur sa volonté. Oui, elle se savait faible. Oui, elle était peureuse. Oui, elle aurait sûrement fui et abandonné si elle avait écouté la prudence qui lui hurlait que c’était une faute grave, qu’elle serait punie et qu’elle ne pourrait pas s’en plaindre. Mais elle voulait savoir. Elle pouvait ressentir le loss-métal qui chantait pour elle, et qu’elle seule entendait. Elle voulait comprendre et pour ça, il n’y avait pas trente-six solutions : elle devait le trouver et tant pis pour les conséquences.

Après tout… il suffirait de ne pas se faire attraper.

Au bas des escaliers, une faible lueur qu’un obstacle faisait vaciller par intermittence lui rappela qu’il y avait toujours une personne de garde pour la nuit, prête à rejoindre le chevet d’un patient aux premiers tintements d’une clochette sonnée. C’était, elle le savait, une des esclaves de Duncan, qui tenait lieu comme ses trois autres consœurs d’infirmière et qui parfois faisait des rondes silencieuses dans les chambres. Lisa se tapît un peu plus, le cœur battant la chamade, sans oser progresser pendant un instant. Mais elle ne voulait pas reculer : plus elle approchait de son but, plus elle désirait le trouver. Plus l’appel grandissait, plus elle sentait sa conscience entrer en résonnance avec la source de ce murmure si diffus et pourtant si réel.

La lumière de la bougie, dans la petite salle de garde, ne vacilla plus que faiblement. Il n’y avait personne. Lisa prit une grande inspiration et reprit son exploration. Le chant venait de quelque part au bout de la cour intérieure, dont le porche d’entrée était fermé par de lourdes portes ; c’était de l’autre coté de l’aile principale, là où se trouvaient, elle s’en souvenait, des sortes de serres et quelque chose qui de loin ressemblait à un laboratoire.

Sous le couvert relatif de l’obscurité-Ortentia rendait les nuits lossyannes très claires, et Lisa songea que même sans la grande lune, le ciel de ce monde était si constellé d’étoiles dans une grande voie lactée brillante, que la nuit noire n’y aurait quasiment jamais existé- la jeune femme se glissa furtivement de colonne en colonne vers l’entrée des serres. La résonnance qu’elle comparait à un chant grandissait encore. Arrivée à quelques mètres de la porte, elle réalisa qu’elle pouvait sentir le loss-métal, assez semblable à la manière dont son ouïe lui en aurait donné la position. C’était comme goûter à la présence d’un nouveau sens dont elle réalisa à quel point il restait cependant fugace : il suffisait qu’elle relâche sa concentration pour le perdre. Mais qu’elle fit l’effort de le percevoir et il était bien là, devant elle, à quelques mètres. Et les quelques grammes de ce métal dont elle savait si peu lui parlaient, comme les propos vides de sens, mais si tendres et rassurants d’une comptine chantée avec amour dans une langue étrangère.

Elle posa la main sur la poignée ronde de la solide porte et tenta de la faire jouer : fermée à clef, bien sûr. Elle en serra les dents, deux larmes naissant dans ses yeux verts : c’était si bête, en arriver là pour finir devant un obstacle aussi prévisible et futile. Elle leva la tête et chercha vers les hautes fenêtres : elles étaient barrées de volets clos. Mais ce n’était pas la Terre, ici, ni les serrures complexes des appartements parisiens. Passant sa main frêle entre deux battants, elle esquissa un sourire : elle pourrait entrouvrir un volet et avec un peu d’efforts, se glisser à l’intérieur. La manœuvre serait un peu compliquée avec un seul bras valide, mais elle entreprit de soulever le loquet des deux battants et grimpa de son mieux pour enjamber la fenêtre, qui ne s’ouvrait sur la serre qu’à hauteur de sa tête. Une minute plus tard, avec une petite frayeur quand elle manqua perdre l’équilibre et tomber comme un sac sur la table des ateliers, elle était parvenue à son but.

La première chose qui la surprit était la lumière. Celle-ci ne venait plus du ciel nocturne ; elle irradiait tendrement, brillante des nuances laiteuses d’un doux bleu turquoise, parfois taché de lueurs plus vives, vertes ou orangées. Elle oublia pour un instant les volets qu’elle n’avait pas refermés, en faisant le tour de la serre du regard. Sur les tables tout autour, poussant dans de grands pots rectangulaires, se dressaient des coraux ; elle ne voyait guère comment les décrire autrement. Certains avaient les allures des branches du corail rouge méditerranéen, d’autres la structure fragile et aérienne des gorgones des mers, certains enfin aux formes de ballons calcaires mollement aplatis, ou de longs tubes translucides. Tous luisaient de bioluminescence, noyant la pièce de leurs couleurs tendres. Et aux extrémités des branches, brillaient de petites perles iridescentes et mouvantes, parfois animées d’une pulsation lumineuse et vivante. Des symbiotes en gestation, par centaines.

C’était magique. Lisa faillit s’y perdre, avant de réagir et se reprendre, allant vivement refermer les battants des volets. Si elle se faisait prendre, son escapade s’arrêterait là, sans qu’elle sache jamais ; la contemplation viendrait plus tard. C’était ici, si proche, maintenant, que se trouvait le loss-métal. Elle réalisa que la serre se trouvait presque à la verticale sous sa chambre. Le chant n’avait eu que peu de distance à faire pour l’appeler. Elle ferma les yeux, malgré son désir de se noyer dans la beauté des lumières de ce lieu irréel.

Immédiatement, elle le vit. C’était tout du moins le mot le plus proche qu’elle pourrait trouver pour décrire ce qu’elle percevait. L’expliquer aurait été presque impossible en Athemaïs si on le lui avait à cet instant demandé. Elle pouvait distinguer, les yeux clos, les ondes d’une irradiation s’étirer en filaments paresseux, rebondissant mollement sur les obstacles de la pièce, certains semblant caresser et mettre en relief les formes arbustives des coraux. Son esprit de terrienne lui fournit une comparaison immédiate : c’était les ondes de propagation d’un champ électromagnétique qui se dessinaient devant elle. Elle en remonta le flot lent et sut que le loss-métal était là. Sans ouvrir les yeux, elle fit quelques pas dans sa direction. Soulignés par le champ qu’elle percevait si parfaitement, tous les volumes de la pièce lui apparaissaient et elle pouvait se déplacer et éviter les obstacles presque aussi bien que si elle les avait regardés. Son corps entier résonnait maintenant avec cette sensation de son grave et envoutant qu’elle savait ne percevoir que par un sens qui n’avait aucune commune mesure avec l’ouïe ou le toucher. C’était toujours plus fort tandis qu’elle approchait.

Lisa rouvrit les yeux. Elle était face à un buffet dont elle ouvrit les portes. À l’intérieur, un bazar inidentifiable de boites, bocaux, appareils inconnus et mécaniques dont elle n’avait pas la moindre idée de l’usage. Elle n’avait jamais vu de loss-métal ; elle ignorait même à quoi cela ressemblait. Tout juste se souvenait-elle des machines à lévitation de la Callianis, mais elle n’aurait jamais su dire où se trouvait cette matière dans leur structure compliquée de fer, de bois, de bronze et de cordes. Il pouvait être un des éléments de ces appareils sans qu’elle puisse le deviner. Mais si près de lui, elle sentait la résonnance devenir si vive qu’elle serra des dents pour les empêcher de claquer : elle en tremblait. L’étrange nausée qu’elle avait ressentie revint en force : cette sensation d’avoir soudain les poumons remplis à devoir les évacuer avant que la pression ne soit intenable. Le besoin de vibrer. Le besoin de Chanter. C’était irrépressible.

Elle ferma les yeux, reculant d’un pas, et une note douce et cristalline s’échappa de ses lèvres, comme un léger souffle de vent. Subtilement, l’air sembla palpiter. Non, pas seulement l’air ; la réalité elle-même s’agitait, comme des ondes sur l’eau.

Elle Chantait. Et le loss vibrait avec elle à l’unisson.

Du buffet vint le vacarme désordonné des ustensiles et bocaux s’entrechoquant et se fracassant au sol. Et parmi eux, se souleva doucement en échappant à la gravité une lampe à loss, reconnaissable à sa grosse ampoule grillagée. Tout ce qui était métallique autour de Lisa luisait maintenant d’une fugace lumière bleutée. Lisa restait les yeux clos, Chantant toujours, une main tendue confiance. Elle ne prêtait plus attention à son étrange perception des lignes de force, elle n’était plus que sensations ; c’était comme goûter à une autre liberté, ô combien plus grande, qui s’exprimait dans ces sons complexes, si beaux et si inhumains, que ses cordes vocales lançaient dans la nuit.

La lampe à loss s’éleva paresseusement, au milieu des poussières flottantes délivrées de toute pesanteur, pour glisser dans l’air et venir rejoindre les mains tendues de la terrienne. Elle ne la saisit pas, mais la caressa seulement, la frôlant du bout des doigts. Dans le mécanisme de cette dynamo faite de pièces de cuivre, de fer et de bois, les deux pôles de loss-métal, qui ne pesaient même pas à eux deux plus d’un gramme, chantaient avec Lisa. Elle en conçut un sourire d’une joie immense. Et le plus naturellement du monde, engrenages, fils, vis et écrous cédèrent en se désolidarisant les uns après les autres, offrant un éclaté de toute la mécanique de la lampe, jusqu’à ce que les deux petites barres de loss, vibrants et étincelants de bleu, finissent par se poser avec toute la douceur d’une plume dans les paumes tendues de la jeune femme. Le moment était semblable à la magie fugace et improbable d’une parfaite communion. Et, lentement, Lisa cessa de chanter, laissant la magie retomber en même temps que chutaient mollement au sol tous les objets emportés par la force qui venait de se jouer de la gravité.

Elle ne le réalisa pas de suite, jusqu’à ce que dans la pénombre, Lisa prenne conscience qu’il y avait plus de lumière qu’auparavant. La porte de la serre était ouverte et s’y découpait la silhouette haute et mince de Duncan. Il avait observé sans un geste, retenant derrière lui Lilandra, dont Lisa pouvait deviner le visage effaré. Désormais et elle ne s’en vanterait pas, cette dernière faisait partie des rares personnes dans la ville et, elle en était sûre, dans toute la région, à avoir vu de ses yeux le pouvoir d’une Chanteuse de Loss. Un pouvoir qui, aussi magnifique fût-il, la figeait de peur à cet instant.

— Tu devrais poser ce que tu as en main, Anis. Doucement.

Duncan afficha un sourire de vieux grand-père rassurant, faisant un pas dans la pièce, mais les bras ouverts légèrement de chaque côté du corps, dans une attitude prudente d’apaisement. Il mentirait plus tard quand on lui demanderait si, sur l’instant, il avait été confiant de ne rien craindre. Lui avait constaté par le passé les dégâts de l’Éveil des Chanteurs de Loss, sans compter quelques démonstrations du don de Jawaad. Il savait qu’en un son, la petite terrienne affaiblie et si fragile pourrait le démembrer en ravageant la moitié de la serre si jamais l’idée lui prenait.

Lisa resta figée, comme une gamine prise en plein chapardage de bonbons. Mais elle savait que c’était autrement plus grave que de voler quelques sucreries. Si grave en fait qu’elle avait du mal à en prendre la mesure réelle : elle ne connaissait pas les lois locales et trop peu les traditions des lossyans, en tout cas de ce côté-ci du monde. Lui revinrent à l’esprit immédiatement les mots de Lilandra : les Chanteurs de Loss sont considérés comme des démons. Ce n’est pas forcément de leur faute, mais c’est un fait. Et elle en était un.

Pendant une brève seconde, elle réalisa qu’elle pourrait se débarrasser de ses deux spectateurs d’un simple effort de volonté. Il ne faudra que quelques notes ; c’était si facile. Elle prenait conscience que tout semblait inscrit là, dans les méandres de son esprit ; le lien entre la voix et le loss-métal, entre l’énergie nichée au sein de ces petites tiges dans la paume de sa main et le pouvoir lové au fond de son être. Si elle ignorait l’étendue de ce don et ses limites, elle réalisait qu’elle savait désormais, par sa simple existence, qu’elle pourrait en user à jamais et de quelle manière. Ce qui la frappa, alors qu’elle regardait les minuscules barres de loss-métal, c’était la conscience aiguë que ce pouvoir était avant tout meurtrier ; l’expression ravageuse d’une colère primale.

— Anis ? Donne-les-moi, s’il te plait.

Duncan était juste au-dessus de la jeune terrienne, bien plus grand qu’elle, comme tous les lossyans. Toujours souriant et paisible, il tendit les paumes devant Lisa et cette dernière y fit glisser les petites barres de loss-métal, si inoffensives d’apparence au regard de l’énergie qu’elles pouvaient contenir.

Immédiatement, Duncan se tourna vers Lilandra et lui tendit les petites charges de loss-métal :

— Éloignez cela ; mettez-les au fond de la remise.

Il se tourna vers Lisa, se penchant sur elle tendrement, posant les mains sur ses épaules. Cette dernière n’osait bouger, réalisant à quel point il y avait de tension chez les deux médecins, écho de leur angoisse palpable à un danger qui devait leur sembler encore imminent :

— Tu vas bien ? Je dois plaider coupable à cet instant, jeune fille. J’aurais dû faire montre d’un peu plus de prudence. À ma décharge, j’ignorais que tu fus capable de cela, Jawaad lui-même ne m’en a jamais assez dit sur le Chant de Loss pour m’avoir permis d’anticiper.

Il y eut un silence qui dura assez pour que Lilandra, qui se dirigeait vers la porte de la remise, se retourne perplexe devant le mutisme de Lisa. Enfin, celle-ci osa parler, évitant d’affronter le regard du médecin. Il y avait du regret dans sa voix ; elle aurait aimé continuer à goûter à ce pouvoir, Chanter encore avec le Loss.

— Je… je vous supplie de me pardonner maitre. Je vais bien ; mais j’entendais cette chose qui… qui chantait ou qui appelait, c’est… c’est difficile à décrire ou expliquer. Je… je voulais savoir. C’était…

— Irrésistible ?

Lisa fit oui de la tête, gardant les yeux bas, pensive et désolée.

— Je ne vais pas te punir et cet incident n’a pas eu lieu. Lilandra en conviendra, je pense. Mais il ne doit arriver qu’une fois. Il faut que je t’explique deux choses, Anis. Regarde-moi.

La terrienne s’exécuta un peu à contrecœur.

— La première concerne tout esclave, toi compris. Les deux pôles de loss-métal que tu as eu en main, si petits soient-ils, valent plus que le prix d’un cheval dressé. Ailleurs, tu aurais pu mériter dix coups de fouet pour simplement avoir touché à ce métal précieux. On ne laisse jamais les esclaves s’en approcher, sauf peut-être sur ordre. Et la seconde te concerne, Chanteuse de Loss. Tu vas devoir apprendre à gérer et contrôler ton don à Chanter ; car par nature il est mortel et destructeur. Il peut devenir bien autre chose, mais c’est ainsi qu’il se manifeste toujours en premier lieu. Et tant que tu ne peux apprendre, tu dois rester loin du loss-métal. Sans lui, tu ne peux pas Chanter, c’est impossible. Alors, évite d’en approcher quand tu en sens la présence, car tu pourrais être un danger en exposant ce pouvoir qui est si aisément ravageur. Et si cela arrivait, tu serais exécutée… ou l’Eglise t’emmènerait à Anqimenès et ses prophètes comme tribut et nul n’y pourrait rien.

Lisa savait tout cela en partie et elle sentit le poids d’un regard dans son dos. Lilandra y pesait durement et elle tourna la tête vers la noble étéoclienne qui affichait bien autre chose que du mécontentement. Il y avait une sorte d’évidente peur, que cette dernière avait du mal à dissimuler. Lisa détourna encore le regard.

— Oui, j’accepte de passer l’éponge cette fois, commenta Lilandra. Mais elle a de la chance que nous fûmes éveillés fort tard au vu de nos affaires. Puisque son bras se remet assez bien pour avoir pu grimper par une fenêtre, que diriez-vous, Duncan, qu’elle passe la matinée à éplucher tous les légumes de la cantine en guise de leçon ?

Duncan se mit à sourire, plissant les rides de son visage parcheminé :

— Ce n’est certes pas une punition, mais ce sera une bonne manière de la faire méditer sur mes explications et sa faute, c’est vrai. Anis, tu sais ce que tu feras au réveil. Maintenant, file te coucher… et passe par la porte !

Lisa n’insista pas. Elle pouvait toujours ressentir le chant résonnant dans le lointain, moins obsédant désormais ; comme si avoir pu expérimenter cette interaction entre elle et le loss avait satisfait un besoin, nourri quelque chose dans son être qui pour le moment était rassasié. Elle lâcha un « pardon » désolé, les saluant embarrassée, avant de disparaitre dans la cour pour retourner dans la chambre. Mais même si la crainte des répercussions de l’événement allait la tarauder, elle ne pourrait jamais oublier cet autre sentiment qu’elle ressentait comme une petite perle précieuse d’espoir : elle avait gouté à la liberté d’un pouvoir unique, beau, ô combien mortel elle en avait conscience. Mais qui ne serais à jamais qu’à elle et que rien ni personne ne pourrait lu retirer.

— Duncan, expliquez-moi ?

Le vieil homme se retourna sur Lilandra, qui regardait comme lui disparaitre Lisa à l’entrée de l’aile principale.

— Vous n’aviez jamais vu cela auparavant, n’est-ce pas ?

— Non, vous savez très bien que non ! Lilandra laissa échapper sa crainte furieuse. Par les Hauts-Seigneurs, c’était effrayant !

— Oui, cela peut l’être. Magnifique en même temps. Mais ici, c’était sans danger. J’en ai appris beaucoup sur ce don que l’Église appelle malédiction. Selon moi, c’est avant tout un fardeau pour qui en est le détenteur. Sans pouvoir apprendre comment en user, c’est comme avoir un tonneau de poudre en main sans savoir quand il explosera, ni qui sera pris dans le souffle. Anis répondait à un appel ; le lien entre le loss et les Chanteurs est fort et, le temps de l’apprivoiser, beaucoup ne peuvent y résister la première fois. Ils doivent savoir. Il est malheureux que leur Éveil se passe rarement de manière si douce, mais le plus souvent brutale.

— Duncan, ce sont des créatures démoniaques, des monstres, même aussi innocents d’apparence qu’Anis !

— Je le sais fort bien. Mais, Lilandra, pour les oiseaux, les chats ne sont-ils des monstres ? Nous avons coutume de considérer ce qui nous effraie comme monstrueux. C’est ce qu’elle peut être, comme tout Chanteur : effrayante, surtout quand on découvre ce pouvoir pour la première fois. Mais cela n’en reste pas moins une jeune esclave docile, fragile et obéissante, vous ne pensez pas ?

— Une esclave qui peut tuer d’un simple son…

— Ce n’est guère si aisé que cela. Et après tout, tous les esclaves peuvent très bien nous tuer avec un simple couteau…. n’ayez pas peur de ce qu’elle est. Soyez simplement prudente et évitons de laisser du loss-métal trop près d’elle. Maintenant que vous êtes prévenue, vous saurez, je pense, agir avec discernement en cas de nécessité.

Lilandra fit un signe de tête, mais son humeur restait clairement colérique. Duncan reprit :

— Venez, laissons tout cela en l’état, les esclaves se chargeront de tout ranger. Nous n’en avons pas fini et je crains qu’on ne manque de sommeil avant demain… et que cette veillée ne soit que le début d’une longue période où dormir sera un luxe rare.

***

— Je le dis devant vous et je le répète, noble assemblée : ce projet est démentiel !

L’immense salle à colonnade de l’Agora était à demi vide ; cependant les sièges des estrades réservées aux tribuns et princes de la cité accueillaient pratiquement tout ce que la cité comptait d’officiers, de ministres, de prêtres et de représentants des grandes familles de la ville. Pour cette réunion pourtant convoquée en urgence et quasi dénuée de public contrairement à l’habitude, il y avait une considérable participation qui impliquait près de deux cents des plus importants notables de Mélisaren. Lilandra avait joué de ses influences familiales et de son réseau d’obligés avec une efficacité qui avait forcé l’admiration de Duncan au vu du résultat.

Debout devant sa place réservée, et non des moindres dans l’ordre de préséance de ces lieux, Ankalios Argin, prince de la puissante maison Sellia reprit son discours après sa pause théâtrale qui avait, comme il s’y attendait, captivé l’attention de tout l’auditoire. Majestueusement, il réajusta le pan de sa toge tombant le long de son bras et descendit les marches vers l’oratoire, comme pour affronter l’adversité. Sous la grande étoffe rouge signalant son rang, il était comme pratiquement tout le monde ici, Duncan compris, vêtu d’atours plus modernes et autrement plus riches ; dans son cas un pourpoint de soie noire chamarré de satin, aux manches bouffantes, ainsi qu’un kilt de pans de soie noire brodés d’argent cachant ses bas de chausse bouffants. Tout ce qu’il pouvait porter de métallique sur lui, boucles, parures et garnitures, était damasquiné de motifs d’or pur. Tout dans sa tenue était choisi pour afficher son range et sa vaste fortune. Il se tourna sur l’assemblée et prit la parole avec assurance :

— Depuis aussi loin que l’histoire le narre, la Rage est un fléau qui a dévasté nos terres. C’est avant tout dans les Plaines d’Etéocle qu’elle est venue faire ses ravages. Nous avons failli être décimés, réduits à l’état d’errance, nos cités mises en ruines et notre race éteinte ! C’est par le courage de nos ancêtres, par la sagesse éclairée de l’Église, que nous avons appris qu’il nous fallait abandonner toute pitié et n’être que rigueur implacable et empreinte de compassion pour les nôtres condamnés, afin de venir à bout de cette maladie ! Nous avons payé le plus cher tribut de toute notre histoire et, depuis lors, nous savons comment combattre ce fléau dont nous sommes toujours sortis victorieux ! Et, quel qu’en soit le prix pour nos cœurs, quels qu’en soient les sacrifices, nous savons ce que nous devons faire ! Par quelle folie viendrait-on maintenant remettre en cause ce qui a assuré nos victoires, notre survie et notre préservation ? Sommes-nous si peu sages que de prendre un tel risque, d’oublier les leçons de nos ancêtres et plus encore, remettre en question un des Dogmes de notre Église qui a été édicté dans le seul et unique but de protéger nos vies et assurer la pérennité de nos grandes cités-états ?

Le tribun et prince de la cité se tourna sur son vis-à-vis qui patiemment écoutait et attendait son tour de parole réglé par le Premier Magistrat de l’Agora, qui tenait lieu de président des débats :

— Je vous sais comme nous tous ici présents, Doyen de la faculté de médecine de Mélisaren, que vous avez d’ailleurs contribué à faire naitre. Je vous sais aussi bien respecté de tous, et nul ici ne pourrait décemment sans mentir remettre en cause la qualité et la générosité des actions que vous avez initiées pour notre cité. Mais je vous sais aussi savant et incliné à prêter oreille aux idées novatrices ou libérales, quand nous ne les incitez pas vous-même. L’Église a nombre de fois dénoncé certaines de vos recherches et leur nature dangereuse qu’elle réprouvait ; l’Agora vous a instamment rappelé à l’ordre à sa demande, reconnaissant par son refus de vous traduire en justice que vos qualités surpassent vos errances. Mais ici, c’en est une qui dépasse même l’inacceptable ! Vous voulez mettre en danger la vie du quart de millions de nos citoyens en vertu de quoi ? Votre parole que vous avez trouvé un remède à ce qui a résisté aux plus grands physiciens de notre race et de toutes les Académies de l’Église depuis presque un millier d’années ? Aussi honorable soit-elle, votre parole est mise dans la balance face à l’Agora, ici et maintenant, quand nous savons clairement et exactement quoi faire pour endiguer le fléau !

Comme Ankalios s’y attendait, la foule des notables et des tribuns réagit dans des exclamations faisant écho sous la coupole qui surplombait la salle. Elles étaient entrecoupées d’invectives colériques ou indignées, entre autres dans les rangs des tribuns l’Église, pourtant eux-mêmes partagés. Il avait cependant devancé leur réaction et presque servi leur propos sur un plateau, la maison Sellia confirmant ainsi son alliance fidèle et de longues dates au Concile Divin. Aristos, Le Premier Magistrat secoua vigoureusement sa cloche une bonne demi-minute pour parvenir à se faire entendre enfin :

— Ceci est une réunion d’urgence et non une assemblée plénière, prince Ankalios. Je vous serai ainsi gré Doyen Duncan de Taris, de nous exposer les faits d’une manière claire et concise ?

Le vieux médecin acquiesça, toujours debout derrière l’estrade aux pieds du banc du Premier magistrat. Lui faisant face, deux cents hommes, dont nombre d’entre eux, voyaient en lui un vieux fou aux idées dangereuses et à l’influence au mieux nocive à leurs intérêts, au pire, corruptrice. Non loin, mais debout parmi les quelques spectateurs à ce débat, se tenait Lilandra. Seule femme présente à cette convocation d’urgence, il n’y en avait jamais eu aucune admise parmi la totalité des trois cents sièges de l’Agora.

Duncan savait qu’il jouait non seulement sa carrière et son hôpital, mais éventuellement sa liberté et sa vie dans l’affaire. Mais dans la balance, il y avait bel et bien plus que des milliers de vies à sauver. Il eut un sourire. Que ce fut une réussite ou un échec dont il paierait le prix fort, finalement, ce serait un dernier bel exploit :

— Je te remercie, Premier magistrat, je serai donc concis. Je te remercie aussi, prince Ankalios, de rappeler à tous des évidences qu’il ne faudra jamais que nous perdions de vue à partir de maintenant et pour tout ce qui va suivre. Car je ne suis pas venu vous proposer de remettre la vie de cette cité entre mes mains. Je ne suis pas venu non plus pour m’attendre à ce que vous me croyiez sur parole. Je suis venu vous exposer dans le détail une solution apte à sauver encore plus de vies que celle de la quarantaine et de la plus élémentaire prudence épidémiologique. Ce que je viens vous proposer à vrai dire n’est rien moins que… sauver ton fils une seconde fois, Ankalios ? Ou votre femme, Generis ! Ou encore toi, Melnarius, et tes enfants, il y a deux hivers ! Qui parmi vous n’a pas vu la vie de l’un des siens mise en péril face à la cruauté de la nature, face à la maladie ? Qui parmi vous n’a pas béni la chance offerte généreusement par les Hauts-Seigneurs que Mélisaren soit l’écrin des meilleurs médecins de toutes les Mers de la Séparation ? Je ne parle pas de moi, mais de tous ces talents et ces courages issus de la faculté de médecine, qui n’existe que par votre volonté, votre générosité et vos efforts, ainsi récompensés par la vie préservée des vôtres depuis un siècle qu’elle existe ! Près de cent physiciens de valeur veillent sur vous et combattent tous les fléaux que la vie impose aux hommes. Et ils ne comptent pas leurs victoires incessantes dans cette bataille sans fin contre la mort !

Duncan fit une courte pause. Il régnait maintenant un silence attentif dans la salle ; au moins avait-il réussi la première étape, tandis que les tribuns restaient rivés sur lui, tous pensifs et curieux de la suite, bien qu’ils aient tous reçu un résumé de sa proposition. Seule une partie du carré des prêtres vêtus de noir et de blanc, assis sur leurs bancs réservés, le fixait avec une claire désapprobation, eux aussi vigilants, attendant l’erreur qui leur offrirait l’occasion de décrédibiliser le médecin et érudit qu’ils ne portaient pas dans leur cœur. Mais il le savait et l’avait anticipé en préparant son discours :

— Nous voici face à une autre bataille, que le peuple des Plaines d’Etéocle, cité après cité livre depuis aussi loin que s’écrit son histoire ! Mais dans cette bataille, comme toutes les autres livrées contre la mort, nous avons de nouvelles armes ! Par les Hauts-seigneurs, les Dogmes ne nous disent-il pas que l’homme est sous leur bienveillante protection destiné à explorer, conquérir et triompher ? Ce sont ces paroles, qui font échos à nos vertus sacrées, qui guident nos efforts et les risques que tous ici, nous prenons, quand vient l’aube d’une nouvelle lutte ! Ho… je ne suis pas orateur, je ne saurai pas galvaniser les foules, mais j’ai foi en vous. J’ai foi en votre volonté de triompher encore, quand nous n’avons que deux choix ! Soit condamner tous les survivants de la rage qui nous arrivent, soit les soigner, les sauver et par là même nous sauver nous-mêmes ! Combien d’entre nous accepterait sans s’en briser le cœur et s’en arracher l’âme de sacrifier les siens pour le bien du plus grand nombre ? Qui d’entre nous pourrait tourner le dos à son fils, à son père, à son épouse et le laisser aller vers sa mort, sans en ressentir lui-même l’agonie au plus profonde de son être ? C’est ce que les fondateurs de Mélisaren ont payé comme prix pour que cette cité survive et croisse, pour qu’elle devienne puissante, finalement pour quoi ? Pour ce jour, pour le triomphe, pour une victoire et je vous en propose une ! Alors maintenant, avant que je ne vous expose cette solution, qui d’entre vous souhaite vraiment prendre la parole et me dire ici et maintenant qu’il n’est même pas question d’écouter ?

— Il n’est en effet pas question d’écouter un mot de plus !

La voix, assurée et pleine de morgue, ne venait pas des estrades, mais des gradins du public. Tout le monde en fut aussi surpris que Duncan : jamais personne n’osait interrompre un orateur. Non que ce soit fermement interdis, mais la politesse, fort respectée en ce domaine, voulait que seuls les tribuns prennent la parole lors d’une assemblée. Plus impensable encore, l’homme qui venait de s’exclamer s’avança alors sans hésiter sur l’oratoire, sous le regard effaré du Premier Magistrat qui en oublia de faire sonner sa cloche. C’était un Ordinatori, paré de noir et d’argent, immédiatement suivi des deux légionnaires chargés de sa protection. Même le carré des prêtres et représentants de l’Église de Mélisaren fut ébahi d’une telle audace. Et immédiatement outré que l’un des leurs ose ce que n’importe lequel d’entre eux se serait interdit.

Lilandra reconnut, en perdant un instant le souffle, le prêtre qui la veille avait fouetté Azur et manqué la flageller elle aussi si Sonia, puis les gardes de la cité n’étaient pas intervenus. Quant à Duncan, il fit face à l’homme qui le toisait avec arrogance et mépris, à quelques pas de lui, mais n’eut pas le temps de dire un mot.

— Nous en avons entendu assez pour juger que sous la coupole de cette Agora se tiennent des propos insupportables, aux limites de l’Hérésie ! Comment osez-vous, non proposer, mais même oser penser et émettre la suggestion de désobéir aux Dogmes sacrés de notre Église ? Il est écrit : « nul ne portera secours ou assistance à une personne qui a croisé la Rage et les Enragés. Nul ne laissera en vie un Enragé ou, par son inaction, ne laissera une personne qui a croisé la Rage être atteint par elle. » Sous peine de mort. Sous peine de mort ! C’est le sort qui devrait vous être réservé pour proférer de tels propos, une juste condamnation pour votre Hérésie !

L’ordinatori ne put poursuivre son discours, couvert par les exclamations et les cris fusant de l’assemblée, à commencer par les prêtres de Mélisaren :

— Les représentants de l’Église de Nashera n’ont pas le droit à la parole, vous êtes ici invité à assister à cette assemblée extraordinaire en qualité d’observateur !

— Personne n’a le droit d’interrompre les débats des orateurs sans être tribun de la ville !

— Aucune autorité émanant des Hommes ne peut se placer au-dessus des Prophètes de l’Église ! Ce sont les Dogmes de notre Livre !

— Personne n’applique ce dogme, même pas l’Église ! Vous devez de respecter les lois locales de notre cité et encore plus quand vous vous tenez devant l’assemble de son Agora !

Aristos faisait sonner vainement sa cloche au milieu du tumulte :

— Silence, où je fais évacuer la salle et reporter les débats !

— Votre autorité n’a aucune valeur, nous sommes l’Ordinatori !

— Par les Hauts-Seigneurs, réalisez-vous qu’empêcher ces débats nous insulte tous et notre Église ?!

Un cri tonitruant réussit l’exploit de couvrir toutes les clameurs de la grande salle à coupole :

— SILENCE !!

L’effet de cette voix s’imposant à deux cents tribuns en plein chaos fit l’effet d’un arc électrique courant dans toute l’assemblée. Se dressant debout sur son siège, le regard noir, dans une posture de menace littéralement effrayante, le Légide Zaherd Lakkar, Capitaine de Mélisaren, chef de la milice de la ville, mais aussi général et commandeur incontesté des légions de la cité-état, fulminait. D’un bond et au mépris du poids apparent de sa riche armure orné d’ors et de galons de pourpre, qu’il ne portait pas que pour la décoration, il était sur l’oratoire, ramenant la lourde cape rouge de sa toge sur ses épaulières massives, et barrait la route au représentant de Nashera qui venait de défier l’Agora. Dans un même élan et le même bruissement de leurs capes, cinq soldats en tenue d’apparat, tous officiers et vétérans de la milice, lui emboitaient le pas. Le Premier Magistrat arrêta de secouer sa cloche, l’air totalement dépassé.

Dédaignant clairement les usages et termes de révérence coutumiers quand on s’adresse à un prêtre de l’Église, Zaherd fit face à l’Ordinatori, après un regard vers Duncan qui n’avait pas bougé. Ce dernier pu y lire une sourde colère et toute l’autorité de ce vétéran de nombre de champs de bataille habitué à ce qu’on lui obéisse d’un simple signe, mais y décela surtout qu’il comptait désormais un allié, et de poids. Zaherd était la voix des forces militaires de Mélisaren et parfois même à contre-courant de celles des familles princières qui entretenaient ses légions. Il aboya sur son vis-à-vis le ton menaçant :

— Nul ne déroge à nos lois, prêtre de l’Église de Nashera ; pas même par les commandements des Dogmes du Concile ! Ainsi ont toujours été appliquées les lois votées par l’Agora, à tout citoyen de notre Cité qu’il fût mendiant ou prince ! Nul ne défie notre république quand je suis ici pour en préserver l’intégrité, sous le regard de notre Premier Magistrat dont le rôle est faire respecter les lois et de juger selon leur sagesse et nos codes sacrés. Tu réponds quoi à ceci ?

Le capitaine saisit le pommeau de son sabre, fixant l’ordinatori en sachant parfaitement que l’ensemble de ses hommes suivrait son geste sans hésiter, malgré le sacrilège que serait de lever la main sur un homme de l’Église. Mais l’ordinatori répondit sur le même ton :

— Je suis Desmios Realius, prêtre de la Sainte Église de Nashera, en représentation diplomatique auprès de la Sainte Église de Mélisaren. Votre autorité est sans valeur devant la parole du Concile et de ses représentants et vos propres lois imposent une immunité complète à tout émissaire en pourparler dans les murs de votre ville.

— Alors tu devrais te décider, Desmios de l’Église de Nashera. Tu reconnais nos lois, ou non ? Mais décide bien : car soit tu n’en reconnais aucune et alors rien ne m’impose de les respecter et je te passe par le fer ici et maintenant ; ou tu les reconnais toutes et dès lors tu respectes mon autorité, tu quittes cette Agora et tu cesses de te mêler des débats des tribuns d’une cité dont tu n’es nullement citoyen !

Les deux hommes se défièrent du regard ; mais la victoire du capitaine était prévisible. Une bonne moitié des tribuns commençait à apostropher les hommes se faisant face sur l’oratoire, intimant au prêtre de céder ; le brouhaha reprit vite à des niveaux sonores infernaux. Même les ordinatorii de Mélisaren appuyaient unanimement ou presque, l’initiative du capitaine de la ville et invectivaient leur confrère. Tout homme face à un tel tollé se serait fatalement soumis. Mais Desmios était un ordinatori, éduqué depuis l’enfance à se considérer élite de toute la société lossyane, au-dessus de toutes les lois et coutumes, supérieur à forme d’autorité. Il mit la main à son tour à son large glaive qui n’était pas là pour l’apparat :

— Aucun crime n’est pire que de porter la main sur un saint représentant de l’Église du Concile Divin ! Qu’allez-vous faire puisqu’il est hors de question que je me soumette à une autorité laïque et par nature inférieure et sans valeur ?

— Te tuer, puisque tu as choisi ; et ceci sans hésiter à mon devoir, il passe avant la préservation de mes Vertus !

Zaherd dégainait déjà et ses officiers, après une seconde de crainte légitime à suivre leur commandant, firent de même, face au prêtre et ses deux gardes du corps qui sortaient le fer. Une cloche sonnait ridiculement dans un tintamarre vain : le Premier Magistrat n’avait plus le moindre contrôle sur la situation. Et même Duncan, qui fit deux pas en arrière, ne voyait pas comment arrêter le désastre à venir.

Mais le massacre annoncé n’eut pas lieu : se levant comme un seul homme, la presque totalité des quarante membres de l’Eglise quitta son siège et fit un pas en avant vers l’oratoire. Et d’une même voix, ils déclamèrent tous :

— Fais vœu de soumission, serviteur de l’Eglise du Concile Divin, seule et unique devant les Dieux les Esprits et les Hommes. Fais vœu d’obéissance à ceux qui se sont soumis à nos très Hauts-Seigneurs et qui sont tes ainés et tes pairs. Que leur parole devienne ta loi, que leurs désirs deviennent tes ordres, toi qui sers notre Grande Église pour l’unité et la sauvegarde de l’homme, à tout jamais.

Duncan en resta bouchée bée. Il ne fut pas le seul. Zaherd se tourna à cette grande exclamation, sorte de prière sacrée jamais entendue sous la coupole de l’Agora et qui figea le temps dans une aura de recueillement religieux que seul un fou aurait osé déranger. Sur les estrades, la quasi-totalité des tribuns fixait les prêtres avec le même étonnement sans oser un mot. Lilandra fit même un pas en arrière, prise d’une crainte respectueuse, écrasant le pied de son voisin du talon, qui étouffa son cri, saisi par le même mutisme que tout le monde.

Les quarante voix se turent, remplacés par une seule, vieille et rauque, mais qui sonnait de ces tons assurés de qui a passé sa vie à connaitre et maitriser le pouvoir de son autorité. C’était Jallaïus, le Cardinal de Mélisaren, qui avait amplement dépassé le siècle, et portait lourdement le poids de ses ans malgré les bénéfices d’un Ambrose qui lui avait donné une longue et vigoureuse vie. Même au crépuscule de son existence, il se passait aussi bien de canne que d’épaule compatissante pour le soutenir et se tenait fièrement, entouré des siens, dans son ample toge d’un noir velouté brodé d’argent, tranchant avec les tenues les plus riches de ses pairs par sa remarquable sobriété.

— Je ne ferai à personne l’affront de me présenter. C’est moi qui viens de demander que soit récité ici même le serment que nous faisons tous à notre Eglise et nos Hauts-seigneurs; ce serment auquel vous êtes lié, Desmios Realius. Je vous intime donc l’ordre de quitter séance tenante l’Agora, vous et votre escorte et laisser les débats de cette assemblée reprendre dans le calme et sous notre bienveillante surveillance.

L’émissaire de Nashera avoua sa défaite avec tout ce qu’il pouvait encore brandir de noblesse, bien qu’à cet instant elle n’eut pu convaincre personne. Il fit signe à ses gardes du corps et remis son glaive au fourreau, avant de s’incliner avec déférence vers le cardinal de Mélisaren :

— Vos désirs sont des ordres, Votre Éminence et votre voix le vœu que je me dois d’exaucer.

Zaherd rengaina à son tour, mais pas avant de fixer avec défi l’Ordinatori, appuyant d’un regard mauvais son autorité de capitaine de la ville. Ce dernier quitta l’oratoire, affichant une morgue arrogance avec un dernier regard méprisant vers le capitaine de Mélisaren avant de disparaitre en rabattant rageusement les pans de son étole. C’est une fois l’importun disparu de sa vue, alors que l’Agora n’était plus parcourue que de murmures, que Zaherd se tourna vers le vieux cardinal, pour le saluer en s’inclinant avec tout la déférence nécessaire. Ce dernier lui rendit son salut d’un signe de tête encourageant et le capitaine se tourna vers Duncan, qui avait assisté à toute l’altercation, partagé entre perplexité et une angoisse véritable que tout ceci ne ruine des années d’efforts qui pouvaient enfin porter leurs fruits en cette heure.

— Doyen Duncan, si le Premier Magistrat n’y voit rien à redire, pourriez-vous poursuivre votre exposé ?

— Oui, bien sûr. Hm… Y’a-t-il un orateur qui souhaiterait prendre la parole comme je le proposais avant d’en venir aux faits et expliquer en détail ce que je vous propose d’accomplir ?

Les murmures s’assourdirent ; tout le monde regardait vers le Cardinal, qui reprit sa place après avoir fait un non de la tête. Le Premier Magistrat poussa un soupire de soulagement, en se penchant depuis son pupitre vers Duncan :

— Poursuivez, je vous prie, nous vous écoutons.

Duncan hocha la tête. Finalement, ce qui venait de se passer lui avait révélé des alliés qu’il n’aurait pu soupçonner sans cette péripétie ; il pouvait s’appuyer sur ce constat pour convaincre l’Agora tout entière, et les gagner à sa cause. Il suffisait d’être direct.

— Ce que je vous apporte c’est rien moins qu’un remède, un vaccin sur lequel je travaille depuis dix ans, capable de protéger n’importe qui de la Rage, mais surtout, qui peut en soigner les malades contaminés. Je vais maintenant vous expliquer comment cela fonctionne et vous allez comprendre que je ne prétends pas en vain que, pour la première fois, nous disposons d’une arme capable de faire disparaitre un jour à jamais ce fléau.

***

— Les portes se refermèrent et l’ont pu entendre jusqu’à la nuit la clameur des quarante-sept légionnaires résonner comme un tonnerre, de la salle du trône jusqu’aux plus hautes alcôves des tours du palais… Fin du chapitre.

Lisa redressa le nez en fixant Azur, qui la détaillait de ses yeux bleus, encore un peu fiévreux. Allongée sur le ventre, elle endurait patiemment la douleur toujours présente des plaies du fouet qui la clouait au lit. À la souffrance se rajoutait la frustration de ne pouvoir rien faire et elle goûtait avec plaisir le cadeau que Lisa lui avait fait en venant, après une matinée de corvées éreintantes, lui tenir compagnie et lire à voix haute à son chevet. C’était un conte classique, connu pour ses poèmes et ses descriptions envolées : « les quarante-sept légionnaires », récit épique de la fondation des légions de Mélisaren.

— Quelques jours d’apprentissage, et tu lis mieux que moi…

Lisa tira un sourire presque désolé en acquiesçant à la remarque de la psyké :

— C’est… c’est idiot, n’est-ce pas, de… de m’en sentir coupable ?

Azur lâcha un rire, qu’elle regretta à la même seconde quand il réveilla la douleur de ses blessures :

— Ho oui. Très idiot ! Tes dons vont changer ton destin. Tu es peut-être esclave, mais personne n’est comme toi. Personne que j’ai jamais croisée. Ni notre Maitre, et pourtant les Hauts-Seigneurs seuls savent son âge ! Personne ne te ressemble, Anis et c’est sans doute ce qui te donnera ta liberté.

Lisa détourna les yeux, et elle allait répondre, mais elle n’en eut pas le temps. Azur en avait lu plus d’un regard que ce que la jeune terrienne aurait pu le dire.

— Je te l’ai dit, tu es esclave, mais tu trouveras ta liberté, comme j’ai la mienne, même si elle a un prix…. que… je trouve payer cher aujourd’hui.

— Je… j’en comprends déjà une partie.

— Tu aimes notre maitre. Azur avait lâché cela avec un sourire, comme s’il s’agissait d’une évidence.

Lisa rougit et détourna encore les yeux vers la fenêtre, songeuse :

— Ai-je le choix ?

— Le Languori ? Tu pourrais le haïr et malgré tout ne pas pouvoir résister à l’appel de tes sens. Mais tu ne le détestes pas, bien au contraire.

Lisa tourna la tête sur Azur, bouleversée :

— Mais comment puis-je savoir alors ?! Ne … ne suis-je pas forcée de l’aimer ? Je ne peux pas résister, mais j’ignore pourquoi !

Azur soupira et tendis la main pour venir caresser la joue de Lisa, écartant doucement une mèche rebelle de ses cheveux si roux :

— Ne cherche pas de réponse. Pas pour le moment. Tu as été asservie, brisée et dressée dans une Maison des Esclaves, conditionnée à devenir faible, aisée à émouvoir et dominer. C’est le but du Haut-Art et je sais que tu l’as compris et que tu as conscience de ce qu’il a fait de toi. Aimer t’est devenu aussi essentiel que boire ou manger, désormais ; et tu serais perdue et te fanerais si tu devais un jour vivre sans le joug d’un maitre. Mais tu sais toujours penser, tu sais juger et tu sais désirer et vouloir, même si tu as peur d’oser le faire. Alors tu sauras bientôt si tu l’aimes de toi-même ou si tu y es forcée. La réponse est sans doute quelque part entre les deux.

— Quelque part… entre les deux…

Azur fit un oui de la tête :

— Et tu décideras un jour de l’accepter, je n’en doute pas. Pour le moment, tes blessures sont encore trop fraîches pour que tu puisses répondre à ta question.

La psyké fit une pause répondant à l’esquisse de sourire hésitant de Lisa, par un sourire confiant :

— Je t’avais promis que si tu apprenais à lire, je te raconterais comme je suis devenue psyké… enfin…. comment notre maitre m’a forcé à révéler ce que je ne savais pas de moi. Je crois qu’il est temps que je te raconte l’histoire.

Ce fut un long récit. Azur n’eut d’ailleurs pas le temps de le terminer. C’était sans doute tant mieux, car Lisa venait d’apprendre une des facettes de Jawaad : son implacable et impitoyable intransigeance quand il avait décidé de parvenir à son but. Azur avait traversé un enfer qui aurait sans doute pu concurrencer les tortures du Languori de Lisa et à la différence de cette dernière, même si celle-ci était finalement minime, Azur n’avait jamais à un seul instant eu le choix de ce que Jawaad lui fit subir.

Venant des couloirs de l’hospice, des éclats de voix annonçaient une agitation grandissante, et Sephia, une des esclaves de Duncan poussa précipitamment la porte de la chambre :

— Les filles, Jawaad, votre maitre ! Il est de retour !

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2 pensées sur “12 – Le Chant

  • 25/12/2015 à 4:17
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    Une joie de pouvoir enfin recommencer à lire la suite de cette histoire ! Et c’est toujours grandiose, Axelle, j’adore toujours autant ! Bises !

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    • 25/12/2015 à 4:21
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      Merci de tout coeur !!

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